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 Les premiers des Fauves

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Ragnar Herteitr
Jarl

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MessageSujet: Les premiers des Fauves   Sam 9 Nov - 17:18

Le feu.

Ragnar s'étira sur sa chaise à haut dossier, au coin du feu. Il était heureux, et les flammes semblaient faire écho à ses sentiments en crépitant joyeusement. Le soir commençait à tomber, et la journée avait été bonne. Son père l'avait évité scrupuleusement, ce qui, vu leurs relations ces derniers jours, était plutôt une marque de sagesse de sa part.

En revanche, beaucoup d'hommes étaient venus lui demander de participer à son expédition. Que ce soit la perspective d'une terre fertile ou de combats glorieux qui les animent importait peu. Il y avait des bras vigoureux pour manier la rame et l'épée, mais aussi, et c'était plus inattendu, des femmes et des enfants. De quoi fonder réellement une colonie. C'était nouveau, pour Ragnar. Il avait l'habitude de mener des hommes à la bataille, pas de gérer un village. Mais il saurait s'adapter, il n'avait aucun doute à ce sujet. Il avait d'abord été guerrier, puis capitaine, puis chef de guerre, et bientôt, réellement seigneur.

Il savait que tôt ou tard, la politique eiralienne le rattraperait. Depuis qu'ils avaient mis des jarls suéris pour garder leurs côtes comme des chiens domestiqués, les Eiraliens se préoccupaient moins des îlots du Nord, car ils n'avaient pas à subir eux-mêmes les incursions dans la même mesure qu'auparavant. Et il était difficile de surveiller chaque bout de terre. Mais l'île de Falr n'était pas qu'un simple "bout de terre" sur lequel les pillards pouvaient faire escale une nuit après leurs méfaits, hors de portée de la cavalerie eiralienne. C'était une île de taille respectable qui allait forcément rapidement attirer l'intérêt des seigneurs du coin. Du moins aussitôt que la nouvelle de Charles de Montfier serait connue de tous, ce qui était peut-être bien déjà le cas. Il y avait presque deux mois qu'il avait décapité l'ancien occupant des lieux.

En tout état de cause, on avait laissé le baron de Montfier perpétrer ses méfaits tant qu'ils n'impactaient pas le commerce en Eiralie. Et sans doute, aussi, qu'il échangeait quelques faveurs avec des nobles voisins. Sitôt que ceux-ci auraient réalisé que Ragnar Herteitr n'entendait pas échanger quoi que ce soit d'autre que de l'acier, l'ambiance serait très différente. Et les évènements qui aboutiraient à sa mort à la bataille se mettraient alors en branle. Cela, Ragnar le sentait viscéralement, et il en trouvait une sorte de plaisir inexplicable.

Maintenant, Sahnnâ était en état de voyager, et les effectifs de Ragnar allaient grandissant. Le jour du départ était passé depuis deux jours, et Ragnar avait l'intention de lever l'ancre le lendemain. Les préparatifs étaient terminés et les hommes prévenus.

Un homme entra, rompant les méditations du jeune jarl.

Mon seigneur ? Nous avons trouvé un homme, non loin d'ici, qui rôdait autour du village. Il semblait décrire des cercles en nous observant de loin. Le jarl Eirik est-il là ?


Ragnar secoua la tête.

Non. Introuvable. Il est parti ce matin à l'aube. Mais je pense que je peux le représenter.


Cette affirmation était très discutable, mais l'homme préféra ne pas argumenter. Et si l'homme était un éclaireur d'un clan ennemi, comme celui de Vindhaugr, il était plus important de l'interroger rapidement que de débattre de questions de préséance. On lui amena le vagabond rapidement. C'était un homme de taille moyenne, vêtu d'une peau de bête et d'une cape de cuir brun, plutôt robuste, avec une pilosité brune abondante et un sourire gouailleur, qui ne semblait nullement inquiété par la demi-douzaine d'hommes en armes nerveux qui l'entouraient.

Quel est ton nom ? interrogea Ragnar en se renfonçant sur sa chaise, l'épée au clair, posée la pointe à terre, sa main nonchalamment posée sur le pommeau.

Alors que l'homme ouvrait la bouche pour répondre, une ombre immense apparut près d'une des portes latérales de la pièce.

Eivind ? Qu'est-ce que tu fous là ?

Le jarl se tourna vers Asbjorn Jötunsson, qui se dirigeait vers eux à grandes enjambées.

Tu connais cet homme, Asbjorn ?

Sûr que je le connais ! répondit le colosse d'une voix tonitruante. On a trucidé pas mal de gens ensemble, lui et moi. Qu'est-ce que tu fais là, Eivind ?

L'homme se tourna vers Asbjorn, juste à temps pour se faire soulever dans les airs dans une étreinte digne d'un ours.

Tu as grossi, déclara le géant avec un sourire en le reposant.

Ragnar s'était levé, sa bonne humeur ayant déjà à moitié disparu.

D'accord. Tu t'appelles Eivind. Ça ne nous explique pas ce que tu fais ici.


L'homme s'inclina en un salut quelque peu moqueur.

Le clan de Yeravik a une conception très particulière de l'hospitalité, non ? Normalement, on offre du pain et de l'ale au voyageur.

Tu as raison, Eivind. Je suis Ragnar Eiriksson, le fils du jarl de Yeravik, Eirik Ingvarsson. Je le représente en son absence. Pour ce qui est du pain et de l'ale, nous en servons volontiers aux voyageurs qui demandent l'hospitalité, mais pas aux vagabonds qui semblent plutôt servir d'éclaireur que chercher pitance.


A ces paroles, Asbjorn explosa.

Quoi ? Mais tu délires complètement, petit ! Je connais Eivind depuis des années, et...

Est-ce que tu sers quelqu'un ?
demanda Ragnar, ignorant totalement l'intervention.

Eivind passa une main dans sa barbe abondamment fournie, faisant mine de réfléchir.

Pas pour l'instant. Je servais un jarl qui a accepté une terre en Eiralie. Je me suis alors dit qu'il était temps de revenir au pays. L'Eiralie est un pays agréable au début, mais ennuyeux, au bout d'un moment.

Ragnar eut un hochement de tête approbateur. Un homme qui décidait de quitter son jarl au seul motif que celui-ci s'était compromis avec les Eiraliens ne pouvait pas être totalement mauvais. Mais son regard restait dur, méfiant.

Ça ne nous dit pas pourquoi tu tournais autour du village en l'observant, au lieu de venir en pleine vue comme quelqu'un qui n'a rien à se reprocher.

L'étranger dodelina de la tête.

On ne peut pas en discuter devant une chope de bière ?

Ragnar se leva, un sourire sur le visage que démentait la froideur de son regard.

Ce ne serait pas sage. Si on doit te tuer, on aura gâché du bon pain.

Eivind eut un sourire candide.

Tu pourrais toujours le récupérer dans mon estomac. Mais c'est vrai que le goût serait différent.

Ragnar appréciait plutôt l'homme, mais il ne perdait pas de vue sa responsabilité.

Comment être sûr que tu n'es pas un espion, ou un éclaireur ?

La patience n'avait jamais été le trait saillant de la personnalité d'Asbjorn, et le peu qu'il avait arriva à son terme à cet instant précis.

Gamin, penser qu'Eivind est un espion est ridicule !


Ragnar haussa un sourcil.

Pardon ? Comment m'as-tu appelé ?


C'est ridicule, mon seigneur, grogna Asbjorn. De toute manière, Eivind n'est pas assez futé pour être un bon traître. Ne le prends pas mal.

