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 Les ténèbres et la voix

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Sahnnâ

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MessageSujet: Les ténèbres et la voix   Mar 7 Aoû - 20:34


Les sons existent en tant qu'images, les images ne sont que brouillard ténébreux. Volutes paresseuses qui s'enroulent et s'entretissent, s'effilochent comme les nuages dans le ciel de l'été. Impressions mouvantes sur fond d'ombre, échos distordus aux étranges résonnances. Fantômes... Le chaud, le froid et la souffrance sont bien plus réels que tout ça. Et la peur, parfois.

Je sais que le temps glisse, mais il n'a pas de prise sur moi. Il ruisselle autour de moi mais il ne me touche pas, je ne le sens pas, il ne peut m'emporter avec lui. Je suis suspendue dans les volutes noir et feu d'une nuit qui ne finit pas, dans la lueur faible de braises mourantes. Mourantes...

Il y a des voix, elles sont loin. Des mains, parfois, mais elles me font mal. J'essaie de leur échapper, et la douleur me déchire. Je devrais le savoir, mais j'oublie de loin en loin. Heureusement, les mains sont rares, et entre leurs venues, les ténèbres sont profondes.

Les ténèbres...
Je flotte en elles, et je suis immense. Sans limites. Il y a bien un corps quelque part, qui sue et qui grelotte, qui essaie de vivre, mais si loin... Tant que les mains me laissent en paix, il n'est qu'un vague souvenir gommé par la quiétude et cette impression d'être aussi vaste que les ténèbres. C'est quand les mains me rappellent à ce corps que la peur me griffe à nouveau le ventre. Une peur que je ne comprends même plus. Que j'oublie quand je repars à mes douces ténèbres. Velours noir infiniment tiède. Promesse...
Promesse que bientôt, il n'y aura plus de retour.
Plus de retour.
Plus rien...
Rien...

Sahnnâ.
C'est mon nom.
Quelqu'un le dit près de moi, et il dérange les ténèbres, il les agite de remous et de tourbillons sombres.
Sahnnâ. C'est moi.
Je suis Sahnnâ.
Je suis...
Je suis le sommeil bienheureux qui se love au creux des ténèbres.
Ca fait trop mal, d'être Sahnnâ...
Trop mal...

Le temps glisse encore au loin. Glisse entre mes doigts comme le sable. Je me souviens du sable. Je me souviens du soleil aussi, et de l'ombre fraîche. D'un sourire doux et d'yeux sombres, impérieux. Des hautes palmes ondulantes devant le grillage de bois sculpté de ma fenêtre. Leur danse, je m'en souviens. Leur danse.
Un jour j'ai dansé les palmes dans le vent.
J'ai dansé l'eau des fontaines, aussi. Les nuages et les oiseaux, je les ai dansés.
J'ai dansé le monde entier.
Mais aucune danse n'existe dans les ténèbres. Il y fait trop noir pour qu'on voie.
Trop noir pour toi, Sahnnâ. Dans le noir, ta danse est inutile. Elle est inexistante. Tu es inexistante.
Tu existes pour servir l'Art.
Et ta tâche n'est pas achevée.
Danse.

Le mot...
C'est ce mot-là qui appelle cette part qui ignore le froid et le chaud, la douleur et la peine, qui sourit à la peur et qui danse. C'est ce mot-là...
Mais je ne veux pas, moi. Je ne veux pas revenir dans la chair qui souffre. Je veux l'oubli et les ténèbres. Je ne veux pas... Pourquoi est-ce que cette toux me déchire ? J'étais loin ! Je voulais être loin ! Pourquoi ? Juste à cause d'un mot ?
Juste parce que ce que je veux ne compte pas ?
Parce que ce que je crains ne sera pas ?
Juste parce que...

Juste parce que tu ne mourras pas, Sahnnâ.
Pas maintenant. Pas encore. Tu as promis.
Pas elle, pas celle qui domine la peur, la souffrance, le chagrin et la solitude, ce n'était pas elle qui parlait quand tu as promis. C'était ton serment. Respecte-le. Ta propre voix, ta volonté et ton espoir, souviens-toi. Et tiens ta promesse.
Ils sont deux à l'avoir entendue.
Et l'une des deux est là, et elle t'appelle.

