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 Couleur de la glace, couleur de la roche

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Ragnar Herteitr
Jarl

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MessageSujet: Couleur de la glace, couleur de la roche   Lun 9 Aoû - 12:31

Il n'y avait pas de fenêtres à la pièce. Sous un tel climat, les ouvertures étaient réduites au strict minimum pour économiser la chaleur. Le prix à payer, en revanche, était que la lumière du soleil n'entrait absolument pas dans la pièce. Lorsqu'il ouvrit les yeux, le feu crépitait joyeusement dans la cheminée, mais il était seul dans son lit. La couche était encore tiède. Un point pour Sahnnâ, le feu. C'était certainement son œuvre.

Le jarl se leva, s'étira. Malgré le peu de sommeil qu'il avait eu, ou peut-être à cause de cela... il se sentait en pleine forme. Souple, puissant et jeune. Il se vêtit rapidement d'un pantalon de toile noire fine, par-dessus lequel il revêtit des jambières et des bottes en fourrure. Il avait bien envie d'aller faire une promenade, ce matin. Il allait mettre une tunique quand il s'arrêta. Il n'aurait pas été bienvenu de partir tout de suite. Les gens auraient des questions à poser. Il lui fallait rester, ce matin. Il jura entre ses dents. En attendant de décider quoi mettre pour couvrir ses épaules, il passa autour de son cou l'amulette en or et la pierre magique qu'il avait pris l'habitude de porter. Un bruit léger le fit se retourner. Il eut un sourire pour Sahnnâ.

Bonjour.


Un simple mot, prononcé tout en se saisissant de son épée. Il la ceignit tout en examinant un peu plus en détail l'esclave. Elle portait une étoffe qui semblait d'un blanc écru, quoique la couleur ne soit pas évidente à identifier dans la pénombre. En tout cas, le vêtement moulait parfaitement son buste, ses fesses et ses hanches. Il eut un hochement de tête appréciateur, notant au passage qu'elle portait un plateau avec, dessus, ce qui ressemblait à un repas.

Parfait, Sahnnâ, parfait. Installe-toi sur le lit, j'arrive.

Il frotta un briquet d'amadou pour allumer les quatre torches accrochées au mur. Aujourd'hui, il n'avait pas trop envie que l'on fasse les choses à sa place. Il avait proposé à Sahnnâ de s'installer sur le lit. La proposition était sortie toute seule, mais, après coup, elle lui semblait adaptée. Dans les premiers jours, il l'avait punie sévèrement pour s'être installée au-dessus du sol sans autorisation. Mais maintenant, il pouvait se permettre d'assouplir un peu le protocole, comme ils en avaient discuté la veille. Le principe primait sur l'apparence. Même si, quelquefois, un peu d'apparence était nécessaire pour graver le principe dans le cœur. Plus tard, il serait peut-être à nouveau plus strict. En attendant... il avait surtout envie de se détendre, de ne pas se poser une myriade de questions sur la manière d'asseoir son autorité, de gagner des loyautés et des sympathies. Simplement de se détendre, de discuter, de passer un moment agréable avec une femme qui ne le jugeait pas, et ne le jugerait jamais. Sans devoir prêter attention à la relation de pouvoir, en sachant qu'elle était suffisamment naturelle. Sentirait-elle ce besoin ? C'était une occasion de plus de tester les capacités de l'esclave dans d'autres domaines que la danse. D'autres formes d'exercice physique, notamment, qui se pratiquaient volontiers sur un lit. D'autant que la vision de l'esclave installée modestement sur les fourrures qui recouvraient la couche était puissamment évocatrice d'un mélange de désir et de soumission qui fouettait les sangs de Ragnar. Même si cela ne se voyait pas encore trop. Il n'était plus si sûr d'avoir envie de mettre un vêtement sur ses épaules.
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Sahnnâ

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MessageSujet: Re: Couleur de la glace, couleur de la roche   Lun 23 Aoû - 0:01

Il y avait longtemps qu'elle n'avait plus dormi aussi profondément. Le réveil avait été lent, progressif. Il en faut, du temps, de la volonté aussi, pour s'extirper de ce genre de sommeil doux et chaud comme une fourrure, où on est en sûreté, où rien de mal ne peut vous arriver... Il faisait très sombre dans la chambre, à peine la lueur rougeâtre des braises. Et elle était bien... Blottie contre un corps pourtant toujours aussi étranger. Celui d'un homme qu'elle croyait commencer à connaître, et qui ne cesse de la déconcerter.

