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 Des duels judiciaires

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Bartélémy de Champlong

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MessageSujet: Des duels judiciaires   Sam 30 Aoû - 13:08

Dans l'étude du revalhend s'accumulaient des monceaux de parchemins, de cartes, de récits, de statuettes, de maquettes et d'objets divers. Un modèle réduit d'oiseau articulé en bois auquel il manquait la tête tomba au sol pour s'y fracasser lorsque l'érudit repoussa une pile de documents. Il claqua sa langue d'un air désapprobateur. Son esclave et assistant s'avérait parfois précieux, mais des fois, il se disait que s'il était un peu moins assistant et un peu plus esclave, la pièce serait mieux rangée. Le parchemin coûtait extrêmement cher, aussi le seigneur de Champlong avait-il griffonné d'innombrables brouillons sur des tablettes de cire avant de rédiger sa version finale.

"Manifeste contre le duel judiciaire"

Par Bartélémy de Champlong, revalhend du Luth...
Il se demanda un moment s'il rajoutait "et conseiller de la Couronne". Cela pourrait donner du poids à ses arguments, et il savait pouvoir compter, en cette affaire, sur la neutralité bienveillante de la Reine comme d'une bonne partie de la noblesse. Mais la neutralité bienveillante et le soutien n'étaient pas la même chose. Iseult d'Higden risquait de ne pas apprécier d'être associée à un écrit politiquement orienté. Il faudrait donc faire sans. D'autant que son pamphlet allait probablement faire grincer des dents au sein d'une certaine noblesse guerrière qui appréciait l'idée simple selon laquelle le meilleur combattant était dans son bon droit.






"Manifeste contre le duel judiciaire"

Par Bartélémy de Champlong, revalhend du Luth.


La coutume qu'on nomme "jugement par le combat" trouve ses origines dans les lois du Vieil Empire. Les premières traces connues de cette manière de trancher les litiges remontent environ à 450 ans avant la Chute. A l'origine, c'était peut-être une bonne idée. Il existait, dit-on, des chevaliers errants, les bahadurs, qui mettaient leur épée au service d'une cause juste : des paysans rançonnés par des bandits, ou maltraités par un seigneur peu scrupuleux.... Lorsque les recours juridiques classiques étaient sans espoir, un bahadur se présentait parfois pour devenir le champion de ces faibles et ces opprimés, réglant la question par un combat et faisant triompher le bon droit. On peut trouver une trace de ces actes héroïques dans "La vie de Zafahar", écrit malheureusement anonyme qui raconte la vie de ce grand héros.

Et toute la cité se lamentait, car les brigands menés par l'infâme Bar-Erdene avaient brûlé la plus grande partie de leurs récoltes, les condamnant à la famine et à la mort pour l'hiver. Ils rançonnaient les habitants en prenant leurs femmes en échange d'un peu de nourriture. A la fin, Bar-Erdene avait obtenu le titre de Seigneur de la Cité en échange de cinq cent sacs de grain pour ensemencer les récoltes de l'année suivante, et ses lieutenants avaient obtenu d'autres postes importants. Ils oppressaient la ville, terrorisaient les habitants, prenaient leurs femmes et leurs maisons comme bon leur semblait. Lorsque Zafahar entra dans la ville, il tua les gardes des portes, n'en laissant qu'un pour porter la nouvelle de son arrivée.
Lorsqu'il se présenta au palais, Bar-Erdene avait réuni autour de lui ses hommes, au nombre d'un millier, et, fort de son autorité, il déclara à Zafahar qu'il allait devoir répondre de ses actes comme meurtrier et fauteur de troubles. Ce à quoi Zafahar répondit que peut-être qu'il était accusé de meurtre, mais que lui, Zafahar, déclarait qu'il était innocent de ces meurtres, et que son acier disait qu'il était innocent.


