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 L'orgueilleux prétendant

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Philippe de Castelys

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MessageSujet: L'orgueilleux prétendant   Dim 9 Mar - 18:20


La route qui menait des Méridianes jusqu'à Falyse n'était pas si longue. Pour autant, Philippe avait passé la plupart du trajet à se plaindre des douleurs de plusieurs journées de chevauchée, de la pluie capricieuse et de la fraîcheur du vent à mesure qu'ils progressaient vers les monts d'Avranie.
Son guide et protecteur, Bertrand de Rosbury, était le calme incarné. Les monts d'Avranie sont bien moins hostiles que les collines d'Acrogée, lui disait-il. Ce à quoi Philippe songeait, intérieurement, qu'il pouvait "se foutre ses monts et collines au cul". Il n'aimait pas la compagnie de cet homme, que sa mère lui avait imposée, car Rosbury ne savait pas s'amuser. Il écoutait sans broncher chacune de ses plaintes, ne faisait rien pour améliorer l'humeur du baron. En fait, il se taisait la plupart du temps. Hubert d'Ackley, lui, aurait raconté des calembours ou chanté des chansons paillardes. Et nous aurions profité du voyage pour écumer les tavernes sur notre passage, et lutiner toutes les filles d'Avranie. Peine perdue avec ce gaillard-là. Si mère veut que j'arrive déprimé à la capitale, c'est réussi.
Ils avaient avec eux une petite escorte d'hommes à cheval, les suivant à une distance respectueuse comme si Philippe et Bertrand étaient supposés avoir une conversation privée. Il n'en était rien, évidemment.

La plupart du temps, lorsqu'il n'était pas occupé à se plaindre - donc une mince fraction de ce temps-là, en vérité - Philippe songeait à celle qu'il appelait déjà, dans ses pensées, "sa promise". Il ne lui venait guère à l'idée qu'Aliénor d'Ombreval puisse refuser sa proposition de mariage. Nous venons tous deux de la même région, ce devrait lui plaire. Et nous ne sommes guère éloignés en âge. Et je suis séduisant. Je ne vois pas quel autre prétendant rassemblerait ces trois qualités. Il essayait de l'imaginer, reconstituant les traits de la belle comtesse en rassemblant des bribes de vieux souvenirs qu'il avait d'elle. Elle avait grandi depuis, et devait être d'autant plus séduisante. Elle me mérite. Lorsque je serais avec elle, je n'aurais plus de raison de besogner des filles de basse naissance, car elle les surpassera toutes, tant par le rang que la beauté.
Il n'avait pourtant pas détesté sa petite distraction avec Adélyne Lanruse, la veille de son départ. Mais il ne comptait pas la revoir. Elle demeurera à Castelys, et moi je partirais à Ombreval. Il grandit peut-être un bâtard en ses entrailles, et ce ne serait pas convenable de la garder à mon service. C'est ce que Mère dirait.

On était à moins d'un jour de Falyse, et l'on faisait une pause aux abords de l'Arveng, le temps pour les chevaux de reprendre des forces. Les hommes en profitaient pour déjeuner. Assis à l'ombre d'un arbre, plongé dans ses réflexions, Philippe ne vit pas Rosbury approcher de lui.

- Vous semblez soucieux, monseigneur, dit celui-ci.

Philippe leva les yeux vers lui. Rosbury lui ressemblait un peu, remarqua-t-il pour la première fois. En plus âgé toutefois, mais il avait cette chevelure blonde, ces traits réguliers, les yeux bleus brillants propres à sa famille. Il est normal qu'il me ressemble après tout, il est l'un des cousins de mon père.

- Je me demandais si nous devrions demeurer longtemps à Falyse, répondit-il. Depuis le temps qu'Aliénor n'a pas vu Ombreval, elle doit être impatiente d'y rentrer.

Rosbury le considéra un moment de son regard profond, comme l'on fixe parfois les gens lorsqu'ils viennent de dire quelque chose qui donne à réfléchir.
Ou qu'on se demande s'ils ne sont pas un peu niais.

- Ces choses se feront en leur temps. Pour l'heure, vous devez convaincre la comtesse, et vous n'êtes pas le seul en lice.

- J'en fais mon affaire, coupa Philippe.