Il dort profondément, son souffle est lourd, ses membres abandonnés. Elle se dépêtre le plus doucement possible de ses bras et d'une de ses jambes passés autour d'elle, se glisse hors des fourrures, frissonnante. La toute première chose à faire est de ranimer le feu. Glacée en une seconde, elle s'est drapée au passage dans son épais châle de laine. Agenouillée devant l'âtre, elle passe quelques minutes à remuer les braises, à leur souffler dessus, à alimenter de petit bois les quelques flammes timides qui réapparaissent, avant de se considérer comme satisfaite. Une bûche, posée doucement au milieu du foyer. Elle se redresse. Elle n'a fait que très peu de bruit, il dort toujours.

Silencieuse comme un chat, elle s'habille vivement, des vêtements chauds et simples. Très différents, bien sur, de ce que portent les esclaves d'ici... mais son maître ne semblait pas souhaiter qu'elle se fonde trop dans le décor, hier. Et puis de toute façon, le moindre de ses vêtements paraîtra toujours exotique, dans ces contrées glacées ou la soie et le voile s'enfuient en frissonnant devant la laine et les fourrures.

Tout en marchant vers les cuisines pour aller chercher le petit-déjeuner de son maître, elle se surprend un sourire aux lèvres. Tellement différente de la veille... Le coeur plus léger, de beaucoup, l'esprit plus libre et plus serein. Pourtant, tout est toujours obscur au-delà de cette bulle dorée qu'elle porte dans son coeur ce matin... Elle ne sait pas très bien d'où lui vient cette envie de garder le regard loin devant, de marcher vite. De découvrir. Elle baisse le front, seule dans un couloir, avant de rencontrer quelqu'un qui pourrait lui faire remarquer que son maintien n'est pas celui d'une humble esclave...

L'odeur du pain, des fruits secs, de la viande qu'on grille. Les cuisines sont en effervescence. Pourtant, elle n'a même pas à ouvrir la bouche, on semble l'avoir reconnue, identifiée, et une fille s'empresse de rassembler sur un plateau plusieurs jattes, un cruchon, de déposer dans une écuelle couverte un morceau odorant d'une viande qu'elle n'a pas le temps d'identifier, plusieurs morceaux de pain chaud. Pendant qu'elle la regarde s'activer, perplexe et un peu intimidée, une grande et grosse femme lui glisse entre les mains un gobelet d'une infusion bien chaude et un morceau de pain, désigne sur une table une jatte de miel, et aboie un vague mot qu'elle ne comprends pas, assorti d'un sourire rude. Elle lui répond d'un mouvement de tête, et grignote rapidement ce repas qui lui est de toute évidence destiné, pendant que la servante couvre promptement le plateau de son maître d'un torchon propre.

Elle finit à la hâte le gobelet d'infusion et le laisse sur la table, emporte le plateau d'un pas rapide, pour ne pas que les mets aient le temps de refroidir. Elle est tout à fait éveillée à présent, l'infusion l'a revigorée, même si son goût était assez amer pour faire grimacer. Quand elle passe la porte de la chambre de son maître, elle voit immédiatement le lit vide, et cherche sa silhouette. Son sourire se creuse un peu. Le feu lui sculpte le profil, accuse les traits de son visage et les lignes de son corps. Elle le trouve beau. Elle sait qu'il l'est, ce n'est pas la première fois qu'elle le remarque, mais parfois c'est juste un peu plus frappant.

