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 La dame et le cavalier [Inconnue]

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Trystan d'Artelion
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MessageSujet: La dame et le cavalier [Inconnue]   Mar 21 Jan - 22:41

S'il y a bien une chose que tout les personnages des milles et unes nuits savent parfaitement, c'est qu'il est toujours très dangereux de souhaiter quelque chose. Les génie comme les dieux sont des enfants cruels et les souhaits formulés se retournent toujours contre leurs auteurs. Il est impossible de savoir exactement comment et quant cela arrivera, mais le résultat final est toujours le même.

Sophia était en train d'en faire l'amère expérience.

La veille, elle avait souhaité être à la place de Rika, l'esclave de cuisine. Elle voyait en ce moment même son vœux exhausser. Pas de jolie robe ce soir, pas non plus de belle coiffure ou de bain. La demoiselle avait les deux mains plongées dans une marmite qu'elle s'efforçait de nettoyer face à Rika qui lui adressait de petits sourires narquois. Finalement, les deux heures passées dans le silence avec Sidonie était peut-être préférable.

Jalouse ?

Oui, bien sur. Rika était terriblement jalouse. Cette fille était superbe avec ses longs cheveux soyeux, ses grands yeux verts, ses belles formes et tout le reste. Non mais sincèrement, qui pourrait résister à ce genre de fille ? Elle était de toute évidence habituée à avoir tout ce qu'elle voulait. Il n'y avait qu'à voir le temps qu'elle mettait à laver ce malheureux chaudron pour se rendre compte qu'elle n'avait jamais eu à faire grand chose de ses dix doigts. Une putain, comme l'autre blonde. Encore un peu et cette maison allait devenir un bordel. Bien sur, leur maître avait des besoins, mais ce n'était pas pour autant qu'on devait mettre des filles aux cuisses légères dans tout les coins. Surtout pas lorsqu'elles étaient aussi jolie. À tout les coups, elle allait minauder avec les gardes, écarter les cuisses pour la maître et même sûrement corrompre son Burkard.

Rika était née esclave, elle n'était pas riche, pas non plus belle et n'avait pas non plus au sein de la maison de son maître un rôle important qui pourrait lui permettre de gagner de belles pièces. Personne n'irait la chercher pour la prendre comme modèle et la payer grassement pour passer sa journée à ne rien faire comme c'était le cas pour cette ''petite princesse''. Mais malgré tout cela, il y avait Burkard. Ce jeune garçon d'une douzaine d'année était le servant d'épée de Trystan. Si ses origines étaient quelque peu obscures, il n'en était pas moins promis à un bel avenir dans la maison de celui qui allait devenir un des plus puissant baron d'Avranie. Et allez savoir pourquoi, mais il s'était mis en tête qu'il était amoureux de Rika.

La jeune fille ne comprenait pas pourquoi il l'avait choisit elle alors qu'elle n'avait pas le moindre charme, mais elle ne s'en plaignait pas. Burkard était plutôt beau garçon et elle une petite souillon de cuisine. Cela ressemblait presque à une fable. Mais allez savoir se qui allait lui passer par la tête avec toutes ces putains dans la maison.

« Allez princesse, dépêche toi un peu. »

Pour un peu, elle lui aurait bien craché au visage. Mais, si Trystan était souple et laissait à ses esclaves bien plus de liberté que d'autres maîtres, il y avait des choses sur lesquels il n'avait absolument aucune tolérance et le fait de voir ses esclaves se battre faisait partit de ces choses.

Eugénie jeta à Rika un regard désapprobateur mais préféra ne pas intervenir. Même si elle n'était guère plus qu'une enfant, il était normal que Rika se sente un peu menacée par Sophia. Et au fond, elle avait raison. La brunette était jolie, mais vraiment trop lente. À l'évidence, les tâches domestiques n'étaient pas son fort. Mais que faire d'elle si ce n'était pas cela ? Il allait falloir qu'elle s'adapte et de préférence rapidement.

Poussant la porte de la cuisine, Burkard entra assez rapidement et alla coller un baiser sur la joue de Rika qui vira au rouge alors que le blondinet esquiva Eugénie qui menaçait de lui tirer les oreilles.

« Arrête d'embêter les esclaves petit vaurien. Décampe de ma cuisine, ordonna la femme toute ronde. »

« Messire Trystan veux voir la jolie nouvelle, fit le garçon. »

Tiquant immédiatement à ce qui venait de se dire, Rika foudroya littéralement Sophia. Jolie... il la trouvait jolie. C'est ce qu'il avait dit.

* * *

Installé dans un petit salon qui servait également de bibliothèque, Trystan était en train de regarder un échiquier stylisé et sagement ordonné. Les pièces étaient d'ivoire et d'ébène, tout comme le damier. Un objet riche qu'on ne trouvait pas dans toutes les demeures, même celles de nobles. Il n'affichait plus son habituel air glacé et distant et restait plongé dans ses pensées, fixant échiquier comme hypnotisé par lui. Il eu besoin d'un certain temps pour se rendre compte qu'il n'était plus seul et que Sophia attendait calmement qu'il remarque sa présence.

« Installe toi, dit-il en lui désignant un siège qui se trouvait à côté du sien. »

Se levant, le jeune homme alla prendre une bouteille d'un alcool ambré dans une commode ainsi que deux verres avant d'en servir un à la muette et de garder l'autre pour lui. Elle le regardait comme s'il était devenu complètement fou et, de fait, il était possible qu'il ait prit un petit peu trop de coups sur la tête durant la journée.

Mais Sophia restait là à le regarder à la fois effarée et tétanisée.

« J'avoue que j'aurais vraiment apprécier de pouvoir prendre mon bain tranquille, dit-il d'un ton grinçant. »

C'était sans compter cette déplaisante histoire avec la putain, ancienne collègue de Sidonie, le chantage odieux qu'elle faisait peser sur la tête de la brunette et surtout, sur l'acharnement de Sidonie à le convaincre qu'il y perdrait au change.

« Mais une certaine tête blonde a tenu à tout prix à me convaincre que je perdrais beaucoup à l'échange. Je n'avais pas besoin de cela pour me convaincre, mais ça ne l'a pas empêchée de m'exposer ses arguments. »

Trystan adressa un sourire à la belle brunette avant de lever son verre.

« Cela n'a peut-être pas une grande valeur pour toi, mais tu reste ma propriété. Je n'ai pas l'intention de t'échanger. »

Ce n'était pas forcément quelque chose de tout à fait évident. Bien au contraire. Après tout, la jeune femme n'était rien pour lui à part un bien commercial. En revanche, la mémoire de Cyrielle en avait beaucoup et renoncer à savoir qui était l'enflure qui s'amusait avec cela ne lui plaisait pas du tout.

Levant le coude, Trystan but une longue gorgée de l'alcool contenu dans son verre avant de regarder la demoiselle. L'expression sur son visage était compliquée à déchiffrer.

Après un moment de silence pour permettre à la demoiselle d'assimiler ce qu'il venait de dire, Trystan désigna l'échiquier.

« Tu sans jouer ? »

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Inconnue

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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Mer 22 Jan - 0:30

Six a mal aux mains.
Si la preuve devait être faite que les tâches ménagères lui étaient totalement inhabituelles, celle-là aurait suffi. Une demi-heure de récurage de chaudron, et elle a trois ampoules dont une crevée et une demi-douzaine d'écorchures, pour ne parler que de ce qui se démarque sur une rougeur généralisée des deux mains. Meurtries et douloureuses, ses mains. Elle a des crampes jusque dans les épaules et l'impression que la peau de ses doigts va la quitter en claquant la porte. Ah oui, et le souffle court, la sueur au front et une trace de suie sur la joue droite.

Toute à sa besogne, elle n'a rien remarqué des regards assassins de l'espèce de petite ratonne aux yeux sales qui la reluque d'un air hargneux. Elle se houspille elle-même infiniment plus que cette petite jalouse ne pourra jamais le faire, à se rendre compte à quel point elle est inefficace et maladroite. Les regards d'Eugénie sont trop appuyés, et ses petites remarques pleines de sollicitude "tu t'y prends mal mon enfant, regarde, comme ça c'est plus facile" la mortifient de plus en plus. Elle s'est rarement sentie aussi inadaptée, aussi inutile.
Et être inutile est un luxe qu'elle n'a plus le droit de s'offrir.

De longues minutes qu'elle s'escrime sur une couche improbable de crasse carbonisée et rugueuse, que sa brosse métallique peine à décoller. Elle a l'impression que sa marmite est plus sale encore que quand elle a commencé son ouvrage. Mais décidée à ne pas abandonner, elle s'acharne tant et si bien que l'entrée du garçon et ses mots lui passent loin au-dessus de la tête. Il faut une petite tape sur l'épaule de la part d'Eugénie pour qu'elle lève le museau. Contrite mais soulagée à l'idée qu'on va peut-être lui confier une tâche plus facile, elle a du mal à ne pas écarquiller les yeux de surprise quand elle s'entend annoncer que le maître de céans réclame sa présence. Elle pose sa marmite et sa brosse, se lève, essuie précipitamment ses mains après son tablier trempé... Et se fige, à l'exclamation consternée d'Eugénie.

En quelques secondes, elle est traînée vers un grand évier de pierre, les mains passées à l'eau froide, le visage débarbouillé, les cheveux repoussés en arrière autant que faire se peut, malgré les mèches humides qui tendent à revenir aussi vite frisotter sur ses joues. Une couche de baume étalée sur la plus grosse ampoule et un pansement grossier viennent lui décorer la main droite en un temps record. Il s'est peut-être passé trois minutes quand Eugénie l'envoie hors de la cuisine, en décrétant d'un air amer que "pour les taches mouillées sur sa robe, il n'y a rien à faire, la prochaine fois essaie de garder l'eau DANS la marmite !".

Etourdie, consternée, Six passe la porte du petit salon. Embarrassée, elle chasse encore une mèche qui lui chatouille la mâchoire (en vain, d'ailleurs), et croise ses mains meurtries devant elle. Soudain elle remarque qu'elle n'a pas vu Sidonie dans la cuisine. Où cette fille a-t-elle bien pu passer l'heure précédente ? Tendue, la muette s'avance vers le grand fauteuil devant le foyer, où Trystan reste immobile à fixer une table basse devant lui. Elle approche encore et distingue l'échiquier, dont elle remarque la richesse sans y accorder d'importance. Elle a d'autres sujets sur lesquels concentrer son attention qu'un objet luxueux de plus.

L'homme ne lève pas la tête, il semble perdu dans ses pensées, le visage neutre, les traits un peu flous. Avec soulagement, elle ne trouve pas trace de la colère ou de la tension glacée qui s'y affichaient les autres fois où elle s'est trouvée en sa présence. Tout en restant attentive et sur ses gardes, elle se détend elle-même un peu, et ne peut se défendre de la réflexion étrange qu'il est méconnaissable, comme ça.