Oui...
Je la reconnais. La vieille femme.
Ai-je ouvert les yeux ? Ai-je vraiment vu son visage ?
Quelque chose de chaud coule dans ma gorge, c'est tellement douloureux... tellement bon aussi. Quelques gorgées seulement, épuisantes. La vieille sourit, son visage est mi-ombre, mi-lumière d'or et de cuivre. Quelqu'un a rallumé le feu. Je lui souris aussi. Mes yeux se referment.
Et je glisse vers d'autres ténèbres. Celles dont on revient.
Celles qui sont peuplées de rêves.
J'espère...
J'espère que mes rêves seront doux.


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Sahnnâ

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MessageSujet: Re: Les ténèbres et la voix   Mer 3 Avr - 20:58

Il y a eu de nombreux rêves, et peu d'entre eux étaient doux.
Et entre les rêves il y avait le visage ridé, les mots qui traversaient à moitié seulement l'épaisse brume qui remplissait ma tête et tout mon corps, cette brume griffée parfois par la toux et la souffrance.
Les liquides chauds, l'air moite dans la pièce, j'y voyais à peine mais il n'y avait rien à voir. Mon souffle était saturé de vapeur odorante et épaisse, lors d'un de mes brefs réveils je vis les braseros et les grands bassins de bronze et leur doux bouillonnement parfumé. Je toussais, et la toux ne me déchirait plus, c'était devenu un effort pour chasser hors de moi d'immondes déchets gluants qui s'accrochaient à mes bronches et entravaient ma respiration.
J'avais encore mal, un peu, mais j'étais surtout faible, faible comme un chaton nouveau-né.

La vieille femme revenait souvent, et c'était elle qui caressait mes mains lorsqu’elles vinrent et ôtèrent la couverture, les vêtements, tout ce qui me couvrait encore. Les mots de la vieille femme apaisaient mes faibles plaintes tandis que les deux femmes plus jeunes lavaient rapidement mon corps dolent et le revêtaient d'étoffes propres, un peu rudes au toucher. L'épreuve fut douloureuse, ma peau me faisait mal encore d'un reste de fièvre qui refusait de me quitter, mais le bien-être que je ressentis ensuite, à nouveau enfouie toute propre dans la chaleur des fourrures, fut tellement suave que je plongeai, longtemps.

Ce rêve-là, je m'en souviens. Il était si bizarre. Les murs irréguliers et froids de la caverne, le vent qui sonnait comme une flûte lointaine et ma marche lente et aveugle, les pieds glacés et engourdis. La conscience d'une présence énorme et attentive, non loin, et l'étrange absence de peur.

Je me suis éveillée et une jeune fille somnolait à mon côté. A mon premier mouvement elle a ouvert les yeux, des yeux clairs comme le ciel de midi dans mon pays où le soleil le rend presque blanc. Elle m'a regardée, a souri, une dent ébréchée ponctuant son joli sourire d'une ombre un peu comique. Vive comme une gazelle elle s'est levée et est allée à la porte, tandis que moi, molle comme un chiffon, je tentais de me redresser, et échouais. La vieille est venue, une autre fille avec elle, a donné des ordres de sa voix ferme et est venue auprès de moi.

Elle a écouté mon souffle, regardé mes yeux, palpé ma poitrine et mon dos, posé des questions, est-ce que ça fait mal ici, non, et là, non, et quand je fais ça, un peu, un peu ou beaucoup, juste un peu, est-ce que tu as faim.


- Oui... oui je... je crois que j'ai très faim.

Très faim... j'aurais dévoré le contenu d'un verger et d'une étable les mains liées dans le dos. Mais pourtant je ne pus avaler qu'un peu de brouet avant de renoncer, épuisée. La vieille souriait, et cette fois, je reconnus plus de sincérité dans son sourire qu'il n'y en avait eu avant, quand il était teinté de souci.