Le ton de Rosbury n'était pas condescendant, mais le jeune baron n'aimait pas beaucoup qu'on mette en doute ses capacités à séduire une dame. N'arrivait-il pas à mettre dans son lit les femmes les plus difficiles ? Aliénor avait beau être de sang noble, elle demeurait une femme et fonctionnait comme toutes les autres. Elle avait un cœur, des sentiments. Je lui ferais la cour, et elle me tombera dans les bras.

- Je n'en doute pas, répondit Rosbury avec patience, mais A... mais votre mère tient à ce que je veille sur vous et que je vous apporte toute l'aide nécessaire pour arriver à vos fins.

- Ce qui signifie ?

- Ce qui signifie, seigneur Philippe, qu'il vous faut vous montrer prudent, attentif et respectueux lorsque vous aborderez la dame. Les nobles comme vous n'ont pas la prudence des gens du commun, et vous devrez faire preuve de tact. Aliénor est une amie proche de la reine Iseult. C'est l'une des dames les plus importantes à la cour. Montrez-vous à la fois humble, sans trop l'être... et à la fois entreprenant, sans trop l'être non plus.

Philippe fronça les sourcils. A ses yeux, si quelqu'un manquait de tact présentement, c'était Rosbury. De quel droit ce petit noble sans terre manquait-il de respect au baron de Castelys ? Ce n'étaient pas ses cinquante printemps et ses épaules carrées qui pouvaient l'impressionner. De quel droit me sermonne-t-il, lui qui s'est marié à une bouseuse ? Il n'a jamais séduit la moindre dame de haut rang, et il croit pouvoir me donner des leçons.

- Je sais tout cela, répondit-il froidement.

- Parfait.

Ils se remirent en route, suivant le cours de la rive en progressant à un rythme soutenu, et parvinrent à Falyse en fin de journée. Les puissantes murailles de la capitale se dessinaient du haut de la colline, et la première chose à laquelle songea Philippe fut que ces murailles abritaient sa "promise". Et, avec elle, ses rêves de gloire, son ambition sur le titre de comte d'Ombreval.
Après quoi, il songea aussi qu'il aurait sans doute l'occasion d'apercevoir la reine Iseult. Cette ville abritait le plus restreint des cercles de pouvoir. Et le plus convoité. Il se sentit alors envahi d'une bouffée de grandeur, pris d'un sentiment d'importance, et traversa les portes de la ville la tête haute, fier à l'idée de rejoindre une caste supérieure dans la noblesse de ce grand royaume.

- Où allons-nous ? demanda-t-il à Rosbury.

- Trouver où nous loger. Aliénor d'Ombreval réside au palais, mais elle ne nous recevra sans doute pas aujourd'hui. De nombreux nobles possèdent une demeure dans le Haut-Quartier, mais ce n'est malheureusement pas v... notre cas. Nous devrons nous contenter d'une respectable auberge. Je veillerais à ce qu'on informe la comtesse que vous désirez une audience, et, peut-être vous recevra-t-elle rapidement.

Philippe fronça les sourcils. Il s'était imaginé être reçu directement au palais, dès son arrivée. Pour un peu, il aurait pu être fixé le soir-même sur la réponse d'Aliénor, assurant ainsi son avenir. Au lieu de cela, il devait encore attendre. Attendre, attendre... s'il y avait une chose qu'il détestait faire, c'était bien cela.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il songea que c'était peut-être là sa dernière chance de se divertir en tant qu'homme célibataire. Ce soir, lorsque Rosbury et son escorte dormiraient, il leur fausserait compagnie et se mettrait en quête d'un quelconque lieu de débauche. On vantait suffisamment les plaisirs de la capitale pour qu'il tienne à en vérifier la réputation par lui-même.
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Aliénor d'Ombreval
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MessageSujet: Re: L'orgueilleux prétendant   Lun 10 Mar - 20:41

Le message roulé tapote la lèvre inférieure de la jeune comtesse d'Ombreval tandis qu'elle marche de long en large dans la pièce la plus vaste de ses appartements, qui lui tient lieu à la fois de bureau, de bibliothèque et de salon. Son pas est lent mais sec, précis. Le petit pied chaussé d'une mule précieuse dessine sur le tapis de luxe un motif complexe mais toujours répété, une sorte de symbole étoilé. Elle réfléchit.