Il finit par noter sa présence et l'invite à s'asseoir, avec la brusquerie distraite de quelqu'un qu'on vient de sortir du sommeil. Elle se pose sur le siège, moins richement orné que le fauteuil du maître mais néanmoins bien trop luxueux pour une esclave... Quelque chose lui crie qu'elle ne devrait pas se trouver là, et pourtant tout lui est familier, dans une certaine mesure, les bois précieux, les coussins moelleux enveloppés d'étoffes douces. Ceci est son monde, bien plus que la cuisine ne pourra jamais l'être...

La gêne de l'esclave s'accroît quand son propriétaire se lève et revient lui servir (lui servir, à elle !) un verre d'une liqueur couleur d'or sombre. Le parfum fort et riche monte vers elle depuis le gobelet ornementé et ciselé, un vrai bijou d'artisan verrier. Six a beaucoup de mal à relever les yeux sur Trystan. Si lui ne voit pas ce que ses gestes ont de déplacé, est-ce à une fille esclave depuis quelques jours de le lui faire comprendre ?

M'admettre dans ton luxe, est-ce que tu te rends compte que c'est presque de la cruauté ?

Ou peut-être qu'il est comme ça avec tous ceux qui le servent ?... Sidonie semblait assez familière avec lui l'autre nuit, malgré son statut démesurément inférieur. Six n'y comprend plus rien...

- J'avoue que j'aurais vraiment apprécié de pouvoir prendre mon bain tranquille.

Alors là, la muette reste interdite. Son bain ? De quoi parle-t-il ? Il...
Il n'est quand même pas en train de lui dire qu'il veut qu'elle le serve au bain ?

La gêne autant que la confusion la font rester interdite, bouche un peu molle et yeux ronds, à le regarder stupidement, à se demander de quoi il peut bien être en train de parler, et à redouter toutes sortes de choses redoutables. Le profil de Trystan ne lui donne aucune indication. Il a la voix grincheuse et les sourcils foncés, c'est tout. L'air contrarié. Contrarié ?

Puis il continue. Tête blonde, échange, arguments. Tête blonde ?

La putain ?

Le sang de la jeune fille se glace soudain, sa main se convulse sur le verre délicat. Brièvement l'image lui vient de cette femme odieuse en train de "convaincre" son maître que l'échange lui serait tout à fait profitable. L'odeur du bordel revient lui tourner le coeur.

Jamais. Plutôt sauter d'une fenêtre, et ramper jusqu'au lac si ça n'a pas suffi.

Juste à ce moment, Trystan se tourne vers elle, sourit et lève son verre avant de continuer. Il n'a pas remarqué. Ou si il a remarqué, il est tellement fin comédien que rien n'apparaît sur son visage. Plus probablement, l'angoisse subite de son esclave lui a échappé, la tension sur son visage est restée masquée dans l'ombre, voilée par les petites mèches qui lui spiralent sur les joues.
Et brusquement, Six comprend, et à nouveau le soulagement la soulève comme une vague.

Sidonie. Elle est allée le harceler dans son bain pour lui faire entendre qu'il ne faut pas qu'il cède au chantage de la putain.

Elle ne peut s'empêcher d'aspirer une longue goulée tremblante d'air. Elle parvient juste à contrôler l'expiration, un peu sonore et saccadée malgré tout. Un brusque vrombissement lui emplit la tête et la tension dissipée s'envole devant ses yeux en petites lumières d'argent qui clignotent. Tout s'estompe en un instant, la laissant vide et presque épuisée, avec au coeur une lumière douce et tiède. Il ne l'échangera pas. Il ne la vendra pas. Pas tout de suite, du moins.

Reprends-toi.

Et il est question qu'elle se reprenne, oui. C'était juste une ou deux secondes, mais pendant ce temps même très bref, elle a du être comme un livre ouvert. Elle s'ordonne de rectifier son maintien et de reprendre possession de son visage, et ça marche. De dominer le tremblement de ses mains, et ça ne marche pas. Tant pis. Après tout son soulagement est bien compréhensible, même par un homme, même par un noble fortuné. Servante dans une maison riche ou putain dans un bordel nauséabond... Evidemment qu'elle en crevait de peur. Evidemment qu'elle est soulagée, et qu'elle a les mains qui tremblent.

Elle n'a plus de tablette de cire, elle espère que ses yeux suffiront à exprimer sa gratitude, quand elle finit par oser le regarder en face. Un signe de tête lent et aussi maîtrisé que possible. Elle sait qu'il n'a aucun attachement pour elle, qu'il ne lui doit rien, qu'elle est pour lui comme du bétail pour un fermier, un bien, une valeur. Il a tenu à la rassurer, et à le faire lui-même, c'est quelque chose qu'elle apprécie. Et son sourire est sincère. Un sourire auquel elle répond par le sien, tout petit, tremblant. Il faut dire qu'il manque un peu d'exercice, son sourire, ces derniers temps...

Trystan attaque son verre, et Six, après une brève hésitation, en fait autant. Un petit tintement accompagne le tremblement de sa main et le choc du verre contre ses dents, puis la lampée d'alcool lui descend de la gorge aux entrailles, d'un coup, comme du feu. Elle expire un soupir rauque et étranglé, a une grimace comique d'enfant qui boit du vin pour la première fois. Elle n'a jamais rien goûté d'aussi fort. Sa gorge brûle. Puis la chaleur éclot depuis son estomac. Le soupir suivant est tout autre. Surprise, détente. Bien-être, saugrenu mais réel. Sa main tremble moins. Elle n'a plus froid.

Trystan lui montre l'échiquier, d'un geste vague de sa longue main. Elle a un hochement de tête affirmatif. Puis hésite. Sait-elle ?

Oui.

Impossible de savoir si elle est bonne joueuse ou pas. Elle ne se souvient pas. Les pièces lui sont connues, les déplacements, quelques stratégies émergent dans sa mémoire. Sans qu'elle puisse dire qui les lui a enseignées, où, comment. Elle grimace. Fait un geste un peu étrange, qui veut dire beaucoup de choses. "Peut-être". "Qui sait ?". "Plus ou moins". "Aucune idée". Un geste d'impuissance et de fatalisme.

Mais elle sait jouer, quelle que soit la qualité de son jeu. Alors elle hoche à nouveau la tête, et se prépare à l'affronter, un peu anxieuse. Déconcertée par son désir de ne pas paraître médiocre à ses yeux, et confuse aussi à l'idée qu'elle pourrait être excellente et le vexer au point qu'il revienne sur sa décision de la garder dans sa maison...

Mais elle n'a pas à s'en faire à ce sujet.
Elle est une joueuse honorable et a parfois des intuitions et des réactions un peu particulières, mais si son jeu a des côtés intéressants et inhabituels, elle est loin d'être une experte. Surtout quand l'embarras trouble sa concentration.
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Trystan d'Artelion
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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Sam 25 Jan - 22:04

Lentement, Brian avançait sur la route.

Sa première vrai mission, il n'arrivait pas à y croire. Certes, ce n'était rien d'autre qu'une simple mission de patrouille sur la frontière, mais c'était tout de même une mission officielle. Commencer parmi les éclaireurs était souvent une excellente façon de monter en grade et payait bien. Les Singaliens n'aiment pas que les Ravenstern viennent fourrer leurs nez dans ce qu'ils vont. Ils ont souvent tendance à le faire savoir avec des pals pour y enfoncer des têtes et des nuées de flèches désagréablement pointues.

Mais s'il parvenait à rester en vie quelques mois, il aurait assez d'argent pour demander Ysola en mariage sans se faire massacrer par le père de la jolie demoiselle.

Continuant à avancer dans la forêt, le jeune homme entendit des voix et des bruits de chantier. Il se baisa plus encore jusqu'à s’aplatir complètement dans les fougères. Inutile de prendre des risques fou. Ysola aurait du mal à épouser quelqu'un lardé de flèches et de toute façon, s'il voyait quelque chose, il fallait qu'il revienne vivant pour faire son rapport à ses supérieurs.

Rampant dans la poussière et les feuilles mortes, Brian arriva finalement à un point de vu dégagé.  En bordure de forêt, des hommes étaient en train de construire une tour et une palissade sur une colline. Sans doute les travaux d'un fortin rudimentaire. Le jeune homme resta un moment immobile, incapable de croire ce qu'il avait sous les yeux. Pourtant, une poignée d'amazone Singalienne étaient bien en train de patrouiller sur le chantier.

Restait juste à retourner tout dire à ses supérieurs.

Les Singaliens étaient en train de fortifier une base avancée en territoire Ravenstern. Cela sentait bon la prime.

*   *   *

Sybille adressa un sourire carnassier aux Ravenstern.

Bien sur, ils étaient bien trop loin pour la voir, mais elle se réjouissait de les voir arriver avec leurs mangonneaux et leurs quelques hommes. Ils avaient été plus rapides que prévus pour repérer leur petit camp avancés. Mais peu importait, ils n'étaient pas assez nombreux pour s'opposer à la volonté de Singal.

Attrapant le casque que lui tendit l'une de ses sœurs d'épée, elle s'en coiffa avant de quitter la tour et de sauter sur son cheval. Arcs à la main, les cavalières s'élancèrent vers les Ravenstern.

Les flèches s'envolèrent, clouant les Ravenstern à leurs machines de guerres. Quelques soldats tentèrent de fuir, poursuivit par les Singaliennes qui les sabrèrent l'un après l'autre.

*   *   *

Poussant la porte de la salle du conseil, le général Rolon s'inclina devant les seigneurs présents dans la salle. Il se concentrait ici tout les plus grands nobles et les plus haut officiers du royaume tous penchés sur leurs cartes.

« Majesté. »

Au bout de la salle, le roi Gregoire VI de Ravenstern était assis sur son trône, faisant signe au général de s'approcher.

« Quel est la situation ? »

« C'est officielle, déclara Rolon. L'armée Singalienne de Vinéria Kaars est en route et marche sur la ville de Rane, annonça le général au vieux roi. »

Avec une certaine lenteur et un rien de raideur, le vieux roi de Ravenstern se mis debout. Lui qui avait espérer pouvoir finir ses jours en paix se voyait à nouveau contraint au crépuscule de sa vie à prendre les armes.

« Nous n'avons pas le choix, déclara le souverain. Seigneur Arnauld, rassemblez immédiatement la légion d'acier. Nous partons pour Rane. »

*   *   *

Brian errait dans les rues de Rane.

Tout n'était que ruine et désolation. Les corps jalonnaient toutes les rues et une épaisse fumée s'élevait dans le ciel. Il regardait tout autour de lui sans savoir ce qu'il devait faire. Tout ceux qu'il connaissait étaient morts aujourd'hui et il ne parvenait pas à comprendre la raison pour laquelle il était toujours en vie alors que tout les habitants de Rane avaient été massacrés ou réduit en esclavage.

Le jeune homme tendit l'oreille, percevant au loin ronflement lourd et lent de l'armée Singalienne qui s'éloignait.

Lentement, l'ancien éclaireur progressait au hasard dans les rues, cherchant un autre survivant. Mais il n'y avait absolument personne.

Il fini par déboucher sur la rue du marché. Comme partout, tout avait été ravagé par les Singaliens. Mais c'était là que s'était déroulé le plus violent des combats.

Et au milieu de la place, comme un trophé et un défis jeté aux Ravenstern se dressait un pic au sommet duquel était planté la tête couronnée du roi Gregoire.