L'étranger avait un grand sourire.

Mais pas du tout. Il a tout à fait raison, mon seigneur,
poursuivit-il en se tournant vers Ragnar. Je suis beaucoup trop bête pour être un espion. La preuve, c'est que même tes hommes sont arrivés à me trouver.

Un clin d’œil à l'adresse des guerriers de Ragnar enleva tout le venin de l'attaque.

En fait, j'ai simplement l'habitude d'observer les lieux avant d'y passer la nuit. Je n'aime pas me faire prendre dans une querelle de sang et massacrer parce que l'arrière-grand-oncle de mon hôte a un jour regardé de travers la chèvre de la cousine par alliance de la grand-mère du jarl voisin. Donc je repère les entrées, et surtout, les sorties. Et puis, en observant les lieux, on apprend beaucoup sur leurs occupants.


Ragnar grogna, peu convaincu.

Et qu'est-ce que tu as appris sur nous ?

Vous êtes de bons guerriers, mais vous craignez toujours une vengeance de sang, d'où la vigilance de vos patrouilleurs.

La moitié de la Suérie sait ça.

Sinon, vous avez de délicieuses baies à l'est d'ici. Et vous avez un charpentier naval correct.

Ragnar manqua s'étrangler.

Correct ? Nos navires sont...

Bien pensés, mais faits avec du mauvais bois. Et pas toujours bien entretenus.


Asbjorn arborait le sourire immense de celui qui savoure le plaisir de voir cet homme ennuyer quelqu'un d'autre que lui, pour une fois. Il finit par intervenir, comme à regrets.

De toute manière, Eivind est un frère. Un autre guerrier-fauve, tout comme moi. Si tu le tues, tu devras me tuer aussi.

Quelques guerriers jetèrent un regard inquiet à Ragnar. Personne n'avait envie d'affronter deux berserkers, même à trois contre un contre des hommes sans armes. C'était toujours la même chose. Tout le monde savait que le combat serait victorieux, mais que le premier à attaquer mourrait. Du coup, personne n'attaquait. Sauf lui, maintenant. Il avait combattu un berserker et vaincu, il savait qu'ils étaient forts, mais pas invincibles. Cela dit, il semblait qu'à lui envoyer un autre guerrier-fauve la veille de son départ, les dieux envoient un nouveau signe à Ragnar. L'ignorer aurait été marier l'ingratitude et la bêtise.

D'accord, Eivind. Viens à notre table. Demain, on fouillera les environs. Et si on trouve un groupe armé dissimulé, tu meurs. Si on se fait attaquer dans la nuit, tu meurs. Ce soir, tu manges.

Ça me convient.


Du coup, on ne part plus demain ?

Ragnar secoua la tête.

Non. On cherche de la viande de Vindhaugr. Je ne laisse pas mon père ici seul avec ces fils de pute dans les environs.


Tout en s'asseyant sur un tabouret qu'il entreprit de rapprocher du feu au centre de la pièce, Eivind continuait d'écouter.

Tu voulais partir ?

Ragnar acquiesça.

Ouaip. Vers l'Eiralie.

Encore ? Mais qu'est-ce que vous avez tous avec l'Eiralie ? On t'a proposé des terres ?

En fait, on y va pour leur en prendre.

Le visage d'Eivind s'éclaira.

Ah. Mais vous allez vous faire mettre dehors à coups de pied dans le train ! Ça va être une belle bataille, je ne voudrais pas manquer ça. Je peux venir ?

Seulement si tu me fais allégeance.

Eivind regarda le jarl avec une expression où se mêlaient la joie, l'incrédulité et la surprise. Puis son visage redevint grave, sérieux.

Pourquoi pas. On en reparlera quand j'aurai mangé et bu.

En parlant de manger et de boire, j'aimerais bien que quelqu'un d'autre nous accompagne. Je vais le chercher, puisque manifestement on ne va pas s'entretuer tout de suite. Tu vas voir, Eivind, tu vas avoir une surprise.

Spoiler:
 
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Einar Thorolfsson

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MessageSujet: Re: Les premiers des Fauves   Ven 15 Nov - 18:51

Les évènements se mettent en branle. Les premiers des Fauves sont arrivés. Deux ils sont, déjà. Pas trois. Car là n'est pas ma place, n'est plus ma place. Je suis comme la pierre qui déclenche l'avalanche. Elle se poursuivra, ou s'effondrera sur elle-même, indépendamment de ma décision. C'est entre les mains des Nornes. Car que puis-je apporter ? Je dois entretenir la flamme. Je suis la mémoire du clan Eldrbrandr. Là est ma place. Garder le feu allumé en Suérie, cependant que d'autres tenteront d'allumer un autre brasier, en Eiralie ou ailleurs.

Einar se sent un peu attristé, malgré la joie des retrouvailles. Car il sait ce que cela présage : des frères qui s'en vont pour ne jamais revenir. Et la solitude, encore. Cependant, il sera bien temps plus tard pour des pensées si mélancoliques. Pour le moment, il y a de la nourriture, de la joie, de la camaraderie. Il ne manque que des femmes. Pourquoi ce jarl a-t-il si peu de femmes autour de lui ? On a l'impression que c'est un homme, élevé par des hommes avec des hommes, pour et par la guerre.


C'est très bien, d'être un guerrier. Mais n'être que ça est... si ennuyeux et triste.

C'est injuste, il le sait. Ragnar est loin de n'être qu'un guerrier. Mais, clairement, il manque quelque chose dans la pièce. La conversation se poursuit sans lui, et il l'écoute d'une oreille attentive en sirotant son ale, observant sans parler.

Un invité se doit d'être courtois
Lorsqu'il arrive à table
Et s'asseoir dans le silence,
Les oreilles attentives,
Les yeux en alerte :
Ainsi s'acquiert l'attitude la plus avisée.

Asbjorn est venu le chercher, tapant à sa porte avec une force inaccoutumée, même pour lui, avant de lui dire de descendre rapidement, parce qu'un vieil ami est venu les retrouver. Maintenant, une miche de pain à la main, les yeux brillants tandis qu'Eivind raconte ses aventures, le colosse est nettement moins inquiétant : ce n'est plus qu'un homme très costaud qui profite d'un bon repas, honorant ainsi les lois de l'hospitalité.

Alors, on avait été tenter notre chance sur la Côte des Brumes, et on était plusieurs à lui dire que c'était une mauvaise idée, comme coin. Les gens du cru commençaient à savoir se défendre. Vous savez comment ça se passe : ils se retranchent dans un bâtiment fortifié, et ils attendent la cavalerie. On peut en profiter pour piller les maisons, c'est sûr, mais c'est nettement moins lucratif qu'avant. Surtout s'ils ont des archers. Heureusement, c'est pas si facile de tirer correctement à l'arc, et ils n'en ont pas foule. Enfin bref. Slurp.

Le dernier son n'est absolument pas un commentaire sur les compétences en tir à l'arc des eiraliens, mais un bruit de lèvres sur le bord de la chope, signalant ostensiblement que celle-ci est vide, et que cette situation est inacceptable. Ragnar se lève pour la remplir, avant de se rasseoir. Asbjorn éclate de rire.

Je ne pensais pas qu'un "jarl" faisait du travail d'esclave ! Tu sers à boire, toi ?