Elle le salue de sa voix chantante, douce, paisible, pose le plateau sur une petite table près du feu, et va s'agenouiller dans les fourrures accumulées au pied du lit, comme il le lui ordonne. Assise sur ses pieds, elle apprécie la chaleur après les planchers froids et les dalles plus froides encore... Silencieuse et patiente, elle apprécie ce moment à le regarder allumer les torches, faire plus de lumière dans la pièce réchauffée, où le parfum de la nourriture se dégage délicieusement. Elle laisse ses yeux le caresser, et retrouve un peu de cette espèce de magie qu'elle ressentait hier, et qui laissait encore sa trace en elle ce matin...

Son coeur est en paix parce qu'elle lui a dit son malaise, sa peur, son incertitude. Il reste des choses non dites, parce qu'elle ne sait pas encore elle-même comment les formuler, cette manière qu'a la Solhayma de prendre le pas sur elle parfois, et elle d'accomplir les gestes qui reviendraient à la Solhayma, comme si une sorte de fusion étrange s'amorçait entre ces deux facettes d'elle... Les professeurs ne lui ont jamais parlé de cela... Elle n'a reçu aucune mise en garde. Mais elle a confiance en son Art, tout trouvera sa réponse, en son temps.

Il se tourne vers elle et son regard l'enveloppe. Elle ne baisse pas les yeux, ne cherche pas à cacher le frisson infime qui lui hérisse la peau. Son sourire est resté, même si une légère rougeur est venue aviver son teint. Elle a encore du mal parfois à garder les yeux levés vers lui. Elle ne sait jamais vraiment quel regard elle va rencontrer. Le jarl distant, préoccupé par ses tâches. Le maître rude et glacial qui laisse tomber ses ordres comme des pierres tranchantes. L'amant au regard brillant de désir, aux mains fortes et aux lèvres exigeantes. L'homme réfléchi, attentif et avide de connaître et de comprendre qui l'interrogeait hier.
Ou le démon furieux de l'autre nuit.

Il peut être tout ça. Il est tout ça...
Le frisson revient dans son dos.
Elle reste droite et prête à recevoir un ordre de sa part, gracieusement posée parmi les fourrures souples. Le regard levé, confiant.
Elle se souvient de ses mots d'hier.
Et parmi tout ce qu'il est, il y a une certitude : c'est un homme de parole. Même vis-à-vis d'une esclave.
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Ragnar Herteitr
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MessageSujet: Re: Couleur de la glace, couleur de la roche   Mar 24 Aoû - 11:35

Sans prendre la peine de donner d'ordres, Ragnar déplaça la table depuis le feu jusqu'au lit. Cela s'avérerait nettement plus pratique. Du coin de l'œil, il observait la réaction de Sahnnâ. Avec une servante ou un serviteur "normal", il ne se serait pas préoccupé de cela. Mais Sahnnâ pouvait prendre beaucoup trop à coeur même le fait d'avoir posé le plateau au mauvais endroit. Alors que c'était une erreur tellement insignifiante qu'elle ne valait même pas la peine d'être mentionnée, en ce qui le concernait.

Ragnar n'avait guère faim, ce matin-là, aussi dédaigna-t-il la viande presque totalement, ne s'en coupant qu'une très fine tranche pour accompagner le pain. En revanche, il piocha sans modération dans le pain et les fruits secs. Le repas était copieux, bien plus que ce qu'il était capable d'ingurgiter. Mais la maison des seigneurs de Yeravik était réputée pour son sens de l'hospitalité. Alors, quand c'était le fils qui rentrait à la maison... Surtout que la cuisinière l'avait pris en affection dans sa jeunesse, cette affection se manifestant le plus souvent par des repas assez copieux pour faire éclater la panse du futur jarl. Il eut un léger sourire à l'adresse de l'esclave.

Tu peux manger ce que tu veux, Sahnnâ. Il y en aura bien assez pour deux.


Il frissonna légèrement et alla se chercher une tunique pour couvrir son torse. Les activités récréatives attendraient. Puis il revint s'asseoir sur le lit, face à Sahnnâ.

Lorsque j'étais gamin, la cuisinière me préparait toujours des repas qui faisaient presque mon volume. Un jour, pour rire, je lui ai dit que je restais un peu sur ma faim et qu'elle devrait rajouter deux viandes supplémentaires. Sauf qu'elle m'a pris au sérieux et qu'elle l'a fait.