*   *   *

Il y eu un moment de flottement alors que Trystan regardait Sophia, ou plutôt sa main qui s'était refermée sur une des pièces du jeu.

La jeune femme ne semblait pas savoir ce qu'elle devait faire et avait même l'air plus mal à l'aise que lorsqu'il l'avait fait venir et lui avait donné un verre d'alcool. La petite demoiselle semblait même sur le point même de s'enfuir en courant. Allez savoir si elle n'était pas en train de se demander à quel vitesse elle pouvait filer. La situation dont elle avait eu peur un petit peu plus tôt venait de se réaliser.

La pièce qu'elle tenait entre ses doigts était le roi de Trystan.

Au moins, elle n'avait pas mentit en disant qu'elle savait jouer même si la fierté de Trystan en avait prit un joli coup dans les roustons de se faire battre par une jeune femme d'un niveau social aussi démesurément inférieure à lui. Bien sur, il n'était pas un joueur exceptionnel. Il était même plutôt un joueur moyen. Mais il n'en demeurait pas moins qu'il venait de se faire littéralement écraser par une simple esclave, et une femme qui plus est. Il pouvait se cacher derrière toutes les raisons qu'il voulait, argumenter qu'elle l'avait pris en traitre, que c'était parce qu'il ne s'attendait pas à se qu'elle sache bien jouer ou alors faire une crise parce qu'une petite garce d'esclave venait de se croire permis de battre son maître aux échecs. C'est vrai, pour qui elle se prenait celle là ? D'un autre côté, au moins elle ne l'avait pas laissé gagner et avait vraiment jouer pour remporter la partie et pour être honnête, il trouvait plutôt agréable d'avoir quelqu'un avec qui disputer une vrai partie. Les victoires faciles ou offertes étaient toujours vides et lui restaient en travers de la gorge.

Contrairement à ce qu'elle pouvait penser, Trystan ne s'énerva pas. Il resta calme et se contenta d'esquisser un minuscule sourire avant de prendre la pièce qu'elle tenait.

« Je vais avoir droit à une revanche au moins ? »

Bien sur, il n'avait pas vraiment besoin de pauser la question. Mais les gens riches ont souvent ce genre de fantaisie.

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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Mar 11 Fév - 22:46

Et voilà, ça c'est ce qui arrive quand on se laisse emporter.
Ou quand on accepte un alcool fort qu'on n'a pas l'habitude de boire.
Ou qu'on oublie ce qu'on est devenu.

Petite idiote, mais à quoi penses-tu donc ?
Aux échecs.


Et plus vraiment au fait qu'elle ne joue pas avec son... son... avec qui au juste ? Qui lui a appris les échecs, avec qui aimait-elle jouer près d'une flambée, le soir ?
Pas le moment de penser à ça.
Six vient de laminer son maître et il se pourrait qu'il n'apprécie guère. C'est même fort probable. Raison pour laquelle la jeune fille est figée comme un mulot devant une couleuvre, la grande pièce d'ivoire entre les doigts.

Il se passe peut-être deux secondes, mais elles durent un nombre désespérément grand de battements de coeur anxieux. Six est prête à toutes les réactions. Le coup de rage qui lui ferait voler l'échiquier à la figure. L'ordre de dégager et de ne plus réapparaître à sa vue, glacial et dur comme une de ces pointes gelées qui coulent des toits en hiver, appliquée le long de son dos. La morgue condescendante assortie du "remercie-moi de t'avoir laissé gagner, petite". Le long silence mort et l'immobilité effroyable dans les yeux d'acier, l'ombre de l'estrade mal rabotée du marchand d'esclaves à l'arrière-plan.

Elle s'était aussi préparée au sourire, même si elle ne l'aurait jamais classé dans les probables.
Enfin, sourire... infime flexion du coin des lèvres, et même pas des deux côtés.  

Trystan tend la main et reprend le roi d'ivoire que Six, les doigts glacés, lui abandonne avec gêne, les pommettes enflammées et les yeux baissés. Yeux qu'elle relève brusquement quand il sollicite une revanche. Il n'exige pas, il ne commande pas. Il demande. Ca, c'est du complètement inattendu. Les yeux ronds, la jeune fille le fixe un instant, son étonnement est un peu comique. Elle se reprend rapidement néanmoins et s'incline avec grâce, marquant par là même qu'il ne lui appartient pas d'en décider et qu'elle est à la disposition de son maître.

Et du fond de sa tête, une petite femme brune aux yeux froids ricane et la félicite d'apprendre aussi vite.

Pour s'occuper les mains et l'esprit, et pour ne pas entendre le rire silencieux qui lui hérisse la peau, Six entreprend de remettre l'échiquier en ordre, prêt pour la prochaine partie qu'il plaira à Trystan de disputer, avec qui que ce soit. Elle n'ose pas encore se détendre vraiment, sa méfiance est encore trop présente, et la conscience que cet homme a tous les droits sur elle. Sa présence la met mal à l'aise et son regard lui pèse. Concentrée et précise, elle aligne les pièces les unes après les autres, et s'efforce de ne pas trop penser.

Elle se redresse et se prépare à recevoir son congé pour la soirée quand l'homme se penche vers l'échiquier, le fait pivoter pour inverser les couleurs, et lui fait signe de commencer cette fameuse revanche en maniant cette fois l'ivoire au lieu de l'ébène. La tension remonte dans les épaules de Six, et elle décide cette fois qu'elle surveillera étroitement chacun de ses coups, pour éviter de lui infliger une seconde défaite aussi humiliante que la première. Décision inutile. Cette fois Trystan est nettement plus attentif lui aussi à ce qui se passe sur l'échiquier, et Six se retrouve à plusieurs reprises en position dangereuse. Elle se retient de ne pas se mordiller l'index, un tic qu'on lui a souvent reproché gentiment par le passé, ce passé dont sa mémoire ne garde plus trace. Toute sa concentration est mobilisée non seulement sur le jeu lui-même, mais sur des stratégies qui pourraient la faire perdre sans que ce soit trop manifeste. Il est bien trop aux aguets de ses mouvements à présent, et une manoeuvre manquant de subtilité le vexerait à coup sûr.

C'est donc malgré elle cette fois que la jeune fille accule le roi noir au pat, immobilisé entre les trajectoires croisées d'une dame, de deux tours et d'un cavalier. Il ne reste plus que quelques pièces noires sur l'échiquier ravagé, toutes bloquées par des pièces blanches, sauf un pion égaré qui a toute latitude de filer tout seul comme un inutile vers des lignes adverses qui ont depuis longtemps migré vers le camps dévasté de l'ennemi. Les victimes s'alignent sur le côté de l'échiquier, piteuses.

Piteuse aussi, Six se redresse, avec une petite grimace involontaire. Libre à Trystan de faire déserter son pion encore libre. Le roi est pris. La partie est finie. Une partie qui a pris au moins trois fois le temps de la première, et qui fut âprement disputée, cette fois. La jeune fille ne craint plus vraiment l'explosion de colère ou le renvoi brutal au marché le lendemain matin. Mais elle redoute quand même qu'il se soit vexé, cette fois. Il vient quand même de se faire coincer par une esclave, pour la seconde fois. Même si cette fois il peut se rendre avec les honneurs.
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Trystan d'Artelion
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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Mer 12 Fév - 22:30

Un pat.

Une saleté de pat. Comment une simple esclave pouvait battre quelqu'un qui était tellement supérieur à son rang ? Et surtout qu'est-ce qu'il devait faire lui ? Non parce que même s'il était parvenu à éviter l'humiliation d'une nouvelle défaite, il n'en restait pas moins que c'était son roi qui était bloqué et non pas celui de la demoiselle. Et il fallait bien admettre que contre une esclave, même un pat avait quelque chose d'humiliant. Bon, au moins elle n'irait le répéter à personne. C'était déjà cela de gagner avec Sophia. Pas de risque qu'elle aille livrer des secrets qu'on lui confiait.

Et puis, ça lui donnait quelqu'un avec qui jouer. Et mieux encore, quelqu'un qu'il était motivé à battre. Aetius était un ami, mais ce n'était pas vraiment un grand adepte des jeux d'échecs... sauf quant il s'agissait de prendre la dame bien sur. Mais c'était une tout autre histoire.

Trystan poussa un soupire. Elle l'avait un vexé, mais rien dont il ne saurait survivre.

« Tu peux aller dinner, dit-il en lui adressant un petit geste de la main. Demain toi et Sidonie, vous retournez chez maître Oscrofus. Il vous a louées comme modèles pour la semaine. »

Malgré le fait qu'il la trouvait tout à fait charmante et le fait qu'elle soit proprement incapable de dire le moindre mot, il ne savait pas du tout se qu'il devait penser qu'elle. Avec ses allures de dames, ses connaissances qu'elle ne devrait pas avoir et cette pudeur presque incompréhensible, il n'arrivait pas à comprendre ce qu'elle était et ce qu'elle voulait. Bien sur, elle avait certainement envie de liberté. Mais pour cela, ce n'était pas à lui de briser ses illusions. Il y avait décidément trop de mystère autour de cette fille et dans sa position, Trystan n'était pas certain de pouvoir se permettre d'avoir auprès de lui quelqu'un dont il n'était pas sur.

Pas avec son oncle qui risquait d'engager un spadassin et d'armer son bras.

Enfin, ce n'était pas pour cela qu'il allait la renvoyer au marché. Mais il fallait qu'il éclaircisse les mystères qui planaient autour d'elle.

« Avant d'aller dormir, tu laissera sur mon bureau une tablette de cire. J'aimerais savoir d'où tu viens. Et n'oublie pas de remercier Sidonie pour ce qu'elle a fait, même si en fin de compte elle n'en avait pas besoin. »

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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Sam 15 Fév - 22:13

Cette fois il est mécontent, c'est palpable. Dès qu'elle ressent l'agacement de Trystan, Six adopte le profil bas. Nuque courbée, regard baissé, visage neutre. Surtout ne pas sembler arrogante, et surtout ne pas sembler effrayée non plus. Instinctivement, elle adapte son comportement pour éviter de devenir une menace ou une proie aux yeux de l'homme qui a, peut-être sans le savoir, repris le maintien froid et distant qu'il a manifesté jusqu'alors. La muraille de glace s'est reformée, parfaite et infranchissable.

L'esclave se retient de frissonner, se retient de se hâter, se retient de tout, y compris de révéler sa tension. Elle se contraint au calme et à la précision, se concentre sur son souffle. Elle se lève après qu'il lui ait finalement signifié son congé, s'incline en guise de salut et pour marquer qu'elle a bien reçu ses directives pour le lendemain. C'est quand il donne ses derniers ordres de la soirée qu'elle se fige, un bref instant.

Il ne sait donc pas ?...

Apparemment, il ne sait pas. Comment saurait-il, d'ailleurs. Sa soeur s'est-elle préoccupée de la raison pour laquelle sa nouvelle acquisition n'avait pas répondu quand elle lui avait demandé son nom ? Qui se préoccupe du passé d'une esclave, en principe ?
Et justement il faut qu'elle tombe sur celui-là, qui, lui, prétend vouloir connaître ses origines.
Quelle chance.