Ragnar secoue la tête. Il commence à connaître le géant... Einar peut presque lire les pensées dans sa tête. Asbjorn insulte les gens presque à chaque mot qu'il prononce et semble ne même pas le réaliser. Ç’aurait été n'importe qui d'autre, Ragnar aurait probablement écrasé le nez de l'insolent, mais Asbjorn est un cas particulier. D'abord parce qu'il ne fait pas exprès d'insulter son interlocuteur, c'est une simple habitude. Ensuite parce que, aussitôt après, il écraserait la tête du jarl.

Il apprend vite.

Les esclaves pissent quand ils ont besoin. Ce n'est pas pour ça que je me retiens pour montrer que je suis de haut rang. L'avantage d'être un jarl, c'est qu'on a plus de libertés. Y compris celle de mettre soi-même une bûche dans le feu ou de servir de l'ale. Par ailleurs, je te saurais gré d'éviter de dire de moi que je fais "un travail d'esclave".

Einar sourit. Imposer son autorité sur un ours solitaire comme Asbjorn promet d'être une aventure en soi. En fait, il se dit parfois que l'homme qui arriverait à rendre Asbjorn socialement fréquentable mériterait qu'on écrive des chansons à son sujet.

Bon... Je peux continuer mon histoire, mon seigneur ?

Ragnar a un léger sourire, échangeant un regard de connivence avec Einar. Sous ses airs provocateurs, Eivind a le talent de mettre les gens de bonne humeur et de désamorcer les disputes. Il acquiesce.

Bon, on n'a même pas eu à attendre la cavalerie. Les gars s'étaient cachés dans les collines. Ils nous sont tombés dessus quand on a essayé de récupérer le troupeau. Je sais pas si vous avez essayé de pousser une vache dans un bateau d'une main en empêchant un eiralien énervé de vous étripailler de l'autre, mais ce n'est pas facile. En plus, je n'ai jamais eu vraiment un bon contact avec les vaches. Ni les Eiraliens, d'ailleurs. Je déteste ces animaux ruminants à l’œil niais. Je parle des vaches là, pas des Eiraliens. Où j'en étais ?

Les Eiraliens vont sont tombés dessus quand vous essayiez de prendre le troupeau, intervient Einar.

Eivind lève sa coupe en direction du berserker, en signe de remerciement, avant de poursuivre.

Olaf, le capitaine du navire... enfin, le jarl Olaf, a toujours été un homme brave, mais il avait parfois plus d'orgueil que de cervelle. Il a voulu combattre. Non, mais sérieusement... Qui combat sur une plage, acculé contre la mer, et encerclé ?

Moi. Et je gagne, déclare Ragnar d'une voix posée.

Oui... à Varnsi. J'en ai entendu parler. J'aimerais bien que tu me racontes comment tu t'y es pris, un jour. Enfin bref. Olaf est donc mort l'arme à la main, honneur à lui. Il s'est fait glorieusement écraser la tête à coups de hache émoussée. On a été le chercher, bien sûr. Et après, c'est son frère cadet qui a décidé qu'il était le nouveau chef. Et, autant Olaf était un homme brave, quoique pas toujours très malin... bah son frère, c'est pareil, mais la bravoure en moins. Je lui ai donc dit que je préférerais faire allégeance à quelqu'un qui a autre chose que des œufs de poisson entre les deux oreilles. Et me voilà.
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Ragnar Herteitr
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MessageSujet: Re: Les premiers des Fauves   Dim 8 Déc - 21:50

Le jarl acquiesça, avant de se tourner vers Einar. Celui-ci planta son regard dans celui de Ragnar aussitôt.

A quoi penses-tu ?

A rien... Ou plutôt si, je me dis que ça manque de femmes. Tu avais un joli petit morceau, il me semble, non ? Tu ne pourrais pas la faire venir ? Juste pour le plaisir des yeux ?

A ces mots, Asbjorn partit d'un gros rire gras qui en disait long, avant même qu'il n'ouvre la bouche, sur ce qu'il pensait concernant ce concept.

"Le plaisir des yeux" ? Non, mais tu plaisantes ? Quand une femme à poil vient se planter en face de toi, tu ne restes pas là à la regarder !

Ragnar fronça légèrement les sourcils.

Alors, pour commencer, elle ne sera pas nue. Ensuite, je n'interdis pas de la regarder, mais je ne laisse pas d'autres que moi baiser Sahnnâ.

Asbjorn répondit par un rot tonitruant avant d'essuyer l'ale qui dégoulinait sur sa barbe d'un grand revers de l'avant-bras.

Oh, pas la peine de faire ton regard méchant, jarl Ragnar. Je sais me tenir. Je ne la prendrai pas sur la table.

Alors qu'Eivind lui lançait un regard sceptique concernant sa capacité à "se tenir", il crut bon d'ajouter :

Bon, et de toute façon, ça ne rentrerait probablement pas. Tu vois, les dieux ne m'ont pas donné que des gros bras et des grosses cuisses. Ils ont tout surdimensionné, chez moi. Tu ne toucherais pas les bords après mon passage. Ha ! Ha ! Ha !

Le rire d'Asbjorn était comme une suite de jappements un peu gutturaux et plutôt désagréables à entendre.

Eivind ? Tu en penses quoi ?

L'homme haussa les épaules.

Tu sais, sincèrement, je m'en fiche totalement. Il y a des serfs et des serves partout, et j'ai déjà couché avec pas mal de femmes. Voir une esclave de plus ou de moins ne change absolument rien pour moi, et il est probable que de toute manière, demain, j'aurais oublié son visage si tu me la montrais maintenant.

Bon... du coup, tout le monde s'en fiche plus ou moins, finalement... Sauf Einar. Et moi. Donc je vais la chercher.

Dans les motivations du jarl, il y avait un désir très suéri d'étaler sa richesse devant ses vassaux, bien sûr. Mais aussi l'envie personnelle de voir Sahnnâ, et une certaine sympathie envers Einar. Néanmoins, à cet instant précis, c'était l'envie de briller devant ses hommes qui prédominait. Il se leva d'un pas souple, malgré les quantités déjà respectables d'alcool qui venaient de descendre dans son gosier pour se diriger vers la chambre où, il le savait, l'esclave se trouvait.

Lorsqu'il ouvrit la porte, elle était en train de s'étirer, en tenue de travail simple mais pourtant étonnamment séduisante, dans la lumière rouge de l'âtre, juste devant le feu. Il regarda mieux. En fait, elle n'était pas en train de s'étirer. Elle était dans une étrange posture, tout son corps cambré soutenu par ses bras cependant qu'elle s'accrochait à un tabouret devant le feu. Tout son corps était loin de ses mains, et elle aurait dû tomber, ou bien faire basculer le tabouret, et pourtant, elle semblait flotter. Mais Ragnar voyait au tremblement léger de son corps que, si c'était une impression de légèreté aérienne qu'elle aurait dû donner au sommet de sa forme, ses muscles devaient la torturer. Sa maladie l'avait diminuée, et elle reprenait l'entraînement, maintenant. Il eut un hochement de tête appréciateur. Sahnnâ révélait une force de caractère que le jarl ne pouvait qu'apprécier, à sa manière de se remettre en selle après une maladie qui avait manqué la tuer.

Il l'appela.

Sahnnâ !

Il la vit reposer la posture, puis venir vers lui d'un pas souple et s'agenouiller devant lui.

Maître.

Rien d'autre. Simplement une manière de prendre en compte sa présence, et de déclarer qu'elle attendait la suite des évènements.

Tu reprends l'entraînement, je vois. C'est bien. Tu te sens mieux ?