Il eut un grand sourire.

Donc, restaure-toi sans modération.


Les jours prochains seraient agités, ils le savaient tous les deux. Aussi, ce dernier moment de calme était d'autant plus appréciable. Mais bien sûr, il était inutile de le préciser.

Tu te rends compte que les évènements vont s'accélérer et s'enchaîner très vite, maintenant... Les occasions que tu auras de t'exprimer seront très rares, voire inexistantes. Ça ne te perturbe pas ?

Pour être esclave, elle n'en éprouvait pas moins des sentiments. Il voulait laisser à l'esclave un espace pour s'exprimer librement. Quel intérêt, sinon ? Autant posséder un tas de viande décérébré tel qu'en fabriquaient à la chaîne certains misérables. Et puis, pendant les jours à venir, l'espace d'expression de Sahnnâ se réduirait à néant. Il savait qu'à sa place, il n'aurait pas aimé cette idée. Mais, après tout, il n'était pas Sahnnâ. Donc, il était curieux.
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Sahnnâ

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MessageSujet: Re: Couleur de la glace, couleur de la roche   Mar 7 Sep - 0:06

Tout ça lui semble tellement étrange... Cette manière qu'il a de la rejoindre, de s'installer carrément près d'elle, de lui offrir de partager son repas... Il y a quelque chose d'un peu décalé dans tous ces gestes. Une sorte de... camaraderie ? Une forme de comportement presque égalitaire qui heurte la conscience de Sahnnâ, qu'elle ressent presque comme un danger. Les mots des professeurs lui reviennent, secs et froids, vous êtes esclaves, quel que soit votre talent, quelle que soit votre valeur, ne l'oubliez jamais, vous êtes esclaves tout autant que la fille de cuisine ou celle qui vide les pots de chambre.

Elle l'écoute lui raconter ces anecdotes, sourit doucement, essaie de se l'imaginer petit garçon dans les jupes d'une cuisinière qui le bourrerait de nourriture et de tendresse. Il devait être plus blond... Mais ces pensées-là ne sont pas de nature à la soutenir dans son effort pour garder clairement en tête la notion exacte de ce qu'elle est, et ne peut pas être, par rapport à lui. Alors elle les chasse, se contente de sourire, de refuser en quelques mots, lui assurant qu'on l'a nourrie aux cuisines, tandis qu'elle attendait son repas à lui.

Agenouillée sur le lit, elle a pourtant l'impression de danser, elle, pas le Joyau. Danser entre le plaisir de la considération qu'il lui manifeste en lui faisant partager son confort, et la discipline qu'elle s'impose de ne pas perdre une seconde de vue qu'elle n'est pas sa compagne, mais sa servante. Elle le regarde picorer plus qu'il ne mange, et lui trouve l'air pensif. Ce qu'il dit ensuite confirme qu'elle ne s'était pas trompée sur son expression...

Elle fronce un peu ses sourcils délicats à sa question pour le moins étrange, et réfléchit à sa réponse, sérieusement, comme toujours. Elle se décale légèrement pour adopter au creux des fourrures une position plus confortable, assise à côté de ses talons plutôt que dessus, ce qui lui permet de se trouver plus face à lui que de profil. Elle ne comprend pas bien ce qui le pousse à dire cela, elle veut ne rien perdre de ce qui pourrait lui passer sur les traits.

- Ces derniers temps, tu m'as offert de nombreuses occasions de m'exprimer... Et tu t'es rendu compte, peut-être, que ça, c'était perturbant pour moi... Parce que je n'en ai jamais eu l'habitude.

Elle sourit doucement, mais c'est un sourire hésitant, qui craint de déplaire, qui prend des risques...

- Les esclaves ne sont pas censés s'exprimer, encore moins en revendiquer le droit. Tu m'as beaucoup troublée en me questionnant sur mes désirs ou ma notion du bonheur... Un esclave n'est heureux, ou du moins paisible, que quand il accepte de n'avoir ni désirs ni projets, c'est ce dont j'ai toujours été convaincue.