Six acquiesce à nouveau, mécaniquement, avant de s'éloigner en silence, à pas rapides, presque furtifs. Elle tourne et retourne dans sa tête ce qu'elle pourrait bien écrire, et sent une vague de panique lui monter à la poitrine. Elle pousse la porte du bureau et va prendre une tablette de cire sur une pile qu'elle y a repérée l'avant-veille, ainsi qu'un stylet. Au moment de quitter la pièce pour gagner les cuisines où l'attend sans doute son repas du soir, elle se ravise. Elle n'a pas faim. Et elle a besoin de calme. Et elle n'a aucune envie de côtoyer les autres alors qu'elle est en train de tirer sur ses méninges dans l'espoir de découvrir ce qu'elles refusent de lui révéler.

La gorge serrée et les mains un peu tremblantes, elle balaie la pièce du regard. Une seule lampe brûle sur la table de travail, les ombres profondes et douces peuplent le reste du bureau. La rumeur de la maison se glisse par la porte entrouverte, elle peut l'entendre, mais éloignée comme ça, elle lui semble moins hostile. C'est comme un murmure encourageant. Pas question d'occuper le grand fauteuil sculpté ni d'utiliser le bureau, évidemment. Six emmène l'unique lampe vers une petite table basse, près de la profonde cheminée ténébreuse où le bois empilé attend la prochaine flambée. Elle s'agenouille devant la petite table, case sa tablette près d'une pile de gros livres reliés de peau, et saisit son stylet.

Deux heures plus tard, elle est toujours là. La tablette a été lissée plusieurs fois sur des mots qui ne peuvent convenir. Une migraine sourde lui martèle le front, la blessure encore mal guérie lui lance derrière les yeux de longues zébrures rouge sombre. Et la panique qui lui serrait le coeur lui est montée dans la gorge. La colère l'y a rejointe, et un désespoir profond. Cela fait un temps infini que Six retient ses larmes, encore des larmes, fichues saletés de larmes qui lui irritent la gorge et lui cognent à la tête, et lui donnent l'impression que respirer, simplement respirer, est une lutte.

Elle a essayé vraiment, à partir de bribes de choses à peine effleurées qui lui ont semblé familières, la harpe, l'échiquier, saisir délicatement les fils impalpables qui lient ces objets à son passé, les tirer à elle à précautions infinies, tenter de les suivre quand ils lui semblent tellement tendus qu'il vont se rompre si elle tire davantage, et avancer de toutes ses forces contre ce qui lui paraît une marée de goudron poisseux qui refuse de se laisser traverser, qui lui alourdit les membres, lui comprime la poitrine, menace à chaque instant de l'entraîner au fond et de la noyer pour de bon. Elle a essayé, vraiment. Mais l'un après l'autre, les fils se sont cassés. Rien n'est revenu. Rien.

Alors elle a écrit "Je ne me souviens de rien avant le marché aux esclaves, j'ai sans doute perdu la mémoire à la suite de ce coup sur la tête, et j'ignore tout de mon passé", et c'est la vérité. L'insupportable vérité. Elle a lissé la cire et recommencé. Autres mots, mêmes paroles. Inlassablement. Et maintenant, dents serrées et yeux douloureux devant sa énième tentative, elle contemple les mots écrits d'une main presque brutale, sans aucune ressemblance avec les petites lettres délicates et précises qu'elle trace d'habitude.

"Je ne suis personne. Je n'ai pas de nom, pas de voix, plus de vie, plus rien. Aucun souvenir qui dépasse les trois dernières semaines. Voilà qui je suis. Rien."

Et c'est tellement vrai, encore plus vrai que les premiers mot somme toute calmes et réfléchis qu'elle a gravés dans la cire. Parce que ceux-ci reflètent l'entièreté de sa vie passée, présente et future, tout ce qui lui en reste.
Rien.

A relire ces mots, le souffle de Six s'emballe soudain et un grincement pénible s'échappe de sa gorge muette. Le stylet vole à travers la pièce et va heurter le pied du lourd bureau de bois, alors que la tablette balayée d'une main violente tombe au sol et glisse, intacte, jusqu'au montant de la cheminée froide.

Roulée en boule, la tête dans les bras, elle lâche prise.
Ses sanglots ne font presque aucun bruit.


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Trystan d'Artelion
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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Lun 17 Fév - 12:33

La maison était calme à cette heure et tout le monde dormait à l'exception d'un bien curieux fantôme dans une robe blanche et légère qui se déplaçait de pièce en pièce.

Sidonie était un petit peu inquiète et ne savait pas vraiment ce qu'elle devait faire. Sophia ne s'était pas montrée au dîner et elle n'avait pas non plus réapparut ensuite. C'était un petit peu inquiétant. La blondinette avait donc décidé de partir à sa recherche. Allez savoir se qui avait put passer par la tête de la jolie muette. Elle pouvait tout aussi bien être en train de se tailler les veines dans un coin que de s'être simplement perdue et de ne plus avoir eu envie de bouger. Quant on ajoutait à cela le naturel dépressif qu'elle affichait et son humeur terriblement sombre du jour, il y avait de quoi s’inquiéter.

Une autre possibilité étant qu'elle soit installée à califourchon sur quelqu'un d'autre. Trystan par exemple. Elle n'avait pas vraiment semblé être attirée par lui, mais au fond, même elle était capable de se rendre compte des avantages que cela pouvait représenter de séduire le maître. Et pour le sexe comme pour beaucoup de choses dans la vie, ce sont toujours ceux qui en parlent le plus qui en font le moins. Le corollaire étant certainement qu'une muette... enfin bref.

Sidonie continuait à chercher sans savoir si elle devait espérer que la demoiselle soit parfaitement en forme et dans les bras d'un amant ou bien en train de déprimer toute seule dans son coin. Malheureusement, l'intermédiaire aurait fait qu'elle serait sûrement dans son lit à cette heure tardive, hors il était parfaitement clair que ce n'était pas le cas.

Par la porte du bureau de Trystan, Sidonie perçus quelques bruits. Sophia devait être là.

Doucement, Sidonie poussa la porte pour savoir si elle avait enfin trouvé sa déprimante et déprimée colocataire. Sophia était en train de pleurer roulée en boule dans un coin. Encore. Décidément, c'était une vrai manie chez elle de se comporter ainsi. Allez savoir se qui avait fait que cette fois, elle s'était mise à pleurer et encore plus ce qui l'avait amené à cela. Qu'est-ce qui s'était passé dans la soirée ? Trystan pouvait être froid et un peu méchant, mais il devait lui annoncer qu'elle allait rester et donc la rassurer. Comment est-ce qu'elle avait put finir ainsi ? Et surtout, qu'est-ce qui pourrait la mettre de bonne humeur et à l'aise si même ce genre de nouvelle lui faisait ce genre d'effet ?

Enfin, pour le moment, il y avait bien autre chose dont il fallait s'occuper.

Sidonie s'approcha doucement de Sophia avant de se mettre à genoux à côté d'elle pour être à sa hauteur. Elle ne savait pas quoi faire pour la calmer et finalement, elle tendit doucement une main pour caresser les cheveux avant d'attirer la jeune femme contre elle pour la serrer dans ses bras. Bien sur, ce n'était pas la première fois qu'elle le faisait et la serrait dans ses bras. Mais en fait, Sidonie ne savait vraiment pas quoi faire d'autre. Elle n'était pas devineresse et pas non plus une experte dans la consolation de demoiselle désespérées. Elle ne savait pas ce qu'elle pouvait faire d'autre que de serrer la jaune femme contre elle pour tenter de lui faire comprendre qu'elle n'était pas seule et qu'elle pouvait compter sur une amie.

Sidonie n'avait malheureusement rien de plus à lui offrir et malheureusement la jolie brunette risquait aussi de juger cela insuffisant. Surtout après le coup que Sidonie lui avait fait en l’emmenant au bordel.

Elles restèrent comme cela un certain temps, en tout cas, jusqu'à ce que les sanglots de Sophia finissent par se calmer un peu.

Sidonie l'aida à se relever avant de l’entraîner vers la sortie.

« Viens, tu as besoin de te reposer. »

La jeune femme sembla ne pas être d'accord et Sidonie la lâcha. Elle ne pouvait pas faire plus qu'elle ne faisait pour Sophia et si la demoiselle ne voulait pas de son aide, tant pis pour elle.

La brunette fila reprendre la tablette et le stylet qu'elle avait jeté un peu plus tôt et resta là sans vraiment savoir ce qu'elle devait faire. Cela suffit à intriguer Sidonie. Suffisamment en tout cas pour qu'elle se penche sur ce que faisait la demoiselle. Elle ne connaissait pas Sophia. Pas beaucoup en tout cas en dehors du fait qu'elle avait une large tendance à la dépression, qu'elle savait lire et écrire, qu'elle avait été agressée avec une incroyable violence et bien sur, qu'elle savait jouer de la musique. Au fond, c'était assez peu. Bien suffisamment pour qu'elles sympathises et au fond, beaucoup plus qu'il n'était nécessaire à un maître. Les esclaves étaient surtout des objets, on ne se lançait pas dans des débats métaphysiques avec eux.

Enfin, sauf quant on s'appelle Trystan d'Artelion et qu'on vit pour ainsi dire seul avec seulement de jolies poupées pour vous tenir compagnie.

« Il t'a demandé de lui raconter ton histoire ? »

Sophia hocha piteusement la tête et, si Sidonie ne savait pas lire, elle était assez intelligente pour se rendre compte que les deux piteuses lignes n'étaient pas suffisantes pour raconter l'histoire d'une personne. Et puis, ce n'était pas non plus sur qu'elles soient bien d'elle ces deux lignes. Elle avait déjà put voir l'écriture de la demoiselle lorsqu'elle avait fait l'inventaire des cadeaux. Elles étaient jolies ses lettres, tout en boucles et en rondeur. Celles là l'étaient beaucoup moins.

« Tu ne te rappel de rien ? »

C'était la seule et unique raison qu'elle voyait au fait qu'elle soit restée aussi longtemps ici. Sinon, elle aurait rédigé quelque chose et serait rapidement venue dîner ou, au moins, se coucher.

Sophia secoua la tête en toute réponse et Sidonie vit repointer des larmes dans ses yeux et Sidonie la repris dans ses bras.

Sidonie se demanda alors si la jeune femme se souvenait de quelque chose de la vie qu'elle avait vécue avant d'être achetée par Lucrèce. Ça pourrait expliquer pourquoi elle était là depuis si longtemps. Après tout, Trystan lui avait demandé à elle aussi de lui raconter sa vie. Il aimait bien savoir qui était à son service. Et si elle était incapable de se rappeler de quoi que se soit, elle avait dut se torturer un moment les méninges.

Sidonie ne savait pas si elle devait la prendre en pitié ou bien l'envier. C'était certes terrible de perdre tout ses souvenirs, mais elle avait peut-être aussi une chance incroyable. Il y avait tant de choses dans les souvenirs de Sidonie qu'elle aurait aimé simplement effacer de son esprit. Ne se souvenir de rien, c'est une bénédiction. Surtout quant on est esclave. On peu redémarrer à zéros. Oublier qu'on a été vendu par sa famille, oublier tout ce qu'on a put subir avant.