Son pied s'avança entre les cuisses de l'esclave pendant qu'il pressait la joue de Sahnnâ sur sa cuisse. Il attendit la réponse. Il fallait qu'il explique à Sahnnâ qu'il l'emmenait au milieu d'un groupe de guerriers avinés où sa seule tâche serait d'être belle, de les impressionner sans les pousser à la violence à laquelle on assistait quelquefois lorsque plusieurs hommes ivres désiraient la même femme. Et il n'avait aucun doute sur la capacité de son esclave à assumer ce genre de situation. Mais il convenait de prendre un moment pour eux deux, auparavant.
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Sahnnâ

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MessageSujet: Re: Les premiers des Fauves   Jeu 12 Déc - 21:33

La danseuse est tendue, courbée en arc. D'une part concentrée sur son équilibre, réduite à une petite sphère habituellement logée au milieu de son être, pour le moment décentrée, flottante, quelque part à côté de sa hanche gauche, au-dessus du tabouret bas qui lui sert d'appui. D'autre part étirée de tout son long, projetée au loin. Un centre et une ligne, longue ligne incurvée, sans fin. Elle imagine son être tendu entre le bois du tabouret et les étoiles.

Une rage sourde lui vibre dans les bras, les jambes, tout le corps. La fatigue aussi, l'une causant l'autre. Elle ne devrait pas souffrir de cette posture, ne devrait avoir aucun mal à la maintenir. Mais si, pourtant. Depuis deux jours qu'elle a repris le travail, l'étendue de tout ce que son corps a perdu l'horrifie. Elle est faible et fragile comme un chaton, raide comme une bûche et aussi lourde d'une pierre. Du moins selon ses propres exigences. N'importe qui serait émerveillé par la maîtrise remarquable qu'elle exerce sur un corps affaibli par une maladie grave et à peine revenu des portes de l'oubli. Mais pour un Joyau, cette faiblesse est inadmissible.

Sahnnâ sait que son maître pardonnerait le temps nécessaire à redevenir parfaite. C'est elle qui n'arrive pas à l'accepter. L'Art ne peut emplir un réceptacle aussi pitoyable, aux bras qui tremblent, au dos qui souffre, aux jambes raides. Un corps encore efflanqué comme celui d'un loup à la fin de l'hiver. Loin d'être assez beau pour l'Art. Trop de relief aux hanches, trop de côtes apparentes. Et ce visage mangé par la fièvre. Quand Sahnnâ a vu son image dans l'eau calme du bassin qui lui a servi pour sa toilette ce matin, elle a failli en pleurer. Et elle va bien mieux pourtant qu'il y a quelques jours, où elle faisait vraiment peur à voir...

Elle a mal partout, elle travaille depuis à peine trois heures pourtant. Mais elle s'acharne. Changement de posture. La courbe à droite se redresse, s'incurve de l'autre côté. Les jambes se disjoignent, un genou replié serré, dégagé jusqu'à la douleur. Tenir. Tenir, par la Lumière, jusqu'à ce que tout craque en elle s'il le faut.

La porte, l'onde d'air froid dans son dos. Le silence. Sahnnâ sait qui se tient derrière elle, qui parlera quand il le jugera bon. Qui ne doit pas la voir trembler, ni suspecter qu'elle souffre, car elle sait, sans aucun doute, qu'il lui dirait de se ménager. Or, ça, c'est inacceptable. Elle se concentre sur sa posture, force ses muscles à se détendre, sans parvenir à réprimer totalement la vibration d'épuisement qui lui court dans les doigts, cramponnés au tabouret.

La voix de Ragnar retentit finalement, le signal. Elle résorbe la courbure de son dos, retrouve le confort et le soulagement de la verticale, avant de basculer en souplesse et de reposer les pieds au sol. Immédiatement en mouvement, elle franchit la courte distance qui la sépare de lui et s'agenouille, en cette chute fluide et sans heurts qui lui est aussi naturelle que la respiration. Elle regrette un peu la simplicité de cette tenue de travail, pantalon large serré aux hanches et aux chevilles et bustier aux manches courtes découvrant le ventre, mais il l'a déjà vue ainsi et n'en a pas paru mécontent. Il l'a déjà vue dans toutes sortes de tenues, en fait, et n'a jamais semblé marquer de préférence. On dirait presque qu'il aime plus ses vêtements de travail que les costumes élaborés, luxueux et exotiques qu'elle peut porter parfois quand elle sait qu'un public aura les yeux fixés sur ses mouvements.

- Tu reprends l'entraînement, je vois. C'est bien. Tu te sens mieux ?

L'esclave ne relève pas totalement les yeux, craignant que son maître, qui la connaît déjà trop bien, y lise même sans lumière les flammes de la colère et de la frustration. Elle se sent mieux, bien mieux, mais tellement loin de ce qu'il faut encore qu'elle regagne. Il attire son visage contre sa jambe et elle se laisse caresser comme un chat anxieux. La grande main chaude la rassure et l'apaise.

- Bien mieux, Maître. J'ai peine à croire qu'il y a quelques jours encore... c'est déjà si loin qu'on dirait un mauvais rêve.

Cinq jours. Il y a cinq jours, lui a raconté Svana, tout le monde, elle y compris, avait cessé d'y croire.

- Mais il y a encore beaucoup de travail avant que ce corps soit à nouveau assez fort...

... pour l'Art. Elle a failli le dire, s'est retenue. C'est sorti d'elle comme un soupir agacé, trop vite. Elle serre un peu les dents, brièvement, et relâche tout de suite la tension qu'il risque de sentir sous sa main et contre sa cuisse. Respirer, se reprendre. La colère n'est pas bonne, encore moins pour une esclave. Elle ferme un instant les yeux, cherche une image apaisante dans son esprit, la courbe douce d'une grande dune sous le soleil blanc, dorée et immobile. Quelque chose de mouvant et d'immuable à la fois. Elle respire, plus calmement, plus doucement. Sourit, même, brièvement, et ça elle sait qu'il l'a senti aussi.

- Je suis trop impatiente. La vieille femme m'a dit qu'il faudrait du temps...

Il ne répond pas, que pourrait-il dire ? Elle sait, pour avoir observé les réactions des gens autour d'elle, que la parole de Svana est respectée, voire crainte, par tous les membres de la maisonnée. Elle-même, par-delà sa hâte à redevenir le Joyau parfait qu'elle devrait être, reconnaît la sagesse de la vieille femme et accepte ses remontrances. Alors elle savoure le temps de silence qui répond à sa remarque, moment bref, doux, chaleureux. Le poids de la main sur sa tête et la fermeté du corps contre lequel elle repose son buste et son visage. Cet homme-là qui a risqué plusieurs vies pour un remède. Oh pas pour elle, pas seulement. Pour un devoir. Un honneur. Pour cette conception étrange et un peu absurde qu'ils ont qu'une mort glorieuse vaut mieux qu'une vie paisible. Peu importe. Elle revit parce que cet homme-là a fait en sorte qu'elle revive. C'est bien plus qu'elle n'en avait jamais espéré.

Le son de sa voix la tire de ses réflexions, de la légère torpeur à laquelle elle ne s'était pas sentie s'abandonner. La fatigue... elle a exagéré, encore.

- Il y a quelques hommes à moi, en bas, et j'ai envie que tu nous rejoignes.

Sa voix est lente et un peu lointaine. Elle sent la très légère empreinte de l'alcool dans son rythme, et dans le soin qu'il met à former certains mots.