Ses paupières vibrent un peu, comme si elle craignait son regard à lui, ou ses propres mots. Elle a légèrement rosi.

- Je ne sais pas si tu es un maître plus attentif au bien-être de ses serviteurs qu'un autre, ou si tu ne réserves ces présents qu'à moi. Ils m'ont fait peur au début. Je les crains toujours un petit peu, à vrai dire... mais ils ont plus de valeur pour moi que tu ne saurais croire.

Elle relève les yeux.

- Ne pas avoir d'occasion de m'exprimer, c'est ce que j'ai toujours connu. Ce n'est qu'un retour à une vieille habitude, rien de plus, et rien de perturbant. La seule différence, c'est que je sais que tu te préoccupes assez de ce que j'aurais besoin de dire pour t'en inquiéter... Et ça, c'est inestimable. Ca rend légers tous les silences du monde, contraints ou pas.

Et là, elle rougit franchement, et pique un peu du nez. Ces mots étaient plus hardis que tout ce qu'elle aurait imaginé proférer trois mois plus tôt. Après un bref temps de silence pour se reprendre un peu et se dégager le souffle de cette émotion qui l'étouffe un peu, elle reprend, la voix grave mais claire, toujours colorée de ce soupçon d'accent musical :

- Tu peux donc être tout à fait tranquille par rapport à ça. Non, ça ne me perturbera pas... Tout au plus, ça me rappellera de vieux liens que tu as déjà dénoués. Je ne souffrirai pas de me souvenir du temps où je les portais encore, puisque je sais qu'il pourront se relâcher à nouveau. C'est plus que je n'aurais jamais songé à en espérer.

Elle a les yeux calmes et droits, et sa voix est ferme, tout douce comme à son habitude, mais elle ne tremble pas. Sa confiance en lui est absolue. L'idée qu'il aurait pu lui dire ça justement pour tenter de la tarauder, d'attiser sa soif de liberté, ne l'a même pas effleurée un seul instant.
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Ragnar Herteitr
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MessageSujet: Re: Couleur de la glace, couleur de la roche   Mar 7 Sep - 14:56

Ragnar observa un court silence, le temps de digérer les informations. Et d'apprécier la franchise de l'esclave. A la vérité, il fallait reconnaître qu'ils parlaient peu. Les mots étaient le plus souvent remplacés par des gestes, des attitudes, des inflexions de voix... Sans compter bien sûr la danse, un moyen subtil d'exprimer des émotions. Mais, parfois, tout cela ne remplaçait pas la parole. Même si Ragnar était peu porté sur le bavardage.

Même quand ils parlaient, c'était le plus souvent dans un cadre très hiérarchique. Ainsi était la relation d'un seigneur et de ses serviteurs : il ordonnait et ils obéissaient. Nul besoin de grands discours. C'était ainsi que Ragnar goûtait aussi son statut, pétri qu'il était de la certitude de son droit inné au pouvoir. Mais il était également conscient des limites d'une telle vision des choses.

Tu as raison, Sahnnâ, de dire qu'un esclave n'a pas à revendiquer le droit de s'exprimer. A la vérité, il n'a le droit de rien revendiquer du tout.


Il eut un court silence.

En réalité, il lui est même conseillé de ne rien espérer. Si tu n'espères rien, tu auras toujours plus que ce que tu espérais, et tu seras donc heureuse. En ce qui me concerne... je n'ai dénoué aucun lien. Mais je sais quels sont les risques d'une trop grande obéissance. Laisse-moi t'expliquer, c'est important que tu comprennes cela.

Il écarta le plateau et le déposa en bas du lit, sa faim rassasiée.

Je possède trois navires. Comme je ne peux pas être à plusieurs endroits à la fois, je délègue le commandement de deux d'entre eux à des lieutenants. Comme pour toi, j'attends d'eux la fidélité. Je ne tiens pas à ce que le tiers de mes hommes s'évanouisse dans la nature pour aller chercher fortune ailleurs. Mais je veux aussi qu'ils soient capables d'initiative. Si, au plus fort de la bataille, il y a un changement que je n'avais pas prévu, je ne veux pas que mes lieutenants se cantonnent à une décision qui n'a plus aucun sens car la situation a changé. Parfois, faire ce qu'il faut, c'est savoir s'adapter.