Le jour suivant, je réussis à manger un peu plus, et l'après-midi elles m'aidèrent à m'asseoir et à me laver. Je reprenais vigueur, mais j'étais tellement maigre... je ne reconnaissais plus mes mains. Et quand j'inspirais profondément, il y avait toujours cette sensation de froid dans le fond de ma poitrine. Deux fois encore avant la nuit la vieille femme vint m'examiner et poser ses questions. Quand je lui parlai de cette sensation, elle se tut et secoua la tête. Ca ne partirait pas, me dit-elle, gravement. Et je resterais fragile, tant qu'elle ne m'aurait pas donné certaine potion qu'il lui fallait me préparer avec certaines fleurs qu'on était allé chercher pour moi.

... qu'on était allé chercher pour moi...
C'est là que je réalisai que parmi tous ces visages, il y en avait un que je n'avais plus vu depuis longtemps. La vieille n'en dit pas plus. Moi non plus. J'avais commencé à attendre.

Le lendemain l'une des filles, Reginleif, m'aida à faire quelques pas sous le regard attentif de la vieille Svana. Mon équilibre était un peu défaillant, mais son hochement de tête était approbateur, et elle me sourit. Elles me donnèrent à manger, me firent marcher encore, et chaque pas était plus fort que le précédent, même si je me demandais avec effarement comment j'allais pouvoir danser à nouveau. Je fronçais les sourcils et pinçais les lèvres, irritée par ma faiblesse, et je surpris plusieurs fois le regard pointu de Svana lors de ces maigres révoltes. Son signe de tête était très clair. Il ne fallait pas essayer. C'était trop tôt. Ce serait peut-être toujours trop tôt. J'avais envie de pleurer. Je n'étais plus qu'une charge inutile, un Joyau fêlé. Peut-être ai-je pleuré, d'ailleurs, lors de quelques instants de solitude qu'elles m'accordèrent.

Elles me laissèrent me reposer un peu, et la vieille Svana me glissa quelques mots avant de quitter la petite pièce. Elle me dit qu'il serait bientôt de retour. Qu'il fallait être patiente. Je me calmai alors, et me résolus à attendre. Aussi longtemps qu'il le faudrait.



Quelques heures ont passé, elles m'ont apporté une autre écuelle de ce brouet riche et nourrissant, et je l'ai vidée sans un mot, sans une protestation. J'attends. Il fait doux cet après-midi, disent-elles, le soleil est agréable, et il n'y a pas de vent. C'est un bon moment pour sortir prendre l'air, juste une heure ou deux. Le sourire de la vieille guérisseuse n'est pas totalement faux. Je perçois derrière ses mots encourageants la volonté de me faire redécouvrir l'horizon, de m'extraire des murs de bois et de la pénombre de l'habitation enfumée du père de mon maître.

Elles m'emmènent, une de chaque côté, et la vieille femme me raconte des anecdotes que je n'écoute pas. Je suis concentrée sur mes pas, gênée par les lourdes bottes dans lesquelles elles ont enfoncé mes pieds. Gênée aussi par les regards, tous ces regards, hommes, femmes, enfants. Ce vieillard dont je reconnais le front altier. Tous ces silences qui s'attachent à mes pas.

Voilà, je suis installée pour un instant, emmitouflée jusqu'aux narines dans une fourrure au brun aussi lustré qu'une châtaigne. Mes yeux me font mal, ils ont oublié le jour. Mais mon corps accueille avec reconnaissance le banc de bois adossé au mur chauffé par les rayons du soleil, et la caresse un peu rude de sa lumière tiède. Oui, il fait doux aujourd'hui. J'entends le marteau d'un forgeron et le rire d'un groupe de jeunes filles. Les chocs irréguliers des bâtons de deux enfants qui jouent à se battre. J'ai envie de fermer les yeux, et ne puis m'y résoudre et à perdre à nouveau la lumière. La chanson de la mer est présente à mes oreilles, cette grande rumeur paisible. Si je le pouvais je danserais pour elle. Mais je ne peux pas danser, pas encore.
Peut-être plus jamais.
Mon coeur me fait mal.
J'ai perdu l'Art, mon seul ami.

Pour chasser la peine, je force dans mon esprit encore engourdi les mots de la vieille femme.
Attendre. Attendre et lui faire confiance, il reviendra.
Avec les fleurs, il reviendra.
Il me rendra mon Art.
Ma raison d'être, il me la rendra.
Attendre.
Y croire.
J'y crois.




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