- Je ne te cache pas que c'est en partie pour t'exhiber. J'ai envie de les impressionner. Parmi eux, il y a Asbjorn, l'homme dont je t'ai parlé. Parle si tu le dois, mais évite de trop le faire.

Elle acquiesce sous sa main toujours posée sur sa tête. Elle se souvient d'Asbjorn. L'homme qui veut qu'il vive pour pouvoir le tuer.

- Impressionne-les, intrigue-les, mais ne les aguiche pas et n'interviens pas dans la conversation si tu peux l'éviter.

Elle acquiesce encore. Elle comprend très exactement ce qu'il lui demande. Choisir le bon dosage entre la beauté étrange et magique du Joyau précieux, délicat et rare, objet de convoitise, et l'attrait plus prosaïque d'une femme  aux traits et aux allures exotiques, désirable malgré le peu d'appas que la maladie lui a laissés.

Elle se relève souplement , s'incline brièvement. Elle n'a toujours pas cherché ses yeux.

- Ca ne prendra qu'un instant, Maître.

Vive comme un oiseau, elle a gagné la petite malle qui l'a suivie dans le voyage et où il l'a déjà vue fouiller. Il lui ordonne de paraître devant ses hommes, de toute évidence il lui donnera les quelques secondes nécessaires pour le faire dans la tenue la plus appropriée à ce qu'il attend d'elle. En deux secondes elle a dénoué la ceinture du pantalon d'exercice et passé le bustier par-dessus sa tête. Elle sent le poids de son regard sur sa peau nue, et cette sensation lui plaît, même si elle sent un peu d'anxiété la gagner à l'idée qu'il ne voit plus qu'une ombre d'elle-même. Elle n'est plus aussi maigre que quand elle a émergé de la fièvre, mais elle sait que sa taille s'est creusée et que les reliefs de ses hanches et de sa cage thoracique sont encore bien trop marqués. En tout cas aux yeux des hommes de son pays, qui aiment chez les femmes les courbes douces et lisses, les rondeurs fermes, et détestent voir pointer des os.

Tant pis. Puisque je n'ai pas le choix et que je ne peux cacher cette minceur, autant m'en servir.

Ce n'est pas vraiment du défi, pas tout à fait. Parmi ces hommes se trouvent peut-être certains de ceux qui ont suivi Ragnar à la recherche de ce remède, et ils méritent de voir ce que la maladie a fait d'elle, ce qu'elle aurait fait d'elle s'ils n'étaient pas revenus. Un squelette.

Un autre pantalon ample noué sous le nombril vient remplacer celui qu'elle abandonne à côté de la malle. L'étoffe est fluide, translucide, plusieurs voiles souples se superposent et forment autour de ses jambes une sorte de brume flottante aux couleurs sombres, changeantes. Deux bracelets minces viennent rapidement orner l'une de ses chevilles. Le vêtement ajusté aux hanches s'évase et danse presque autant qu'une jupe à ses moindres mouvements. De la nuit qui s'écoule sur elle, bleu-noir, vert sombre, brefs accents d'un marron rouge presque sanguin.

Le bustier rouge sombre qu'elle enfile descend à une paume au-dessus de la taille. Le tissu est suffisamment élastique pour serrer sans bâiller ses seins amaigris, et pour dessiner les lignes de son buste, le creux léger des flancs, les plans légèrement concaves du ventre et le modelé du dos. Pas de franges, de breloques, rien.  Un vêtement presque sobre en regard de ce que contient cette malle. Deux chaînettes autour du poignet, une autre, plus longue, autour des hanches, dont l'extrémité pendante se perd dans les plis du pantalon.

Sahnnâ se redresse et secoue sa chevelure pour la remettre en ordre. Deux petits mouvements encore, et elle chausse les petites pantoufles qu'elle a taillé elle-même dans un bout de cuir, semelles minces à peine tenues par le repli du cuir sur le dessus des orteils, tout juste ce qu'il faut pour se couper du froid du sol tout en respectant cette habitude ancrée en elle que les esclaves ne doivent pas porter de chaussures. En tout cas pas ces lourdes bottes fourrées que son maître lui a imposées en voyage, et qui lui donnent l'impression d'être une vache engluée dans une mare de boue. Un dernier mouvement rapide saisit le châle assorti au pantalon, formé de trois couches de voiles cousus ensembles sur un bord, mais de longueurs inégales. Elle se tourne vers Ragnar, prête en moins d'une minute. Un instant, comme promis.

Cette fois elle laisse ses yeux s'élever comme elle le rejoint près de la porte toujours ouverte. Quelques pas vers lui, pendant lesquels elle cherche l'équilibre qu'il lui faudra adopter, le mélange idéal entre l'image qui les éblouira et le corps qui tentera leurs sens, juste assez pour qu'ils envient Ragnar de la posséder. Exercice subtil, surtout que ces hommes dont il parle ne sont pas devant elle encore. Il faudra être attentive, à l'écoute, et modifier son attitude s'il le faut.

Le châle posé sur ses cheveux et ses épaules, ramené devant elle par ses mains jointes, elle arrive auprès de lui et s'incline à nouveau. Les yeux levés, elle attend qu'il marche devant elle. Elle attend aussi un acquiescement, signe de tête, regard ou mot, devant son choix. Elle sait de quoi elle a l'air. Ainsi vêtue de nuit sans lumière et redessinée par la maladie, privée des rondes douceurs féminines qui la paraient avant, elle a l'air d'un animal sauvage, de ceux qui ont les os et les muscles qu'il faut, et la peau par-dessus, c'est tout. Elle ne peut dégager autant de suave féminité qu'avant, tant pis. Elle offrira à la place la nervosité vibrante de ceux qui ne connaissent pas l'excès de confort. De la force, la force qu'il lui a rendue et qui continue à lui revenir. La fierté qu'elle regagne peu à peu d'elle-même, grâce à lui. Que sa beauté perdue devienne une offrande.

Elle est prête, elle attend. L'anxiété et la frustration sont toujours au fond d'elle, face à ce qu'elle est et qu'elle croit bien trop loin de ce qu'elle devrait être. Droite, tendue. Inconsciente qu'elle montre finalement la force sous la souplesse, la fierté sous l'humilité. Le métal dans lequel on l'a forgée, précieux, rare, et finalement bien plus dur que quiconque aurait pu le croire.
Et qu'elle est belle, malgré tout. Autrement.

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Ragnar Herteitr
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MessageSujet: Re: Les premiers des Fauves   Dim 15 Déc - 22:10

Ragnar observa les préparatifs de la jeune femme, approbateur, voire admiratif. Son père lui avait toujours répété que remercier les serviteurs et les esclaves ou leur montrer de la considération était mauvais pour la discipline. En revanche, il lui avait bien appris qu'il ne fallait pas demander aux hommes libres de mourir pour un étranger. Manger avec eux, connaître leurs rêves, leurs aspirations, leurs peurs, leurs enfants... dans un clan de la taille de celui de Yeravik, la tâche n'était pas insurmontable pour qui la prenait vraiment à cœur. Et Ragnar avait depuis longtemps commencé à penser que demander à un esclave de servir un inconnu qui ne manifestait son contentement qu'en s'abstenant de le frapper ou de le morigéner revenait à demander à un soldat de combattre pour un inconnu. Il le faisait, oui, mais pas forcément de son mieux.