Dans un coin de la pièce, l'esclave silencieuse reprend la broderie abîmée d'une écharpe tout en suivant de l'oeil les mouvements de sa maîtresse. Elle commence à la connaître suffisamment pour ressentir sa contrariété. Elle ne connaît pas le contenu du message, mais elle soupçonne qu'il s'agit de quelque chose d'important. Le parchemin est d'excellente qualité, le sceau très net imprimé dans une cire irréprochable, et le valet qui l'a apporté au Palais portait une livrée plus riche que les vêtements de certains nobles.

"Un prétendant", pense-t-elle.
Et un prétendant sérieux.

Judith sait comment sa blonde maîtresse a traité jusque là les demandes émanant de partis indignes d'être considérés. Quelques cendres dans la cheminée et un mot à son messager personnel, accompagné de ce qui, désormais, est devenu presque légendaire au Palais : un morceau de parchemin roulé autour d'une aralyse, noué d'un ruban blanc et or aux couleurs d'Ombreval, porteur du sceau du Comté. Un parchemin vierge.

Aliénor fait pousser des aralyses dans une petite serre installée dans le coin le plus ensoleillé du jardinet privé dont elle dispose au Palais. En tant qu'amie de la reine, ses appartements dans l'aile des invités sont les plus luxueux, les plus vastes, les mieux orientés. Et ce bout de jardin cerné de murs revêtus de lierre, de chèvrefeuille et de soliettes odorantes est un de ses plus grands attraits. La serre aux aralyses n'était au début qu'une manière d'avoir toujours auprès d'elle quelque chose qui lui rappelerait son pays, où ces fleurs dorées, élancées et délicates, fleurissent presque toute l'année, par salves lumineuses. Or pâle au printemps, or intense à l'été, or roux en automne... Certains hivers, les aralyses s'épanouissent dans les endroits abrités, et elles sont presque blanches.

La première fois qu'Aliénor a reçu une demande ridicule, c'était quatre mois après son arrivée au Palais. Un vieux seigneur d'une obscure et miteuse châtellenie avranienne lui proposait de la prendre pour femme, à présent que son fils était assez âgé pour lui succéder, et avait des fils à son tour, ce qui en disait assez sur l'âge dudit seigneur. La jeune comtesse avait du s'asseoir, soufflée, ahurie. Judith, un peu alarmée, s'était alors approchée, et Aliénor lui avait, sans un mot, donné à lire la demande, rédigée sur un parchemin médiocre d'une main qui manquait franchement de fermeté. L'esclave avait alors ouvert tout rond ses grands yeux verts, rencontré ceux, bleu clair, de sa maîtresse. Un fou-rire leur avait ensuite coupé la parole pendant de longues minutes, toute distance sociale abolie. Une discussion faussement sérieuse s'était ensuivie pour choisir la meilleure réponse à faire à ce vieux présomptueux. Beaucoup d'idées saugrenues avaient prolongé le fou-rire et entretenu un ton de légèreté sur un sujet qui demandait pourtant une réelle solution. Finalement Aliénor avait choisi l'aralyse. Une manière subtile de dire à la fois "vous êtes un idiot" et "désolée, mais c'est non".

Depuis lors, treize fleurs d'aralyses avaient quitté la serre au creux d'un parchemin nu. Sept demandes avaient par contre été prises en considération, et la jeune comtesse avait rencontré deux barons veufs, trois fils cadets de barons, un fils cadet de comte et un héritier d'une baronnie prêt à abandonner son héritage pour mettre la main sur Ombreval. Tous avaient été confrontés au même sourire délicieusement courtois et au même regard juvénile et transparent. Tout étaient passés au crible des questions posées de la voix musicale et cultivée, des questions de plus en plus fermes, de plus en plus dangereuses. Certains avaient insisté. Et aucun n'avait obtenu la main de cette jeune fille décidément bien difficile, et bien plus dure en affaires qu'on ne s'y attendrait de prime abord, à en juger sur son évidente jeunesse et sur la douceur de ses traits délicats. Qu'on soit jeune et beau ne semblait pas lui importer. Qu'on soit riche ne l'impressionnait pas, elle était de toute façon toujours la plus riche et de loin. Elle semblait accorder quelque crédit à la bravoure et à la franchise. On racontait que d'un des deux barons veufs qui s'était présenté à elle, un vétéran de la Guerre Sainte au visage porteur d'une balafre et à la démarche raidie par une ancienne blessure, avait retenu son attention plus longuement que les autres, malgré son âge presque trois fois supérieur à celui de la jeune femme. On dit qu'ils se sont quittés bons amis et revus de loin en loin. On ne dit pas pourquoi ils ne se sont pas retrouvés mari et femme. Peut-être que Judith saurait.