Un autre silence. Il avait failli dire "faire ce qu'il faut, c'est désobéir", mais s'était retenu. Cela aurait complètement déstabilisé Sahnnâ, qui ne semblait pas si à l'aise que cela.

Bien sûr, mes capitaines de navire sont des hommes libres et des guerriers, alors que toi, tu es une esclave attachée personnellement à mon service. Les règles qui s'appliquent ne sont pas les mêmes. Mais ce que j'essaye de te dire, c'est que tu ne dois pas avoir peur de donner ton avis. Avec tout le respect qui s'impose, et en privé, bien sûr. Mais je peux apprécier d'entendre ton opinion, plutôt que tu ne sois qu'une babiole destinée à décorer ma forteresse. Ce serait du gâchis. Après...

Haussement d'épaules.

Rien ne m'oblige à tenir compte de tes avis. Mais tu peux les donner de temps en temps. Quand au fait de veiller au bien-être de ses serviteurs... mon peuple a trop tendance à considérer qu'un bon chef est un chef tyrannique et brutal. Il faut qu'il soit tyrannique. Mais brutal seulement quand la situation l'exige. Un chef qui ne montre aucun intérêt pour le bien-être de ceux qui le servent est un mauvais chef. Ses hommes combattront moins bien parce que leur coeur ne sera pas avec lui. Et ses serviteurs travailleront moins bien. Quand à toi... tu m'es personnellement attachée, et c'est encore plus important en ce qui te concerne.


Il eut un léger sourire.

Tu comprends ce que j'essaye de te dire ?

Sa main vint s'égarer dans la chevelure de Sahnnâ.

Tu sembles mal à l'aise, et je crois deviner pourquoi. Tu serais mieux en bas du lit ?


La question était tout à fait sérieuse, Ragnar avait parfaitement perçu le malaise de son esclave, et si elle se sentait mieux dans une situation plus claire, il n'avait aucune raison de s'y opposer. Étrange jeune femme qui avait cessé de l'appeler "Maître" sans en avoir reçu la permission, mais se tortillait du fait d'être assise au même niveau que lui...
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Sahnnâ

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MessageSujet: Re: Couleur de la glace, couleur de la roche   Mer 8 Sep - 22:36

Elle aime l'écouter parler. Lui parler. On ne parle pas aux choses...

Lovée dans ses fourrures, elle suit ses paroles, attentive, parfaitement calme et silencieuse, concentrée sur leur sens. Elle comprend sans peine l'exemple qu'il donne d'un capitaine trop soucieux d'obéir et pas assez de réagir. L'analogie est flatteuse pour elle, après tout, aucune vie ne repose entre ses mains... jusqu'à présent. Elle n'est qu'une esclave, comme il le lui rappelle juste après.

L'idée qu'elle pourrait avoir des avis à formuler la dépasse encore un peu. Des avis qu'il ne lui aurait pas demandés. Hier il lui a posé la question, et elle a répondu de son mieux, ça elle peut le comprendre. Mais... mais que vaut l'avis d'un esclave ? Leur vision du monde est tellement partielle, comment pourraient-ils avoir un avis à donner sur les faits et gestes d'un maître ?...

Ce qu'il dit ensuite est du pur et simple bon sens. Mais à l'entendre, un bon sens que beaucoup de chefs et de maîtres ne partagent pas. Pour elle cela semble pourtant d'une telle évidence... Le souvenir lui revient d'histoires racontées entre filles à la nuit tombée, de maîtres cruels et de seigneurs sadiques, aimant à infliger la honte et la douleur, pour leur seul plaisir. Elle a eu du mal à y croire, à simplement imaginer qu'on puisse trouver plaisir à ça.