Cette conviction était encore renforcée par Sahnnâ. A peine remise d'un mal qui aurait dû l'envoyer dans l'au-delà, elle était déjà en train de reprendre l'entraînement et de s'apprêter à plaire aux invités de son Maître, du mieux de ses capacités. L'explication tenait certes à la robustesse et à la volonté de Sahnnâ, mais il y avait tout de même un certain sens du devoir et du dévouement qui avait aussi sa part. Elle était plus fine. Elle avait perdu de ses rondeurs de bibelot exotique du Sud. La maladie l'avait rendue plus fine, plus anguleuse. Elle l'avait comme affûtée, ciselée. Comme on aurait fait d'une barre d'acier une lame.

Le visage de Ragnar s'ouvrit en un sourire carnassier, une sorte d'exultation sauvage l'envahissant. Il entendit résonner sa propre voix.

Maintenant, tu es du Nord.

Tu es au Nord.

Tu es à moi.

Le jarl se sentit envahi d'un désir sauvage, et sa main vint saisir la gorge de Sahnnâ, qui hoqueta sous la surprise. Juste au-dessus du collier, sur la chair vulnérable. Puis il la repoussa jusqu'à ce qu'elle soit assise sur le lit, et là, la renversa en arrière tout en maudissant le choix qu'elle avait fait de mettre un pantalon.

J'ai envie de toi.

Il soupira.

Mais ça va devoir attendre après le repas. Étonne mes compagnons, intrigue-les... Lorsque nous aurons fini avec ça, j'aurai encore envie de toi.

Il se pencha sur elle, appuyé sur les avant-bras pour ne pas trop l'écraser sous son poids, avant de l'embrasser passionnément. Lorsqu'il se releva, sa voix n'avait plus le ton chaud et légèrement rauque de l'homme en proie au désir, mais celui, plus sec, du jarl qui attend une obéissance immédiate.

Debout. Dans la grand'salle.

Lorsque l'esclave passa devant lui, il lui flatta la fesse du plat de la main, tout en se disant que, oui, décidément, le Nord lui réussissait bien, à cette esclave.

Une fois arrivés dans la salle, il se rassit sur sa chaise, laissant Sahnnâ libre de s'installer où elle le souhaitait. Son impulsion première aurait été de la faire s'agenouiller à son côté, mais autant laisser l'esclave faire ce qu'elle pensait le plus adéquat en l'occurrence. Eivind accueillit l'apparition avec un grand sourire que démentaient ses yeux scrutateurs.

Voilà donc la jeune esclave pour laquelle un jarl a été jusqu'aux portes du Niflheim. Je trouve toujours ça stupide, bien sûr, mais je comprends mieux pourquoi.

Bah moi pas ! rugit Asbjorn. Pour entrer dans Gravskogur, il faut une autre raison. Non, il n'y a aucune raison valable d'entrer dans cet endroit à la con. Si ce n'est celui d'empêcher les créatures qui y vivent de sortir dévorer les vivants. Il faut vraiment être stupide pour y entrer, sinon. Ou irresponsable. Ou suicidaire. Et encore, il y a des manières de se suicider qui permettent de ne pas être éternellement damné et condamné à retourner bouffer ses anciens compagnons.

Ragnar écouta la tirade d'un air paisible, avant de répondre tout aussi paisiblement.

Stupide, irresponsable ou suicidaire ? Lequel étais-je, lorsque j'entrai dans la forêt ? Et lequel étais-tu, lorsque tu décidais de m'y suivre ?
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Einar Thorolfsson

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MessageSujet: Re: Les premiers des Fauves   Dim 15 Déc - 23:23

Silence, toujours. Ces silences courts, mais décisifs. Asbjorn, guère doué pour les mots, a tendance à choisir la violence pour gérer la tension qu'il sent. Heureusement, il y a toujours un instant, certes très court, avant que la tension ne lui devienne insupportable.

Un rire sonore éclate. Eivind, bien sûr. Le corbeau perché sur l'épaule de l'ours. La tension qui redescend immédiatement.


Oh, bien vu ! Tu ne peux pas l'insulter sans t'insulter toi-même ! Délicieux !

Il palpe d'une main décidée la fesse de Sahnnâ qui se penche à ce moment pour lui remplir son verre. Penchée en avant comme elle l'est, elle parveint cependant à pivoter les hanches dans un mouvement de torsion presque impossible pour faire glisser la main du guerrier dans le vide, sans cesser de servir à boire ni même la moindre hésitation dans la main. Après quoi, elle repart d'un pas aérien s'agenouiller à côté du siège de Ragnar, sur la pierre froide.

Einar a un regard de connivence avec l'immense berserker.

Tu comprends mieux pourquoi Ragnar a traversé la forêt ? Hep ! Approche, esclave !

Après un bref regard interrogateur à son Maître et un hochement de tête approbateur de ce dernier, celle-ci se lève et s'approche d'Einar, s'arrêtant à environ un pas de lui.

Plus près.

Manifestement mal à l'aise, Sahnnâ se rapproche d'encore un demi-pas, hésitant clairement sur la marche à suivre. Mais Ragnar, curieux de savoir ce que le mystérieux berserker a en tête, acquiesce d'un signe de tête.

Est-ce suffisant pour le noble guerrier ?

Einar hoche la tête, d'un air approbateur.

Regarde le plafond, et dis-moi combien tu vois de poutres.

Alors que Sahnnâ, mue par une vie d'obéissance inconditionnelle, lève la tête pour s'exécuter, Einar saisit son sein gauche à pleine main. Il ne faut qu'un léger mouvement d'épaules, purement réflexe, à Sahnnâ, pour que la main d'Einar, tout comme celle d'Eivind avant lui, dérape, effleurant à peine la peau de l'esclave.

Merci. Retourne à ta place.

Une fois de plus, Sahnnâ se tourne vers Ragnar, lequel, une fois de plus, confirme l'ordre d'un geste de tête. Quelques instants plus tard, Sahnnâ est à nouveau agenouillée au côté du siège du jarl, cependant qu'Einar promène silencieusement son regard sur l'assistance. Comme à l'habitude, il préfère les laisser tirer leurs propres conclusions.

Je ne sais pas ce qu'elle a... Mais elle l'a. Démonstration instructive, mon frère.

Mais tu la fermes jamais ? grommelle Asbjorn.

Non, mais il faut admettre, Asbjorn. Si j'essayais de te pincer le téton comme ça...

Tu perdrais ta main.

Possible. Mais tu ne "sentirais" pas les choses assez pour faire pareil. Pourtant, tu es un guerrier. Ce qu'elle n'est pas.

Einar n'est pas convaincu du tout par l'argument. On ne survit pas longtemps dans Gravskogur sans une capacité à "sentir" les choses. Mais Eivind at raison à propos de la danseuse, bien sûr. C'est plus qu'une simple babiole du Sud. Le colosse se contente de manifester son scepticisme par un haussement d'épaules. Eivind a un visage assez rare, qui lui permet de se moquer de tout le monde sans leur faire ressentir la moindre animosité. Un don sous-estimé. Pas étonnant qu'il ait préféré s'engager dans un équipage que se retirer dans une grotte, comme Einar, ou dans un endroit déserté des hommes et des dieux, comme Asbjorn.

Quelle est la suite de tes projets, seigneur Ragnar ? T'installer sur ton île du Sud, tout simplement ? Tu te doutes bien que les Eiraliens ne vont pas te laisser faire sans réagir...