Aliénor s'approche d'une table où trône un grand chandelier et relit le message à la lueur des flammes qu'agite un souffle de brise nocturne, parfumée, offert par le jardin qui dégorge à la nuit tombée la chaleur qu'il a accumulée toute l'après-midi. Ses sourcils d'un blond plus sombre que sa chevelure se froncent et sa petite bouche se crispe. Le parchemin se roule à nouveau dans sa main, revient frapper à petits coups sa lèvre inférieure comme elle reprend son motif étoilé sur le tapis épais dans lequel son pas s'étouffe et à qui la traîne de sa robe légère, couleur de crépuscule, chuchote mille secrets.

Finalement, Aliénor s'arrête net. Judith lève le nez de la broderie qu'elle allait abandonner de toute manière, faute d'une lumière moins fatiguante pour les yeux que les flammes dansantes des chandelles. Elle attend.

- Trouve Jorys et dis-lui d'aller porter ceci à Thybald. Qu'il vienne me voir demain, en début d'après-midi.

Judith laisse l'étoffe arachnéenne s'enrouler sur une table et se lève pour prendre le parchemin tendu de la main de sa maîtresse.

- Ramène du vin, au retour.

L'esclave brune s'incline et sort, empressée, pour aller trouver le messager de sa maîtresse. Sans se préoccuper de savoir comment ses ordres sont exécutés, sachant qu'il est inimaginable qu'ils ne le soient pas avec la plus extrême diligence, la jeune comtesse d'Ombreval se détourne et descend les trois marches de pierre qui mènent à son jardinet. Il y a là un banc de pierre, sous les branches courbes d'un grand noisetier pourpre, qui attend sa visite du soir.

A peine franchie la porte des appartements d'Aliénor, Judith, dévorée de curiosité, tend à la flamme d'une torche le message que sa maîtresse a dédaigné de recacheter.

- Castelys...

Le nom ne lui dit rien. Mais il dira sûrement quelque chose à Thybald.
Tout dit quelque chose à Thybald.
C'est pour ça qu'on le paie.

_________________


Dernière édition par Aliénor d'Ombreval le Ven 21 Mar - 21:20, édité 1 fois
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Philippe de Castelys

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MessageSujet: Re: L'orgueilleux prétendant   Ven 14 Mar - 23:40


Philippe tenta une sortie à la nuit tombée.

Ils avaient loué pour la nuit quelques chambres dans une bonne auberge et prit un repas que Philippe jugea trop frugal. Pressé de quitter la compagnie de Rosbury et de la bande d'inutiles qui leur tenait lieu d'escorte, le jeune baron prétexta une soudaine fatigue pour gagner sa chambre et s'abandonner à la douceur du sommeil.
Il entreprit alors de s'échapper. Mais comment ? Philippe considéra la fenêtre. Mauvaise idée. Les chambres étaient situées à l'étage, et il ne serait pas judicieux de se casser une jambe juste avant une entrevue aussi importante que celle qui l'attendait. Allons donc, il doit tout de même y avoir un moyen. Je ne vais quand même pas rester ici à ne rien faire pendant toute une nuit. On est à Falyse, par tous les diables ! Remarquant une modeste bâtisse jouxtant l'auberge, il échafauda un plan. Les rebords des fenêtres lui permettraient peut-être d'atteindre le toit de cette maison. Il y trouverait facilement un moyen de descendre sur la terre ferme.
Il ouvrit alors la fenêtre et aventura un pied dehors. Il appuya légèrement sur le rebord, s'assurant que celui-ci était solide. Puis il décida de s'y engager.

Tel un équilibriste, collé au mur, les pieds collés au rebord, il entreprit son avancée, évitant de contempler le vide. Il passa devant la fenêtre d'une chambre où un gros chauve se faisait astiquer par un petit esclave moustachu. Philippe s'empressa de poursuivre, alors que le gros chauve ouvrait de grands yeux ronds, mais intimait à son comparse de ne pas s'arrêter. Le baron finit par atteindre le coin de la façade et, d'un bond, fut sur le toit de la maison la plus proche. Là, il sauta de toits en toits, jusqu'à trouver une position suffisamment basse pour tomber sur le sol.