Après quoi, Zafahar tue Bar-Erdene ainsi que tous ses hommes au terme d'un combat épique et libère la cité. Ceci est l'une des premières références connues à un bahadur. Malgré la légitime admiration que peut susciter une telle bravoure et un tel héroïsme, on ne peut s'empêcher de faire plusieurs constats gênants. D'abord, l'auteur, anonyme, a opportunément omis de mentionner le nom de la cité concernée. Ensuite, l'Empire de l'époque n'aurait tout simplement jamais laissé une bande d'un millier de hors-la-loi prendre le contrôle d'une ville. Une légion les aurait rapidement défait et les survivants auraient été empalés à titre d'exemple. Enfin, la cruauté de Bar-Erdene et la bravoure de Zafahar sont si marquées qu'on ne peut s'empêcher de voir dans ce récit plus une sorte de conte pour enfants destiné à inculquer certaines valeurs morales, qu'un document réaliste. Plus objective est la description que fait Chinghis, héraut de l'Empereur, en l'an 223 avant la Chute, d'un bahadur rencontré lors d'une de ses missions diplomatiques, qu'il semble d'ailleurs avoir engagé.

C'était un homme de petite taille, sec et noueux, qui se déplaçait avec une grâce féline. Ses vêtements étaient en haillons, mais il arborait des bijoux en or en grande quantité : colliers, bagues, bracelets et chevillères. Il portait même une sorte de ceinture large extravagante sertie de diamants. Et dans son dos, dans un fourreau usé, il portait une épée bâtarde, dont on disait qu'il la maniait avec une grande dextérité. Je devais avoir plus tard l'occasion de constater son habileté en la matière, mais pour l'heure, la seule chose qui me frappait était son odeur et son apparence de saleté. Il semblait n'avoir jamais vu un rasoir et sa barbe était taillée de manière irrégulière, comme s'il en coupait les poils à la pointe du couteau lorsqu'ils devenaient assez long pour qu'il puisse les empoigner. Et lorsqu'il me parla pour la première fois, je crus défaillir tant son haleine était pestilentielle. J'ajoute qu'il est heureux que cet homme ne sourie que rarement, car il était difficile de soutenir la vue de sa dentition lorsqu'il le faisait. Il se présenta sous le nom de Darga, et me proposa d'abattre en duel le seigneur Tulug, dont les actes de brigandage récurrents malgré de multiples avertissements demeuraient un frein aux négociations entre la ville de Selenge et les villages environnants. Et ce pour le prix d'une bourse remplie de pièces d'or. Malgré l'antipathie que l'homme m'inspirait, c'était un marché judicieux, et j'en fis mon bahadur.

On brosse ici un portrait bien différent du bahadur : c'est un vagabond crasseux mais doué dans le métier des armes, qui gagne sa vie en tuant des gens en duel moyennant rétribution. Si l'on considère les pans de l'histoire impériale que nous connaissons avec une certaine fiabilité, la plupart des bahadurs semblent avoir été plus proches de Darga que de Zafahar. Oh, bien sûr, je ne nierai pas qu'il y ait effectivement eu, à une époque, quelques chevaliers errants réellement désireux de risquer leur vie simplement pour défendre leur conception de la justice. Mais il n'y en a probablement jamais eu plus d'une centaine en même temps dans un Empire facilement dix fois plus peuplé que l'Eiralie. Néanmoins, ce fut assez pour faire perdurer la légende.

Sur la fin du Vieil Empire, à l'époque où vivait Chinghis, de plus en plus de litiges dans la noblesse se réglaient de cette manière. Les gens du peuple n'avaient ni la formation militaire pour être leur propre bahadur, ni l'argent pour en engager un. Ainsi, d'outil de défense du faible face au fort, le duel judiciaire devint un moyen comme un autre de trancher une querelle entre nobles, mais un moyen inaccessible au peuple, qui finit par lui être totalement interdit. De "chevalier errant", le terme de bahadur devint bientôt synonyme de "champion pour un duel", et graduellement, les nobles recoururent de plus en plus facilement au duel, pour des conflits de plus en plus mineurs. Certains bahadurs parvinrent à obtenir une ascension sociale fulgurante en partant d'origines modestes, gagnant gloire et richesses... mais de justice, de défense des innocents, point. Il s'agissait simplement d'assassins qui tuaient à l'épée sur la place publique au lieu de le faire au poignard au fond d'une ruelle.