Un simple geste pour laisser les hommes tirer leurs conclusions sur une esclave. Et maintenant, une question pour les laisser voir de quel métal est fait ce jarl. Qu'il leur prouve qu'il est digne qu'ils le servent !
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Ragnar Herteitr
Jarl

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MessageSujet: Re: Les premiers des Fauves   Lun 16 Déc - 15:43

Le jarl n'avait plus ni faim, ni soif. Depuis un moment déjà, il résistait de son mieux à la tentation de grignoter, juste pour l'appétit, ou de boire, juste pour s'occuper les mains. Sa main se contentait de caresser la chevelure de Sahnnâ. Il était d'une pudeur peu commune comparativement aux autres Suéris, concernant le troussage de ses serves. Là où la plupart le faisaient au vu et au su de tous, lui préférait garder ces choses privées. Peut-être tout simplement à cause d'une vie de méfiance vis-à-vis de tout ce qui faisait perdre ses moyens en public. Il avait toujours été, comme son frère Asbrandr, modéré dans la boisson et les femmes, sauf en de rares circonstances où il se sentait vraiment en confiance. Modéré comparativement à l'ensemble des jarls suéris, donc loin d'être un ascète, mais tout de même.

Tu poses une bonne question, Einar.

En fait, tu poses la question de savoir si je suis un visionnaire intrépide, ou un imbécile irresponsable. Exactement la même question qui taraude ces gens à propos de Gravskogur. Oh, et puis merde.

Ragnar n'aimait pas les faux-semblants.

En fait, tu poses la question de savoir si je suis un visionnaire intrépide, ou un imbécile irresponsable. Exactement la même question qui taraude ces gens à propos de Gravskogur.

Même Einar ne parvint pas totalement à masquer son étonnement.Ses yeux s'agrandirent imperceptiblement dans son visage impassible. Le guerrier n'était peut-être pas habitué à cette franchise confinant à la brutalité. Il sentit Sahnnâ frémir sous sa paume.

C'est bien ça, la question de fond, non ? insista Ragnar devant le silence d'Einar.

Je te pose une simple question, répondit prudemment celui-ci.

Le jarl eut un grand sourire en se renfonçant dans sa chaise.

Le seigneur de Montfier, dont j'ai pris l'île, était le vassal d'un obscur baron dont le nom m'échappe pour le moment. Lequel est décédé il y a quelques années, de vieillesse. Son fils a repris la charge selon la coutume eiralienne, et semble ne pas être au niveau de son auguste père. De sorte que certains vassaux, dont Montfier, qui se fichaient déjà pas mal des affaires du royaume, ont carrément basculé vers la piraterie. Apparemment, on n'a pas fait grand-chose pour les en empêcher. Je pense qu'en fait, tant qu'on ne touche pas aux "vraies" terres d'Eiralie... j'observe ce qui se passe dans le coin depuis des années, de plus ou moins loin... Mais j'ai toujours les témoignages des marchands. Et, apparemment, ils ne se sentent pas vraiment concernés par la politique de la reine d'Eiralie concernant les Suéris. Bref, je pense qu'on doit pouvoir s'établir dans le coin sans avoir trop de soucis, tant qu'on se tient tranquilles.

Asbjorn eut une moue dégoûtée, et Ragnar sut qu'il avait commis une gaffe.

Se tenir tranquilles ? C'est ça, ton projet ? Aller au Sud là où il fait bien chaud et où les femmes sont bien grasses-note que ça ne me déplaît pas, hein- et se tenir tranquilles ?

Eivind lui-même avait une expression oscillant entre la perplexité et la consternation. Ragnar resta de marbre, arborant ce que Kali, son maître d'armes, appelait pour se moquer de lui "le masque de pierre du jarl implacable".

J'ai dit que c'était possible de s'établir solidement si on se tenait tranquilles, si on le souhaitait. Je n'ai nullement dit que c'était mon projet.

Il remplit sa coupe en silence, en fit danser le liquide sans y toucher. L'appétit était passé, chez tous. La viande restante refroidissait, et l'ale restait de plus en plus longtemps dans les coupes, sauf celle d'Asbjorn dont l'appétit semblait sans limite. Le feu semblait même moins vif, quoique un serviteur fût dévolu à son entretien. Ragnar sentait que la soirée tirait lentement vers sa fin. Loin d'être terminée encore, certes, mais on avait passé l'exultation et l'énergie du début. Dans un moment, les participants commenceraient à penser à leur lit. Et à partir de là, il faudrait encore un moment pour qu'ils veuillent réellement prendre congé.

Eivind rompit le silence.

Bon, puisqu'il faut que quelqu'un pose la question... Et du coup, quel est ton projet ?

Ragnar planta son regard d'un bleu glacé dans celui du berserker.

La terre est grasse et fertile, là-bas. Je rendrai mon clan et ma lignée puissants. Et une fois que ce sera fait, il sera temps de se préoccuper de la guerre. Je ne parle pas d'expéditions pour se faire de l'argent. Je parle de quelque chose digne d'être chanté par les scalds.

Et voilà. On y était. Sur le fil du rasoir. Celui où des hommes légendaires détermineraient en leur cœur s'il était un jeune fou ou un chef exceptionnel. La décision pouvait à tout moment pencher d'un côté ou de l'autre, et Ragnar retint son souffle.
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Sahnnâ

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MessageSujet: Re: Les premiers des Fauves   Ven 3 Jan - 22:41

Sahnnâ marche dans l'ombre de Ragnar, d'un flambeau à l'autre, vers la salle où ses hommes l'attendent. Elle n'a pas vraiment compris. Il a réagi comme si elle n'avait jamais été aussi désirable, alors qu'elle se sent tellement diminuée dans sa beauté. Tu es au Nord, a-t-il dit.
Au Nord.
Mais c'est faux.
La danseuse des lointaines terres du Soleil sait qu'elle n'est au Nord que par son biais à lui. Même si ce Nord lui a pris de la chair et de la vie, lui a volé la douceur du corps et la force et l'assurance qu'elle éprouvait en ses propres capacité. A présent plus rien n'est certain. Elle est toujours souple mais ses membres tremblent trop vite sous l'effort, et son aspect... une vieille chèvre des roches, les poils et les cornes en moins, décharnée, les yeux creux, toute en os et en ongles.
Et pourtant c'est ça qu'il voulait, et il était sincère. Plus sincère que jamais, peut-être.
Elle ne comprend pas.

L'immobilité lui pèserait trop, et Ragnar ne lui ordonne pas de rester près de lui. Il y a un cruchon, des chopes à remplir. Sahhnâ ne regarde pas les hommes. Elle n'en a pas besoin. Un bref tour d'horizon lui a suffi, depuis l'entrée, pour les repérer. Il y a le guerrier blond de l'autre jour, et une grande brute à la voix tonitruante, sans doute celui à qui son maître ne veut pas qu'elle parle. Tant mieux. Elle ne voit pas ce qu'elle aurait à dire à une telle montagne de rudesse, de toute façon. Le troisième homme est plus petit, plus mince. Et probablement le plus intelligent des trois. Le seul en tout cas dont les yeux et les lèvres parlent deux langages différents.

- Je trouve toujours ça stupide, bien sûr, mais je comprends mieux pourquoi.

Et c'est faux, il ne comprend pas, comment le pourrait-il. Il ne voit qu'un corps. Et un vilain corps, pour l'instant. L'autre brute clame haut et fort que c'était du gâchis, et l'esclave se retient d'approuver de la tête. Des guerriers sont morts pour elle et même si elle connaît sa propre valeur, elle a toujours du mal à accepter que des hommes libres aient perdu la vie pour un outil, aussi puissant et précieux soit-il.