« Tu sais, si tu n'as pas d'histoire, tu peux t'inventer celle que tu veux. »

Allez savoir si c'était stupide ou génial, si cela allait lui plaire ou si elle allait se remettre encore à jouer les fontaines.

Le jury délibère.

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Inconnue

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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Lun 24 Fév - 20:38

Il est vraiment très difficile de rester en colère et de se cramponner à son ressentiment quand on est seul, épuisé et en pleine crise émotionnelle. Six aurait bien aimé pouvoir continuer un peu à détester Sidonie, mais là c'était un peu trop pour elle. Alors au diable la rancune, et elle accepte l'épaule sur laquelle déverser ses larmes, encore des larmes, toujours des larmes, à n'en plus finir, décidément. La petite partie d'elle qui l'examine d'un air un peu sarcastique lui demande avec un rien d'ironie dans la voix combien d'océans elle a l'intention de répandre avant de se décider à agir plutôt que subir. Mais que faire, agir sur quoi ? Est-ce vraiment si pitoyable de n'être toujours pas adaptée à sa nouvelle non-existence après ces quelques jours ? Est-ce anormal ? Est-ce que quelqu'un a déjà réussi à encaisser le passage du néant à l'esclavage, la perte de sa mémoire, de sa possibilité d'expression et de sa liberté en une seule fois, et à continuer son petit chemin tranquille avec un sourire paisible sur le visage ? Difficile à dire. Il est même très peu probable qu'un tel amoncellement d'épreuves ait été imposé à suffisamment de personne pour que l'expérience ait une quelconque valeur. Alors ? Alors des larmes, pendant encore de longues minutes. Puis quelques hoquets, des reniflements, et pour finir le silence.

Six respire toujours par saccades quand Sidonie la fait lever et essaie de l'emmener vers la porte. Mais elle s'échappe pour aller ramasser cette horrible tablette, et les fragments du stylet qu'elle contemple d'un air mortifié. Que faire ? Elle a reçu un ordre direct, auquel elle ne peut répondre. Et elle est fatiguée, tellement fatiguée de chercher comment dire...

- Il t'a demandé de lui raconter ton histoire ?

La voix toute proche de Sidonie la fait sursauter, le stylet déjà brisé manque de lui échapper des mains. Elle baisse les yeux d'un air résigné, hoche la tête. La blonde examine la tablette, mais Six sait qu'elle ne sait pas lire, que cette suite de mots ne signifie rien pour elle. Et pourtant, la muette reste bouche bée quand sa compagne lui démontre de manière assez saisissante qu'elle est infiniment plus subtile et perspicace qu'elle n'en a l'air. Constatation qui accable un peu plus Six, qui s'en veut d'avoir songé que puisqu'elle était sans éducation, Sidonie était forcément un peu bête.

- Tu ne te rappelles de rien ?

Et la seule chose que Six peut faire, c'est hocher la tête à nouveau, et constater, fataliste, que ses yeux avaient encore des choses à pleurer. Les bras compatissants de l'esclave blonde se referment à nouveau sur elle, mais ce ne sont que quelques sillons salés qui lui dévalent sur le visage. Elle n'a plus la force de sangloter vraiment, elle est trop fatiguée pour ça.

- Tu sais, si tu n'as pas d'histoire, tu peux t'inventer celle que tu veux.

La voix de Sidonie est douce, assourdie. Six devine quelque chose d'étrange dans ces mots. De l'envie ? En tout cas beaucoup d'amertume. Soudain elle réalise tout l'égoïsme et toute la sensiblerie stupide dont elle fait preuve en s'épanchant de la sorte, alors que l'autre a tout autant de raison de haïr la vie qu'elle, peut-être même bien plus puisqu'elle se souvient de tout, depuis longtemps...

Tandis que toi, tu ne sais même plus ce qui t'a blessée. Tu étais déjà comme ça dans tes premiers souvenirs. Finalement qu'as-tu subi à part la perte de ta liberté ? On ne t'a pas battue, on ne t'a pas violée. Tu as un toit et de la nourriture. De quoi te plains-tu, exactement ? Quel avant regrettes-tu ? Il n'y en a pas, il n'y en a plus pour toi. Mais il y a un maintenant. Et peut-être un après dont il faudrait commencer à te soucier. Tu as maintenant la preuve que tu n'es pas aussi mal lotie que tu pourrais l'être.

Six se redresse doucement et s'extrait des bras de Sidonie. Elle a un léger sourire sur les lèvres, tremblant, et instable. Elle cherche le regard de la blonde, et son sourire s'accentue. Elle aime bien cette idée. Inventer une histoire. Voilà quelque chose qui lui paraît une occupation douce pour un esprit par trop peuplé de fantômes et de vides effrayants. Combler ces vides sous des fantaisies agréables, comme on décorerait de couleurs vives les murs d'une prison grisâtre, changée en forêt magique sous le pinceau. Pourquoi pas. On peut être ce qu'on veut, en rêve. On peut être libre.

Six sourit à Sidonie en se disant que si quelque chose est dommage là-dedans, c'est le fait qu'elle ne pourra jamais lui raconter ces vies qu'elle inventera.

Elle pose un baiser rapide sur la joue de la jeune fille et s'éloigne vers le bureau de Trystan. Elle y pose la tablette, puis va récupérer la lampe sur la petite table près de la cheminée pour la remettre à sa place. Après un instant d'hésitation, elle prend l'extrémité du stylet cassé et trace encore quelques mots dans la cire. Elle a songé un instant à tout effacer et à laisser la cire vierge, après tout c'est ce qu'elle est, une page blanche, un vide. Mais il a demandé qu'elle écrive, elle a écrit... Puis Six se détourne avec un haussement d'épaules et rejoint Sidonie. Ensemble elles quittent la pièce.

Sur le bureau, sous la lampe solitaire, la tablette est posée à côté des fragments du stylet, bien alignée sur le bord de la table. Sous les quelques lignes furieuses emplies de détresse, quelques petits mots sages sont venus s'ajouter, à lettres redevenues petites et précises, délicatement tracées d'une main qui ne tremble presque plus.

"Désolée pour le stylet."
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Trystan d'Artelion
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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Mar 25 Fév - 22:46

« Mais qu'est-ce que je vais faire d'elle ? »

Assis dans un des fauteuil de la salle de jeu du palais, Trystan était en train de disputer une partie de cartes avec Aetius. Autour d'eux, d'autres nobles étaient en train de disputer diverses parties de divers jeux. Il avait eu le temps de consulter la tablette que Sophia lui avait laissé la veille et il ne savait pas ce qu'il devait en faire. De toute évidence, ce n'était pas la peine d'insister sur le sujet. La principale question étant de savoir s'il allait lui faire racheter un stylet ou pas. Il n'en avait pas besoin et avait on ne peu plus les moyen de se l'acheter lui même, mais c'était elle qui l'avait cassé après tout.

Enfin, tout cela n'avait pas tellement d'importance dans l'immédiat. La demoiselle devait être dans l'atelier du peintre à l'heure qu'il était en train de jouer les statues.

« Mon pauvre biquet. Si seulement j'avais autant de soucis que toi lui rétorqua Aetius toujours aussi sarcastique. »

Oui, bon, c'était parfaitement idiot de se comporter comme il le faisait. Il était assez loin de pouvoir prétendre être malheureux.

« C'est vrai quoi. Un homme seul entouré de superbes créatures dont une ancienne prostituée très réputée et une muette qui ne semble plus ingénue qu'une pucelle. Avec un peu de chance, tu pourrais même les convaincre de jouer à trois... enfin, si tu le leur impose pas simplement de le faire. Oh franchement Trystan, je suis malheureux pour toi. »

« Ça va, c'est bon, j'ai compris, grommela le jeune homme. Je dis juste que je ne sais pas trop quoi lui faire faire à cette demoiselle. »

« En dehors des activités nocturnes ? »

« Est-ce qu'il t'arrive de penser aux femmes autrement que par le sexe ? »

Aetius écarta les mains, prenant un air proche d'un saint béat d'admiration devant une idole.

« Allons mon vieux, on sait tous se qui fait tourner le monde. Ce n'est pas ni l'or, ni la gloire, ne les autres trucs de ce genre. Non. C'est le cul. Un beau cul bien rond. Voilà ce qui fait tourner le monde. »

Trystan poussa un soupire. Difficile de discuter avec Aetius en se qui concernait les femmes. C'était un infatigable coureur. Entre ses mains, il ne faisait aucun doute que Sophia serait passée à la casserole depuis bien longtemps. Mais il était souvent de bon conseil et il avait rarement complètement tord. Et puis, s'il y avait bien une personne qui pouvait comprendre Trystan, c'était bien ce garçon à l'étrange chevelure.

« Bon. Plus sérieusement, si tu ne veux vraiment pas la toucher et que tu ne vois pas non plus quoi en faire, simplifie toi l'existence et vend la. Je ne sais pas combien ta sœur l'a payée, mais elle doit pouvoir te ramener une belle somme. Je connais pas mal de personnes rien qu'ici qui t'en offriraient un bon prix. »

Bien sur, il avait promis à la demoiselle de ne pas la vendre et il aurait plutôt été du genre à honorer sa promesse. Mais d'un autre côté, il était difficile de réfuter ce que lui disait Aetius. Non seulement la promesse qu'il faisait à une esclave n'avait pas vraiment de valeur, mais en plus, elle vaudrait sans doute plusieurs centaines d'écus. Largement assez pour motiver la vente d'une esclave certes docile, mais dont il ne savait au fond pas tellement quoi faire.

« Je n'ai pas envie de la vendre. »

« Tu es franchement un mec chiant Artelion. Non seulement tu te prive de ce qui fait a peu près la moitié de la valeur de cette petite, tu te plaint que tu ne sais pas quoi lui faire faire et en plus tu ne veux pas non plus la vendre. »

Difficile de trouver un juste milieu avec Aetius. Soit il l'énervait parce qu'il faisait le pitre, soit il l'énervait parce qu'il avait trop raison à son goût.

*   *   *


Trystan trouva Sophia et Sidonie en train de récurer le planché.

De toute évidence, les maigres capacités de la jeune femme pour ce qui était du nettoyage des casseroles et autres ustensiles de cuisine avait décidé Eugénie à lui donner une autre tâche qui serait peut-être plus appropriée à sa constitution frêle et au fait qu'elle n'était à l'évidence pas du tout habituée à travailler de la sorte.

Il laisserait l'intendante rondouillarde juger par elle même. Pour le moment, il avait besoin de la jeune femme pour une occupation qui relevait exclusivement du grattage de papier. Et apparemment, cela, elle savait le faire plutôt bien.

« J'ai besoin de toi pour un travail de secrétariat, dit-il en entraînant la jeune femme à sa suite. »

Il l’emmena dans son bureau où les attendaient des pilles de parchemins en tout genre.