A moitié perdue dans ses réflexions, à moitié suivant ses paroles, elle entend sa question et comme à son habitude, réfléchit un instant avant de donner une réponse. Et là il la cueille avec son autre question, et sa main dans ses cheveux, une caresse douce... Le plaisir qu'elle ressent de la caresse lui met le rose aux joues, et la tendre maladresse dans la question la fait sourire d'un grand sourire involontaire, et même lâcher quelques notes d'un petit rire ravi.

- Oh, Maître... les dalles sont bien froides, et si dures...

Elle reprend vite une partie de son sérieux, appuie brièvement la tête contre sa main, petit plaisir volé, et continue, la voix douce.

- C'est vrai, je ne suis pas encore habituée à... ces faveurs que tu me fais. Et j'espère ne jamais l'être, sinon ce ne seront plus des faveurs. Autant le fait de profiter par moments de tes fourrures, que celui d'avoir le droit d'avoir un avis personnel... et de t'en parler. Respectueusement. En privé.

S'imaginer lui faire une remarque publique et dénuée de respect lui semble tellement impossible que c'en est comique, et son sourire se creuse à nouveau. Il faudrait être devenue folle...

- Je crois que j'ai compris ce que tu voulais me dire... même si je vois mal encore en quoi mes initiatives personnelles et mon adaptabilité aux changements pourraient... avoir un quelconque impact. Ma prochaine initiative sera de ramener aux cuisines ce plateau de nourriture avant que les odeurs ne se fondent dans les tissus et les fourrures... c'est assez... insignifiant, tu en conviendras sûrement.

Elle se trouble un peu ensuite.

- Et pour l'Art... c'est différent.
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Ragnar Herteitr
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MessageSujet: Re: Couleur de la glace, couleur de la roche   Jeu 9 Sep - 13:35

Ah, oui, l'Art... Elle en parle avec un tel respect, alors que Ragnar a encore de la peine a saisir toutes les implications de ses compétences. Et, dans le discours qu'il vient de lui faire-d'une longueur inhabituelle, Ragnar étant peu enclin au bavardage, sauf sur quelques sujets et encore, en de rares occasions- transparaît, du moins il le pense, l'instruction de l'informer sur le sujet lorsque le savoir lui fait défaut.

De toute manière, elle est étrangère, ici. Ne connaît rien de nos coutumes ni de notre manière d'être. La danse est le seul domaine dans lequel elle en sache bien plus que moi.

Bonne idée. Dans une minute, tu iras. Beaucoup de choses sont insignifiantes. Un grain de sable dans l'oeil du guerrier qui tient le milieu de la première ligne. Un chef qui trébuche lors d'un duel. Un seul homme qui perd courage, ou, au contraire, se tient prêt à mourir bravement. Toutes ces choses sont insignifiantes et pourtant peuvent avoir un impact qu'on ne soupçonnait pas. Comme personne n'a la sagesse pour prévoir les conséquences de ses actes, tout le monde devrait simplement faire de son mieux. Vas-y, maintenant. Vas-y, et reviens ensuite.


Avant que Sahnnâ n'ait pu encore se redresser, la main de Ragnar a saisi sa nuque et l'a attiré vers lui pour un baiser rapide.
Une fois l'esclave partie, il se met à réfléchir, s'allongeant sur le lit. Pour qu'elle puisse le servir de la meilleure manière, il est forcé, quasiment, d'offrir des faveurs à l'esclave. En réalité, contrairement à ce qu'il avait pu penser dans les premiers jours, ce qui la gêne dans son travail n'est pas un manque de docilité, mais plutôt la peur de déplaire. La cruauté serait non seulement inutile mais nuisible. En réalité d'ailleurs, Ragnar ne connaît même pas la cruauté. La férocité, la violence, oui, mais c'est différent. Toutes choses dont il a l'habitude mais se révèlent inadaptées à Sahnnâ. Même s'il va bien falloir qu'elle comprenne sa manière de fonctionner, il est clair que son cas est particulier. Rien à voir avec une fille de bourgeois se retrouvant asservie du jour au lendemain et refusant catégoriquement d'accepter qu'elle n'est plus rien ou presque.

Le jarl se relève, libérant les fourrures et se dirige vers la porte.

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MessageSujet: Re: Couleur de la glace, couleur de la roche   

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