La joute oratoire résonne autour d'elle tandis qu'elle passe d'une chope à l'autre, en apparence tranquille comme une eau dormante, souple et silencieuse comme un chat. Son visage est lisse et ses yeux baissés, sans un frémissement, un doux sourire sur les lèvres. Rien ne marque qu'elle entend, qu'elle comprend. Qu'elle doute. Qu'elle souffre, une souffrance aussi vague et sourde que les questions qui lui restent au coeur. Et s'il venait à regretter. Et s'il venait à lui en vouloir...

- Approche, esclave !

Sahnnâ redresse la tête. C'est l'homme blond, le guerrier-fauve, celui que son maître a appelé Einar. Celui dont le regard trop perçant lui taraude toujours l'esprit. Il n'a plus la lueur du feu pour lui sculpter un masque de cuivre et d'or sur le visage, il n'a plus la lumière qui lui vient de côté pour allumer cette lueur surnaturelle dans ses yeux. Il a l'air moins étrange. Mais elle le craint quand même.

Elle cherche un instant des yeux l'assentiment de son maître, puis approche de son pas fluide et silencieux, dans le froissement ténu de l'étoffe et le glissement du cuir de ses pantoufles légères sur le sol. Le gros cruchon de terre lui pèse sur la hanche. Il lui ordonne d'avancer encore, trop près. Mais Ragnar accepte, elle ne peut refuser. Et puis il l'envoie regarder les poutres, et elle ne comprend plus rien. Juste qu'un souffle, une chaleur trop proche qui déclenche en elle cette sorte de réaction réflexe qu'elle ne contrôle même pas. "Vous êtes à votre maître et à lui seul", voilà ce qu'on leur a enseigné. On leur a appris à comprendre que leur corps risquait d'éveiller le désir des hommes, mais que ce désir ne devait en aucun cas les effleurer, à moins que leur maître n'en décide autrement. Alors Sahnnâ, sans même y réfléchir, esquive la main tendue qui ne fait que la frôler. Comme elle a esquivé plus tôt, sans en garder le moindre souvenir, la main de l'autre homme. Si Einar n'avait pas usé d'un subterfuge et attiré son attention, elle aurait gommé de son esprit cette tentative-là comme celle d'Eivind.

Einar, sa démonstration terminée, la renvoie. Mal à l'aise, elle salue brièvement, repose la cruche inutile à présent que toutes les chopes sont pleines, et file se nicher près de Ragnar. Ou plutôt, aux yeux des autres, elle flotte sur ses pieds qui touchent à peine le sol, dans la danse souple de ses voiles, et se pose contre le siège de son maître comme un papillon d'été sur une fleur. Gracieuse et impassible, un nuage dans le ciel, une couronne d'écume sur une vague. Ragnar s'y est peut-être habitué, à cette souplesse impossible, mais eux n'ont sans doute jamais rien vu de tel chez une femme. Ce qui pour elle est une retraite furtive et inélégante paraîtra à leur frustes yeux comme un pas de danse.

Le regard d'Eivind la dérange. Ses mots aussi. Il dit démonstration, ça confirme l'impression qu'elle a eue que Einar cherchait à leur dévoiler quelque chose. Mais il ne peut savoir, il ne la connaît pas, même son maître ne savait pas, aucun de ses hommes à lui ne s'est jamais risqué à essayer de la toucher. C'est un mystère...

La conversation, heureusement, glisse vers un autre sujet. Immobile, Sahnnâ écoute. Elle frémit. Les mots sont rudes, les idées qu'ils évoquent résonnent de métal entrechoqué et de cris de guerre... Ragnar parle de se préparer, de se renforcer. Et puis...

Et puis elle sait quelles chansons il espère inspirer.
Mort glorieuse, mort héroïque.
Le visage baissé, elle ne peut s'empêcher de fermer un instant les yeux et de retenir son souffle.

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Ragnar Herteitr
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MessageSujet: Re: Les premiers des Fauves   Lun 13 Jan - 22:29

La glace. Patience et immobilité. Puis viendra la guerre. Et pour finir... la mort.


Ragnar plongea ses yeux dans le regard apparemment indifférent d'Einar. Indifférent pour qui ne le connaissait pas. Le jarl pensait que c'était en partie un air qu'il se donnait. Mais, quoiqu'il en soit, il se demandait parfois... se demandait si le guerrier-fauve savait que, depuis ce fameux jour, dans la grotte, parmi les fumées des herbes du berserker, Ragnar ressentait parfois les choses avec plus d'acuité. Ce n'était auparavant que des simples idées aussi ténues qu'un filet de fumée, aussi rapidement évaporées. Aujourd'hui, c'était devenu plus. Des murmures lui parvenaient. Il faudrait qu'il demande un jour à Einar s'il savait ce qui allait se produire en lui faisant sentir ces herbes, en lui disant ses choses. S'il l'avait prévu, ou même carrément provoqué volontairement.

La conversation s'épuisait manifestement, et le jarl bâilla ostensiblement à plusieurs reprises. Einar fermait les yeux dans une attitude qui ne permettait pas de savoir s'il dormait ou méditait. Mais nul ne fit mine de comprendre le message. Alors Ragnar se leva.

Bon. Il se fait tard.

Eivind eut un sourire.

Une servante va te préparer une couche confortable. Tu pourras la prendre pour te réchauffer, si tu le souhaites.

Le sourire d'Eivind s'élargit.

C'est généreux de ta part.

Oui. Je vais essayer de t'en trouver une qui aime être dessous.

Les yeux de l'homme brun se plissèrent avec une expression rusée.

Comme ça, ce sera plus facile si tu dois me tuer demain matin ?

Le jarl ouvrit des yeux étonnés.

C'est exactement ce que j'allais dire. Tu viens de détruire ma blague.

Eivind haussa les épaules et prit un air contrit si exagéré qu'il en devenait comique.

Enfin, si je devais t'occire, sache que ça m'attristerait.

Asbjorn poussa un grognement saccadé qui pouvait ressembler à un rire.

C'est très touchant. Et moi, je peux avoir une fille ? Une bien ronde, bien large. Une costaude qui a déjà eu un ou deux enfants si possible.

Une fois n'étant pas coutume, l'alcool le rendait étonnamment poli.

Me semble que t'en as déjà eu une y a pas longtemps. Mais si tu trouves à ton goût et qu'elle est d'accord, n'hésite pas. Si elle est d'accord.

Eivind reprit la parole pour une de ses traditionnelles piques.

Tu as dit deux fois "si elle est d'accord". Tu n'aurais donc pas confiance dans les bonnes manières de notre ami ?

Ses bonnes manières m'ont pété quelques côtes, donc je préfère mentionner tout de suite. Sur ce, bonne nuit à tous. N'hésitez pas à finir tout ce qu'il y a sur la table et même à redemander.

C'était une courtoisie de pure forme. Les convives n'avaient de toute manière manifesté aucune gêne à l'idée de tout manger. Comme la bienséance le voulait, ils se récrièrent en coeur en disant qu'ils avaient trop bien mangé, trop bien bu, et n'aspiraient plus qu'à aller se coucher. C'était étonnant, d'ailleurs, que personne n'ait roulé sous la table. Ces berserkers étaient décidément des gens étranges. Ou alors ils n'étaient simplement pas d'humeur à boire en ce moment. En revanche, ils étaient toujours prêts à dégainer leur lame, ou leur vit, et parfois même les deux en même temps. Il eut un geste en direction de Sahnnâ, lui intimant de l'accompagner, avant de se diriger vers sa chambre.
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