« Il faut compiler tout ces papiers, brûler ceux qui sont devenus inutiles. On en a pour un certain temps. »

Concrètement, il aurait put le faire tout seul. C'était en tout cas ce qu'il faisait depuis plusieurs années déjà. Mais il avait maintenant une esclave scribouillarde et il avait passé la journée à lui chercher quelque chose à faire. Alors autant ne pas se taper la corvée tout seul. Mais même en s'y mettant à deux, ils en auraient sans doute jusque tard dans la nuit.

Trystan ouvrit plusieurs calepins ainsi qu'un épais registre où se superposaient à n'en plus finir des lignes et des lignes d'écriture serrée et de chiffres.

« Ne la casse pas celle-là, dit-il en tendant à la jeune femme une plume d'oie et un encrier. »

Tant pis pour le stylet. Ça n'avait pas beaucoup de valeur de toute façon. En revanche, une plume bien taillée c'était tout autre chose et il prendrait beaucoup moins légèrement qu'elle casse une plume.

En plus de ça, le fait d'écrire avec une plume lui permettrait de savoir quel était vraiment le niveau de la jeune femme pour les gribouillages. Lorsqu'on a une tablette de cire, c'est facile d'effacer et de recommencer. Par contre, les plumes demandaient beaucoup plus de pratique et de discipline pour être vraiment maîtrisée. Sans compter e fait qu'il était pratiquement impossible de réparer une erreur qu'on aurait encrée sur du papier.

« On reprend bien sur les comptes et les inventaires, dit-il tout simplement. Pour ce qui est des lettres, met de côté celles qui sont marquées du seau de la Couronne. »

C'était un travail long et fastidieux que de reprendre tout ces renseignements l'un après l'autre.

« Sidonie m'a dit que tu ne voulais pas dépenser l'argent qu'Oscrofus vous donnait. Il y a une raison particulière ? »

Il avait déjà sa petite idée, mais il espérait se tromper et que la jeune femme n'espère pas racheter sa liberté avec la malheureuse pièce d'argent qu'elle recevait par jour tant qu'elle servait de modèle.

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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Jeu 6 Mar - 22:15

Décidément, Six n'était ni une servante, ni une paysanne. Impossible. Hier encore, pendant les longues heures passées sous le rayon de soleil poudreux qui tournait autour de son tabouret, les yeux dans le vague au-dessus des têtes affairées des apprentis du peintre, elle se disait qu'il était difficile d'admettre pour passé une vie de servitude et de labeur. Sinon, comment expliquer ces intolérables courbatures qui l'auraient fait geindre la nuit s'il lui restait une voix pour geindre ? Le moindre mouvement l'éveillait tant la douleur était brûlante, et il lui fallait une bonne heure chaque matin pour dérouiller ses membres, ses épaules et son dos engourdis.
Non, impossible.
Ni servante, ni paysanne.
Ni esclave non plus.
Sans quoi elle serait habituée, déjà, à courber toujours la tête.

Non qu'elle provoque quoi que ce soit par fierté excessive, bien sur que non. Elle est assez intelligente pour avoir compris qu'il était vital de garder le regard baissé et la nuque ployée à présent. Mais puisqu'il faut encore qu'elle y pense, c'est que ce n'est pas encore naturel chez elle, n'est-ce pas ? Et donc, c'est récent. Très récent.
Une semaine aujourd'hui.

Six frotte à deux mains, tout le poids de son buste reporté sur la brosse de chiendent qui racle le sol dans son bruit vaguement marin, délivrant à chaque mouvement une petite marée de bulles. Elle a mal aux bras, au dos, et ses mains, soumises à l'agression trop fréquente du savon grossier qui sert à laver le sol, les marmites et le linge, commencent à se couvrir de crevasses. Elle ignore les crevasses, ignore les douleurs, ne se plaint pas. Comment se plaindrait-elle, du reste ? Et pourquoi ? Laver un pavement, c'est mieux que servir de paillasse à une brute hideuse et puante, non ? Alors elle frotte. L'après-midi avance, et elle sait que le peintre ne les attend pas avant demain après-midi. C'est une longue journée. Mais peu importe.

Le labeur l'épuise, mais elle y trouve, étrangement, une satisfaction sourde. Tout ce temps passé à des besognes ingrates, répétitives, abrutissantes, c'est du temps où son esprit peut voguer. Et suivant l'idée de Sidonie, il vogue...

Hier, elle était fille de musiciens itinérants. Son amour pour la musique, sa maîtrise de la harpe, la sensation terrible d'avoir les deux pieds fondus dans la pierre à rester enfermée ici, voilà autant d'arguments qui rendent l'explication plausible, n'est-ce pas ? Une fille de troubadours, un drame, des brigands, une fuite, une chute... la blessure à la gorge et le coup à la tête, et cette solitude totale où elle est tombée, sans personne qui la recherche, qui la réclame... Oui, c'était une belle histoire, celle d'hier.

Avant-hier, elle était l'apprentie d'un marchand dans une ville du Sud. Elle connaissait les chiffres et l'écriture, elle connaissait la sécurité et la joie, et la chaleur odorante d'un pays lumineux au climat doux. Voilà pour ce froid qui lui transit les os, dans cette ville de montagne où la brume glacée montée du lac, le soir, vient coucher avec elle dans ses draps moites.

Avant-avant-hier... Elle ne sait plus. Aucune importance. Seul aujourd'hui compte. Et aujourd'hui, que sera-t-elle ? La journée s'achève, et elle n'a toujours pas trouvé.
Elle sourit doucement, les yeux dans le flou, au-dessus des bulles qu'éveille sa brosse.

- J'ai besoin de toi pour un travail de secrétariat.

Sortie brusquement de son rêve éveillé, la jeune fille lève le nez vers la haute silhouette de son propriétaire qui s'éloigne déjà. Effarée, elle s'empresse de se lever, abandonnant avec un regard d'excuse sa brosse et son seau à la petite Rika, qui la fixe d'un air haineux comme elle s'empresse, en frottant ses mains gercées à sa robe mouillée aux genoux.

Comme Six trotte sur les pas de Trystan, elle sent remonter dans sa gorge l'anxiété contenue depuis l'autre soir où elle lui a laissé, à sa demande, une tablette gribouillée et un stylet brisé. Il n'a fait aucun commentaire, et elle l'a à peine aperçu depuis. Passé quelques heures à se ronger en se demandant comment elle avait pu être assez bête et assez inconséquente pour se laisser aller à tant de stupide émotivité, elle s'était détendue à l'absence évidente de châtiment. Eugénie lui avait lancé quelques regards étranges le surlendemain, mais c'était tout. De Trystan, pas un mot. Alors que la tablette disparue le lendemain prouvait qu'il en avait pris connaissance...

S'il n'avait pas annoncé la couleur en lui disant d'emblée qu'il avait du travail pour elle, elle aurait fait son entrée dans le bureau, encombré d'un fatras de parchemins, blanche comme un cadavre, emplie de frayeur à l'idée que le moment était venu de recevoir le résultat de sa bêtise. Là, elle a juste les yeux un peu fuyants et le souffle trop rapide.

Il passe d'un côté de la grande table de travail surchargée d'une masse de paperasse qui n'y était pas hier. Six ouvre des yeux ronds, lorgne sur les grandes armoires ouvertes, vides, et sur les étagères vides également, à l'exception de quelques gros volumes précieux, visiblement pas concernés par l'inventaire. On dirait que c'est l'heure du nettoyage par le vide. Enfin quelque chose pour fatiguer un peu sa tête au lieu de lui épuiser le dos. La jeune esclave accueille la diversion avec gratitude.

-  Il faut compiler tout ces papiers, brûler ceux qui sont devenus inutiles. On en a pour un certain temps.

Des carnets de parchemin cousu tombent devant elle sur l'espace réduit resté libre sur la grande table, ainsi qu'un grand livre de comptes couvert de pattes de mouches précises et appliquées. Puis un flacon d'encre et une plume.

- Ne la casse pas celle-là.

Et Six pique du nez et rougit, l'allusion est assez claire. Confuse, elle se demande pourquoi il n'a pas réagi à ses quelques mots de rage désespérée. Une partie d'elle est soulagée, l'autre... déçue. C'était un cri de souffrance, un appel à l'aide. Et il n'a pas entendu. La seule à entendre, c'était Sidonie.
Peut-être que quand les esclaves crient, seuls les esclaves entendent.
A fortiori quand ils sont muets.

- On reprend bien sur les comptes et les inventaires. Pour ce qui est des lettres, mets de côté celles qui sont marquées du sceau de la Couronne.

Elle hoche la tête pour dire qu'elle a compris. La main tendue vers une première pile de parchemins, elle réfléchit à une méthode, commencer par trier, courriers, notes et factures, rapports concernant la baronnie, puis classer par date pour entrer dans les registres chaque achat à son tour, quand il l'interrompt, sans même lever les yeux du rouleau qu'il tient devant lui.

- Sidonie m'a dit que tu ne voulais pas dépenser l'argent qu'Oscrofus vous donnait. Il y a une raison particulière ?

Six relève les yeux, il ne la regarde pas, et son visage est comme sa voix, absolument neutre. Elle ne sait pas quelle intention sous-tend sa question. Elle ne sait pas quelle réponse il attend d'elle. De toute façon, elle n'a rien d'autre que la vérité à lui servir.

La pile de tablettes est toujours au même endroit, posée dans un angle de la grande table. Le stylet qu'il lui a donné est brisé, elle n'en voit pas d'autres, et le parchemin est trop précieux pour cet usage. Elle hausse les épaules, prend une tablette, ôte de ses cheveux une épingle de bois lisse qui lui sert à les retenir en arrière, et s'en sert pour écrire rapidement sa réponse. Puis, elle dépose calmement la tablette de son côté à lui de la table, relève à nouveau les mèches sombres qui se sont écroulées dans son cou, les emprisonne sous le pic de bois et se met calmement au travail, sans attendre qu'il lise, qu'il commente, qu'il réagisse. Il n'a pas réagi à l'autre tablette, celle-ci n'a aucune raison de l'émouvoir aussi peu que ce soit.

Deux lignes de petites lettres fermes et nettes, pour dire :

Je n'ai besoin de rien qui puisse s'acheter avec quelques pièces d'argent.

--------------------------------------------------


Le soleil a tourné. Il a glissé de la grande table et cherché noise à la poussière qui essayait de dormir sur les étagères à gauche de la porte. Puis il s'est évanoui, et la nuit est venue. Quelqu'un est entré pour allumer les lampes, et un vague remerciement est monté du côté de la table qui a encore une voix. Sidonie est venue ensuite apporter à Trystan un grand plateau chargé de plats couverts répandant une odeur délicieuse. Il y a à peine touché, à part au vin, dont il sirote une coupe entre deux parchemins. Sidonie a discrètement glissé un fruit à Six, et soufflé un rapide "passe à la cuisine après, on t'a gardé quelque chose" qui lui a valu un petit sourire de gratitude. Le fruit attend depuis sur le coin de la table, et l'estomac de Six la rappelle parfois timidement à l'ordre d'un grondement plaintif d'estomac bien élevé. Mais elle n'a pas le temps, et elle a besoin de ses deux mains.