Il atterrit sur un sol rocailleux avec la souplesse d'un ours. Poussant un juron, il s'assura qu'il ne s'était pas fait trop mal. Il se mit debout; pas de gros bobo en vue. Alors il sourit : il avait déjoué la surveillance de son chaperon. Les plaisirs de Falyse lui étaient maintenant accessibles. Alcool et filles faciles, j'arrive !

Une main se posa sur son épaule.

- Il est temps de retourner dormir, monseigneur, dit Bertrand de Rosbury.


*  *  *


La nuit avait été exécrable. Et exécrable, Philippe l'était lui-même davantage encore, lorsqu'il déboula dans la salle du rez-de-chaussée au petit matin.
Rosbury était déjà debout. L'homme était matinal. Vêtu convenablement, rasé, il semblait comme un homme qui s'apprête à rencontrer des gens importants. Voyant arriver Philippe, Rosbury tira une chaise, invitant le baron à s'asseoir. Puis il déroula devant lui un parchemin.

- Il est trop tôt pour lire, lui dit Philippe. J'ai soif.

- Alors contentez-vous d'eau, monseigneur. Vous êtes attendu au Palais en fin d'après-midi.

Philippe quitta son air ronchon. C'était comme s'il avait oublié la raison de sa venue à Falyse, et qu'elle lui revenait subitement en pleine figure.

- Je vous suggère de vous rendre présentable, et de réfléchir à ce que vous pourrez dire à la comtesse, poursuivit Rosbury. Et de bien choisir vos mots. A mon avis, moins vous parlerez, plus vous aurez de chances.

Philippe fronça les sourcils.

- Qu'est-ce que vous entendez par là ?

- Hum... que la comtesse est très occupée, que son temps est précieux, et qu'elle vous saura gré de ne pas faire traîner les choses.

- Il faut bien que je lui fasse la cour, tout de même !

- Oui, évidemment... enfin, ne soyez pas trop entreprenant dès le début, quand même.


La journée passa rapidement. Philippe se lava et se rasa, et revêtit sa plus belle tunique de soie. Il passa pratiquement tout le temps restant à s'exercer oralement tout seul dans sa chambre, déclamant sa prose à la comtesse absente, lui révélant sa flamme, son souhait d'être son compagnon pour la vie, pour affronter à ses côtés le lourd fardeau des années qui passent. Il imaginait alors la réponse qu'elle lui faisait, et poursuivait une discussion, parlant tout seul à voix haute. Si quelqu'un d'autre s'était trouvé là, il se serait probablement inquiété par la santé mentale du jeune baron - à moins qu'il n'ait été trop occupé à rire en se tenant les côtes.

L'heure du Guerrier survint alors. Le soleil de l'après-midi commençait tout juste à décliner, et il était temps de gagner le Palais.

Le Palais ! Enfin, il pénétrait dans les plus hautes sphères du pouvoir. Il se sentit invincible. L'espace d'un instant, il se demanda même s'il ne devrait pas plutôt aller trouver la reine et lui faire la même demande. Il paraît que la reine Iseult n'est pas dégueulasse non plus. Je me demande si je ne vise pas un peu trop bas avec Ombreval. Je devrais être plus ambitieux ! Ma mère ne l'est pas assez. C'est vrai qu'une couronne irait très bien sur ma tête.

Rosbury le sortit de sa rêverie en lui donnant un coup de coude. D'ordinaire, l'homme qui se serait permis cela aurait essuyé une volée d'injures mais Philippe eut la sagesse de ne pas faire de scandale alors qu'ils passaient les grandes portes du palais de Falyse.

- Prenez un air digne, monseigneur, et ne souriez pas bêtement tout seul comme vous le faites.

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Aliénor d'Ombreval
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MessageSujet: Re: L'orgueilleux prétendant   Ven 21 Mar - 21:25

Depuis que Thybald a quitté ses appartements, la comtesse d'Ombreval n'a pas desserré les dents, si ce n'est pour donner quelques ordres rapides et précis à son esclave. Elle a demandé un bain à une heure bien précise, elle a indiqué quelle toilette elle compte porter, à charge pour les servantes de s'assurer que la toilette en question n'a besoin d'aucune intervention de leur part et sera prête à l'heure dite, impeccablement propre, repassée et sans défauts. Puis elle a été s'asseoir derrière sa table de travail et, en attendant que le moment vienne de se préparer pour la visite de son jeune vassal, elle lit, écrit, réfléchit. En silence.