Après la Chute, le duel judiciaire continua à exister, quoi qu'on y recoure moins souvent qu'auparavant. Il est entré dans le droit coutumier eiralien et est encore utilisé de temps en temps lors des procès. La formule attribuée à Zafahar est d'ailleurs devenue la formule rituelle : "Mon acier dit que...". Cela dit, le droit eiralien a au moins les mérites de cadrer les recours à cette méthode pour trancher les litiges.
Les conditions pour recourir au duel judiciaire sont au nombre de deux. D'abord, on ne peut utiliser le jugement par le combat que lors de procès pour des crimes pour lesquels la sentence est la peine capitale, l'esclavage, l'exil ou l'emprisonnement à vie. Ensuite, le juge doit accepter qu'on ait recours au duel, et ne le fait que s'il n'existe pas de preuves définitives de la culpabilité de l'accusé.

Si ces restrictions ont le mérite d'éviter certains écueils du droit impérial, permettant à un meurtrier qui avait tué sa victime au poignard en pleine place du marché d'être innocenté, et provoquant la mort d'innombrables braves soldats pour des questions de bornes déplacés ou d'escroquerie sur le prix d'un cheval, elles ne s'attaquent pas au problème central.

Le concept même de décider de la culpabilité ou de l'innocence d'un homme par deux personnes essayant de s'entre-étriper est une sinistre farce qui a largement fait son temps. La pensée qu'un homme accusé de crimes puisse "prouver" son innocence en se montrant un tueur compétent ou en montrant qu'il peut en trouver un aisément, m'a toujours semblé quelque peu perturbante.
Quand aux Astres, aux dieux, ou à toute autre puissance non-humaine... je suis revalhend, aussi, sur ce sujet, puis-je dire, comme le feront l’immense majorité de mes confrères, que les Astres ne se préoccupent pas de savoir qui a raison ou qui a tort. Ils privilégient celui qui aura su se préparer. Ils privilégient le fermier lorsqu’il s’agit d’agriculture, le chanteur itinérant lorsqu’il s’agit de voyage… et le guerrier lorsqu’il s’agit de combat. Tout cela n’a rien à voir avec qui a raison ou tort. Juger de ces affaires par un combat est tout aussi inapproprié que par un concours de chant.
De plus en plus de seigneurs réalisent aujourd’hui cela, c’est pourquoi les quelques criminels qui ont été innocentés suite à un jugement par le combat sont toujours ensuite regardés de travers et évités par les gens respectables, signe que ces derniers se rendent bien compte qu’un bon coup d’épée n’est pas la même chose qu’un bon droit.

Mais néanmoins, cette tradition anachronique persiste, on ne sait jusqu'à quand, ainsi que la formule rituelle qui l'accompagne : "Mon acier dit que....".

Le précédent le plus récent remonte à l'an 164, où Eric Delpée, un riche marchand de Vanner, convaincu de complicité avec l'ennemi lors du soulèvement de Castel-Gaillard, se leva à son procès pour faire la déclaration suivante.

"La reine dit que j'ai trahi la Couronne. Elle veut me voir mort pour s'approprier mes biens. Mais moi, je dis que je suis innocent, et mon acier dit que je suis innocent".

Tout le monde savait qu'en réalité, c'était son or plus que son acier qui parlait, mais le duel fut accordé par la Reine. Aldric des Griffes-de-Fer étripa le bahadur d'Eric Delpée en moins d'une minute, et celui-ci fut décapité séance tenante.
J’espère que les historiens qui nous suivront pourront un jour citer l’épisode que je viens de mentionner comme l’un des derniers cas de jugement par le combat en Eiralie. J’espère que, très bientôt, on jugera de l’innocence ou de la culpabilité d’un accusé par l’examen impartial et objectif des preuves au lieu du spectacle de deux hommes se battant jusqu’à la mort comme des chiens enragés.




Le revalhend reposa sa plume. Il était satisfait de lui : c'était un bon texte, avec de bons arguments. Bien sûr, il y aurait des débats enflammés, et il devrait probablement passer quelques journées dans le quartier des temples pour y participer à des joutes rhétoriques avec ses adversaires, mais cela pouvait en valoir la peine. Bartelemy de Champlong eut un petit ricanement. En ce qui concernait la reine, en tout cas, depuis qu'Aldric était présent à Falyse, ses opposants préféraient recourir à la rhétorique qu'au duel judiciaire, les chances de succès étaient meilleures. Sur cette dernière pensée, l'homme piqua du nez sur son parchemin. Rien d'inhabituel à cela : il avait coutume de s'endormir à son bureau pour se réveiller dans son lit, après qu'un serviteur bienveillant l'y ait transporté.
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