Des monceaux de parchemin ont changé de place, le feu de la cheminée, repu, ronronne en attendant sa prochaine friandise. Autour de Six, plusieurs piles bien nettes de documents montent régulièrement. A droite, les courriers. Elle a distingué ceux de la famille, ceux de la Couronne, et le reste, par ordre croissant de date, les plus vieux sur le dessus. A gauche, les notes, les factures, et les listes de biens livrés par divers fournisseurs de denrées alimentaires, étoffes, produits variés. Même les deux notes du charpentier et du couvreur qui ont remplacé, il y a deux ans, une partie de la toiture ouest emportée par un orage. La pile des factures et des documents comptables est la plus importante, vu qu'elle transmet, dès qu'elle en a une dizaine, les paquets de courriers à Trystan. C'est à lui de décider ce qu'il veut conserver... Elle a pris pour elle, après un examen rapide, tout ce qu'elle a trouvé au premier regard de parchemins porteurs de chiffres. Par bonheur, un certain ordre régnait dans ce désordre, et elle a déjà pu reporter dans le registre et éliminer ensuite plusieurs piles de factures et notes diverses. Sa petite écriture élégante est venue à la suite de celle du précédent comptable dans le grand livre de compte et dans les carnets d'inventaires.

Un mouvement des épaules pour soulager sa nuque roide, et la jeune fille tend la main pour prendre une autre pile de documents. La nuit s'avance, et elle a déjà entendu l'escalier de bois grincer sous le pas de la plupart des occupants de la maison. Elle est fatiguée, mais paisible. Affairée, concentrée, utile. Un petit sourire très léger lui flotte sur le visage. Elle est presque bien, là, dans la chaleur du feu, dans la lumière dorée des lampes, dans la compagnie silencieuse de cet homme qui ne parle pas, la regarde à peine, et accorde, semble-t-il, de la valeur à son silence.

Surprise, elle découvre qu'elle a déjà nettoyé tout ce qui était à portée sur la grande table. Elle se lève donc et attire à elle plusieurs tas de parchemins en vrac. Ceux-là sont mélangés, tous assez récents. Elle entreprend de faire un tri rapide, facture, lettre de Lucrèce (qu'elle crève sous les griffes d'un ours des cavernes), bon de livraison du drapier Thorgyl, courrier des Gardes, message d'Aetius (qu'il meure les génitoires bouffées par la vérole), lettre du Seigneur d'Artelion, facture, facture, lettre, facture...

... parchemin scellé...

Scellé ? Mais... Comment...

Le parchemin plié à la main, Six reste ahurie, à se demander comment ce document a pu... et puis ça lui devient évident. Il était presque enveloppé dans une liste de fournitures comme si...
... si on l'y avait caché ? Mais pourquoi ?

La jeune fille, perplexe, retourne le parchemin sans trop savoir qu'en faire, et là, sous ses yeux de plus en plus intrigués, le sceau de cire brune, d'apparence intact, s'effrite en quelques gros morceaux. La cire était de mauvaise qualité, comme le parchemin. Les deux couteaux croisés sur le sceau étaient presque indiscernables... Le parchemin se déplie dans la main de l'esclave, les mots, tracés d'une main malhabile, forcent leur passage vers ses yeux, vers sa conscience. Vers sa compréhension.

... surpris à quitter Château-la-Fée à plus de minuit il y a trois jours, à la nouvelle lune...
... suivi l'homme encapuchonné reconnu plus tard, que j'ai déjà parlé à Votre Seigneurie à son sujet...
... le dit Grand-Jean, l'homme des basses besognes du seigneur Darion, facile de le reconnaître avec cette balafre en travers la bouche...
... dans une taverne des Venelles avec quatre hommes qu'il vaut mieux pas rencontrer...
... pris le risque de prendre la table derrière, j'espère que Votre Seigneurie en tiendra compte dans le règlement de...
... entendu la conversation...
... créer un incident lors du tour de Garde...
... sortir les lames au bon moment...
... conseiller la méfiance à Votre Seigneurie dans les semaines à venir...

Six est blême. Elle se lève, le parchemin dans une main, les débris du sceau dans l'autre. Débris dont l'un reste solidement collé au coin du parchemin, comme il se doit, mais dont les autres sont tombés facilement, si facilement. Beaucoup trop facilement. Un parchemin scellé, enfoui sous des piles de comptes. Qui avertit Trystan d'un danger mortel. Et proche. La lune noire, c'était il y a une semaine. Elle s'en souvient bien. Elle a été vendue le lendemain.

La jeune fille se sent à peine quitter sa chaise et contourner la table, s'approcher de Trystan qui lève des yeux distraits d'abord, et rapidement alertés par l'émotion violente imprimée sur le visage blafard de son esclave. Elle lui tend le parchemin, puis tend vers lui l'autre main, avec les débris de cire brune.

Il n'y a que le ronronnement du feu, et le silence.
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Trystan d'Artelion
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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Sam 8 Mar - 23:05

Trystan regarda la jeune femme se servir de la longue épingle de bois qu'elle utilisait pour retenir ses cheveux afin d'écrire une réponse. Est-ce qu'elle se rendait compte à quel point ses gestes étaient gracieux ? Allez savoir si c'était la façon qu'elle avait eu de dégager les cheveux tombés un peu en désordre ou si c'était celle dont elle les avaient à nouveau rassemblés pour les maintenir en place, mais il y avait dans tous les gestes de la jeune femme quelque chose d’éminemment gracieux et délicat. Mais également de très séduisant. Elle n'était de toute évidence pas faite pour frotter le plancher ou pour lustrer les cuivres.

Aetius avait raison. N'importe quel autre seigneur que lui l'aurait déjà mise dans son lit ou en aurait fait une secrétaire particulière pour ne plus avoir à se plonger dans cette énorme pile de papiers par exemple. Alors qu'est-ce qui clochait chez lui ?

Lorsque Sophia se leva pour lui apporter la tablette, Trystan arrêta de la regarder à la dérobée et fit semblant de se replonger dans un parchemin qu'il avait déjà décidé de brûler de toute façon. Mais ce serait toujours moins gênant que de devoir admettre qu'il était en train de reluquer la demoiselle. La honte de s'être comporté ainsi lui fit monter le rose aux joues alors qu'elle lui donna la tablette. Heureusement, l'air détaché qu'il arriva à afficher lorsqu'elle lui donna sa réponse, comme si cela n'avait aucune importance, et la relative pénombre, empêchèrent la jeune femme de le remarquer. Ou alors, elle était non seulement une très bonne scribouilleuse mais aussi une actrice hors pair. Allez savoir.

Se penchant légèrement en avant, Trystan l'observa de dos à la dérobée et se repris quant elle se remit à sa place.

Non mais qu'est-ce qui lui prenait de se comporter comme un petit puceau bon pour le déniaisage ? Franchement, ça devenait n'importe quoi. Cette fille était une esclave. Au mieux, elle ne pourrait être qu'une distraction, un bout de viande qu'on consomme et qu'on jette ensuite lorsqu'on en a fait le tour et qu'on commence à s'ennuyer. Au pire, elle serait une fabrique à bâtards et se mettrait rapidement à pondre et franchement, Trystan avait déjà largement assez de problèmes de famille pour ne pas avoir envie d'y rajouter une bande de bâtards. Même de bâtards d'une superbe esclave. Et puis, il n'était pas question de donner à Lucrèce la satisfaction de se dire qu'elle avait bien choisi son cadeau.

Pourtant par les Astres, on pouvait dire qu'elle ne l'avait pas loupé.

Autant Sidonie et les tentatives précédentes de Lucrèce avaient été laborieuses et plus risibles qu'autre chose, autant cette fois, c'était presque du sur mesure qu'elle lui avait apporté. Sophia était tout ce qu'aimait le jeune homme avant la mort de Cyrielle et qu'il aimait toujours. Même cette cicatrice qui lui barrait la gorge et qu'elle trouvait certainement hideuse, lui ne pouvait s'empêcher de penser que cela la rendait intéressante et plus désirable encore. Non pas qu'il aime les mutilés et les atrophiés. Mais il se sentait plus proche d'elle. La vie les avait tout les deux marqués. Différemment, certes, mais marqués tout de même. A la réflexion, il se sentait plus attiré par Sophia parce qu'elle aussi avait eu à souffrir de la vie qu'il ne l'aurait sans doute été si Lucrèce la lui avait offerte aussi neuve que si elle sortait tout juste du ventre de sa mère.

Et le tout amenait à des images attirantes que Trystan ne pouvait pas empêcher de se balader dans sa tête. Il  se voyait embrasser la muette et savourer langoureusement le goût de ses lèvres qui semblaient si douces, caresser ce sein rond, sentir le souffle de la jeune femme dans son cou et...

Trystan secoua la tête comme pour tenter de chasser ces pensées. Peut être qu'il serait bon de cesser enfin son veuvage. Mais il ne parvenait pas à s'y résoudre. Il ne parvenait pas à se faire à l'idée de laisser partir Cyrielle. Elle était morte, mais aussi longtemps qu'il resterait le Veuf, il avait l'impression qu'elle resterait avec lui d'une certaine manière. C'était à la fois troublant et surprenant que de penser qu'il était plus fidèle à son épouse maintenant qu'il ne l'avait été de son vivant.

Prêtant finalement attention à la tablette que Sophia lui avait donné, il la parcourut rapidement et serra les dents. De toute évidence, elle voulait sa liberté. Et c'était dans l'espoir de la racheter qu'elle avait gardé les pièces d'argent. Comment lui expliquer que ce qu'elle cherchait à obtenir n'arriverait jamais? Les esclaves comme Sidonie étaient généralement évaluées en fonction de leur âge et de leur beauté. C'etait les critères qui primait pour elles. Leur beauté et leurs fertilité était les principaux critères. Souvent elles passaient de mains en mains, perdant petit à petit de la valeur pour finir par racheter leurs liberté pour quelques pièces si elles vivaient assez longtemps pour cela. Pour les esclaves comme Sophia les choses étaient très différentes. Elles avait une connaissance. Elle savait lire écrire et compter. Cette capacité au contraire de sa beauté ne fanerait pas avec le temps. Elle aiguiserait et gagnerait en valeur au fur et à mesure que les années passeraient. Peut être qu'un jour Sophia serait la préceptrice ou la nourrice des enfant de Trystan. Mais ses connaissances la faisait entrer dans une catégorie d'esclaves très particulières. Celles qui avaient trop de valeur pour qu'on accepte de leur rendre leur liberté. Mais comment dire cela a cette jeune femme qui semblait enfin avoir trouvé un équilibre et se prendre de temps à autres à sourire?

Trystan n'avait aucune envie de lui dire. D'autant plus que si jamais la jeune femme lui présentait un sac plein d'or, il n'était pas certain d'accepter sa requête. Elle était la première femme depuis la mort de Cyrielle sont il trouvait la présence agréable. Peut être que cela venait du fait qu'elle ne pouvait pas parler. Ou alors parce que depuis plusieurs jours il se faisait humilier aux échecs. Mais quoi qu'il en soit, il n'était pas question qu'il sacrifie cela. Même si son refus devait amener la jeune femme à le détester. Ce serait toujours mieux que de replonger dans la solitude.