- Castelys, c'est cette baronnie située au Nord d'Ombreval, le long du fleuve. Relativement prospère, et bien gérée jusqu'à présent. Le vieux Hugues de Castelys est mort il y a peu, son fils Philippe le remplace. J'ai discuté ce matin avec plusieurs des précepteurs qu'il a eu ici même à Falyse quand son père l'y a envoyé.

Suivait un rapport complet et détaillé concernant le jeune Philippe de Castelys, ses aptitudes, ses qualités, ses faiblesses et défauts. Capable mais dissipé. Intelligent, voire brillant dans certaines matières, notamment l'histoire, mais têtu, arrogant, vite content de lui. Un enfant gâté.

Mais les enfants grandissent. Et changent, pour la plupart.
A voir comment l'âge adulte aura changé celui-là.


Aliénor repasse dans sa tête toutes les informations que lui a fournies son talentueux et diligent espion. Informations concernant Philippe l'adolescent, Philippe le jeune homme, Philippe le baron. Sa mère, Anne. Ses amis, ses conseillers. Ses décisions, ses choix. Ses plaisirs. Ses dépenses. Derrière le front blanc de la jeune femme, un portrait se dessine, un portrait précis déjà, ni flatteur ni caricatural, une image mentale d'un jeune baron seul héritier d'un vieux père, seul enfant d'une mère peut-être trop présente. Un homme jeune et plein d'appétit de vivre, appétits parfois excessifs, parfois violents. Encore ennivré de son pouvoir tout neuf, et qui l'exerce de manière plutôt irréfléchie.

Peut-être facile à manier, mais rien n'est sur. La mère, en tout cas, sera un problème.
Et à qui pourrait-il laisser sa baronnie ?  


Concentrée, les yeux qui errent au-delà de la porte ouverte qui donne sur son jardinet, Aliénor envisage le jeune baron de Castelys avec la même froideur calculatrice qu'elle a mise dans l'examen de tous les prétendants potentiels à sa main, même ceux qui n'étaient pas là pour ça. Il lui faut trouver un époux, suffisamment titré, suffisamment jeune pour lui faire des héritiers. Mais pas n'importe quel époux. Rares sont ceux qui lui laisseront la liberté de gérer son héritage comme elle l'entend, comme elle l'a fait, sans que quiconque vienne y trouver à redire, pendant que son vieux dément de père était encore en vie. Trois ans de pouvoir, d'efforts, de frayeurs, trois ans au cours desquels elle a gagné en assurance, elle a posé des choix, elle a écouté les conseils avisés et appris à reconnaître ceux qui ne l'étaient pas. Elle a muri, vite et bien. Sa main blanche était posée pleine de confiance et de sûreté sur la belle terre d'Ombreval qui rôtissait, paisible et prospère, au soleil du Sud. Sa terre, odorante et colorée, sa terre, son coeur... La jeune femme ferme les yeux. Comme elle lui manque...

Castelys. Sans doute pas le meilleur choix.
Mais y a-t-il un bon choix ?
Elle soupire.

J'en aurai le coeur net assez vite, de toute manière. Et qui sait, peut-être n'est-il ici que pour me présenter ses respects, comme tout vassal à sa suzeraine. Après tout il est baron depuis peu.

Baron depuis peu, jeune, célibataire. Immature, violent, mais non dépourvu d'intelligence. Un jeune étalon qui a besoin d'une main douce mais ferme. Qui se débattra, orgueilleux, exigeant la suprématie, la liberté. Mais qui comprendra, s'il est assez fin pour ça, quelle est sa véritable place, où est son meilleur intérêt.

La jeune comtesse fronce les sourcils, et repousse la réflexion inappropriée qui vient de lui venir. Ce n'est pas le moment d'écouter ce désir-là, cette envie-là d'avoir à son côté un compagnon qui l'épaule et non une bête qu'il faut soumettre sans la briser.
Ce désir-là lui est inaccessible et elle croyait en avoir fait son deuil.
Mais certains fantômes s'accrochent à la vie...


(la suite...)

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