Ouvrant doucement un tiroir de son bureau, il y glissa la tablette contre celle que la jeune femme avait déjà rédigée à sa demande. Il ne savait toujours pas comment y répondre. S'il avait parfaitement saisit la détresse et l'appel à l'aide contenu dans ces mots, il n'avait pas le rôle pour lui répondre. Dans cette histoire, il n'était pas le preux chevalier sauvant la demoiselle en détresse. Ici, il était l'ogre, le terrible monstre qui l'avait capturé et la réduisait à la servitude.

Il aurait pût l'affranchir d'un claquement de doigts, mais il préférait la voir enchaînée prêt de lui que libre au loin.

*   *   *

Heureusement pour Trystan, la masse de travail qu'il avait à réaliser avec Sophia avait défini par le distraire de ses pensées plus basiques qui lui avaient traversé l'esprit un peu plus tôt. Et même s'il était parfois pris d'une furieuse envie de dégager tout ces papiers pour atteindre la demoiselle et lui offrir un langoureux baiser alors qu'elle serait éperdue d'amour, la réalité le rattrapait bien vite. Non seulement ils avaient beaucoup de choses à faire, mais le rythme rapide de la jeune femme obligeait le seigneur à une certaine concentration pour ne pas se retrouver dépassé. Et puis, elle chercherait sûrement à sauter par la fenêtre s'il s'avisait de trop approcher.

Sidonie lui avait apporté de quoi manger et avait certainement laissé quelque chose à Sophia. Pas qu'il l'ai remarqué, mais Sidonie vivait depuis assez longtemps dans cette maison pour qu'il sache qu'elle ne laisserait pas Sophia sans rien. Et cela même s'il était inconvenant qu'un homme comme Trystan mange avec une femme d'aussi basse extraction.

D'ailleurs, il commençait à se faire tard. De toute évidence ils n'auraient pas fini ce soir. Peut être qu'il devrait renvoyer la jeune femme avant que son estomac ne se fâche et ne se décide à manifester plus bruyamment son mécontentement. Il auraient le temps de continuer le lendemain et il y avait peu de chances de toute façon que ce passage en revue apporte quelque chose de spectaculaire. Après tout, Trystan avait encore de l'or dans son coffre ainsi qu'une lettre de change et ne faisait pas de dépenses inconsidérées.

Il allait dire à Sophia de partir quant elle s'approcha de lui en courant presque comme si elle avait vu un fantôme. Il l'avait déjà vue anxieuse et inquiète mais l'expression qu'elle arborait était cette fois plus proche de la panique. Qu'est ce qu'elle avait bien pût trouver pour se mettre dans un état pareil. Prenant le parchemin, Trystan commença à le lire . Puis il le relut une seconde et une troisième fois pour être certain d'avoir bien compris. Oubliant totalement Sophia toujours plantée la, le jeune homme bondit vers la fenêtre.

"La lune... Ça fait quelques jours."

Poussant une volée de juron, il se mît à faire les cent pas avant de se tourner vers Sophia.

"Tu sais ce que ça veux dire, demanda-t-il en criant?"

Tremblante, la jeune femme secoua la tête.

"Ça veux dire que cet enfoiré à tout mis en place alors qu'il me souriait et me souhaitait un bon anniversaire."

Il en était presque à hurler ce qui n'était sans doute pas pour rassurer Sophia.

Trystan poussa un cri en frappant sur son bureau avant de se calmer, se mettant assis dans son fauteuil.

Il devait se calmer et réfléchir. Ce n'était pas en hurlant sur la pauvre jeune femme qu'il allait trouver quelque chose pour se sortir de la situation. Il ne pouvait pas ne plus effectuer les patrouilles avec la Garde. Se serait non seulement faillir à sa parole, mais aussi perdre tout le respect qu'il avait réussi à acquérir des anciens de la garde justement en effectuant toujours ses missions sans se plaindre. Ne rien dire étai risquer de mettre ses compagnons en danger et il répugnait à alerter Cimerouge. Il était compétent, mais l'affaire prendrait une trop grande proportion. Les Artelion lavaient leur linge sale en famille. C'était à lui de marrer et de répliquer.

"Tu n'as rien fait de mal, dit-il pour tenter de rassurer une Sophia qui semblait prête à quitter la pièce quel que soit la façon de la faire. Mon oncle à décidé de me tuer."

Il n'y avait pas la moindre émotion la dedans. Il de contentait d'énoncer un fait. Aussi déplaisant soit-il.

"Et j'avoue que j'aurais crus avoir plus de temps avant qu'il ne se décide."

C'était la seule chose qui le surprenait vraiment. Darion était un homme courageux et la seule chose à l'avoir jamais effrayé n'était autre que son frère ainé. Trystan en était venu à penser que Darion ne tenterait rien avant la mort de Tankred. Apparemment, il était plus hardis.

"Tu étais la à mon anniversaire. Tu l'as vu me le souhaiter. Et quelques heures plus tôt, il ordonnait de me tuer... Mon oncle veut ma mort."

Il avait compris depuis longtemps qu'ils en arriveraient la. Mais c'était une chose de l'imaginer. C'était autre chose de vivre que celui qui avait fait de vous une homme se décide à vous ôter la vie.

Son masque de seigneur tombé, Trystan s'affaissa, comme abattu par le coup qu'il venait de recevoir et, pour la première fois depuis que Sophia l'avait rencontré, les yeux humides.

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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Dim 9 Mar - 20:36

La colère est un spectacle effrayant, surtout quand on dépend entièrement de celui qui en est la proie, plus encore quand on vient de lui mettre en main la cause, et même si on sait qu'on lui a probablement, ce faisant, épargné un grand danger. Six se tient raide comme une planche à l'angle du grand bureau, suivant des yeux Trystan qui arpente la pièce en jurant comme un charretier. Elle a beau essayer de devenir invisible et impalpable, il l'apostrophe à plusieurs reprises, la prend à témoin de la duplicité de son cher oncle, et la jeune fille ne peut qu'acquiescer. Quelque chose qu'elle a beaucoup de mal à tenir en respect lui hurle dans la tête qu'elle ferait mieux de courir et vite avant que cet animal furieux s'en prenne à elle pour se défouler, mais elle se cramponne désespérément à sa confiance toute relative en l'homme civilisé qui ne s'est pas vexé ouvertement de se faire massacrer aux échecs deux fois de suite. Mais il s'en faut de peu, de très très peu.

Il tempête et vocifère, puis va s'effondrer dans son fauteuil. L'émotion est violente sur son visage, et, surprise, l'esclave lit sur ses traits, au-delà de la colère et de l'indignation devant une trahison aussi sournoise, quelque chose qui la touche malgré elle. Il est déçu, il est blessé et il est malheureux.

Il faisait surveiller cet oncle mais au fond, il n'y croyait pas vraiment, à ce danger. Il n'avait pas de substance. Et là il tient la preuve au creux de sa main. Et elle vient de le mordre au sang.

Trystan tente de la rassurer en lui sortant une évidence ou deux. Elle sait pertinemment qu'elle n'a rien à voir là-dedans. Par contre elle ne croit pas une seconde au détachement qu'il a mis dans sa voix. Parce que ses yeux disent tout le contraire. C'est l'orage, là-dedans. Le gris pâle a viré au sombre, elle voit presque les éclairs. Et de fait le calme se brise à la fin, et elle l'entend, le chagrin. Elle le voit. L'orage crève et la pluie menace.

Les hommes n'aiment pas qu'on les voit faibles. Leurs larmes doivent rester secrètes. Ce n'est pas une affaire de femmes, tout comme il y a des choses qu'une femme ne partagera jamais avec un homme, aussi proche d'elle soit-il. Trystan et elle ne sont pas proches, elle est une esclave, une chose qui lui appartient. Difficile de savoir s'il se sentira plus libre ou moins libre de laisser sa peine s'exprimer devant elle du fait qu'elle n'est pas une personne pour lui. Dans le doute, Six préfère lui laisser du temps.

Elle se détourne de lui, son regard se pose sur le plateau que Sidonie a apporté plus tôt. Il y a une carafe d'argent, du vin. La coupe est là, sur le coin de la table de travail, vide. Six l'emporte, à pas légers, silencieuse comme un petit fantôme. Comme si le moindre bruit pouvait briser quelque chose de fragile et de très précieux. Sans un heurt, elle remplit la coupe. Elle maîtrise sévèrement le tremblement de ses mains. Quelques secondes pour qu'il décide ce qu'il veux cacher ou pas, puis elle revient vers lui, toujours en silence. Elle s'approche en essayant d'être une ombre, mais c'est difficile. C'est difficile aussi de ne pas glisser un regard vers ses yeux d'orage, mais elle y parvient presque, le regard est si bref qu'on pourrait penser l'avoir rêvé. Juste assez pour voir qu'il ne s'est pas laissé aller, mais qu'il n'est pas vraiment rentré dans la coquille épaisse d'acier glacé qu'il arbore le plus souvent. Elle lui glisse la coupe en main. Ce n'est pas un ordre, elle n'a pas d'ordres à lui donner. Un conseil, peut-être. Une attention.

Il faut qu'il se reprenne un peu... parce que ce n'est pas tout. Il lui murmure un remerciement, et lui adresse un vague sourire. Le froid dans ses yeux vient de l'intérieur, et elle a presque envie de lui dire que cet oncle ne mérite pas sa douleur. Mais évidemment, Six ne dira plus jamais rien.

Elle attend qu'il ait bu une gorgée à la coupe, puis une seconde gorgée. Qu'il ait expiré une partie de ce qui l'étouffe.

Il faut qu'il sache.

En ayant l'impression de commettre un acte interdit, elle lui prend la main qui ne tient pas la coupe, juste pour la retourner et en découvrir la paume. Sa peau est froide, c'est étrange parce qu'il fait bon dans la pièce. La sensation du contact lui reste sur les doigts, même si elle a fait aussi doucement et aussi vite que possible. Tout aussi doucement, elle lui dépose dans le creux de la main les fragments de cire du cachet brisé. Il fixe sa main et ne semble pas comprendre. Alors elle reprend le parchemin qu'il a jeté sur la table, au hasard, le retourne pour qu'il les voie clairement, les petites traces.
Là où le cachet a été décollé avec une lame mince chauffée à la flamme. Cette petite tache de suie, cette petite traînée brunâtre de cire fondue restée sur le parchemin. Le coin où le cachet tient encore solidement, trop solidement pour que cette lettre ait pu normalement s'ouvrir sans qu'il doive être brisé.
Prise d'une intuition, elle retourne du bout du doigt l'un des plus gros morceaux de cire dans le creux de la main inerte de Trystan. Et on les voit aussi, les stries tracées par la lame chaude, les petites cloques formées quand on a passé rapidement l'arrière du cachet à la chaleur pour le recoller sur le document replié.

C'est limpide.
Limpide pour elle, mais Trystan, affecté comme il l'est pas le triste constat qu'un membre de sa famille proche cherche à la faire tuer, comprendra-t-il ?
Six guette son regard, et la lueur qui lui dira qu'il a vu tous ces indices ténus, et que leur signification est devenue claire pour lui aussi.

C'est sans doute la première fois qu'elle l’observe aussi longuement.

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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Mer 12 Mar - 21:22

Pour être tout à fait honnête, Trystan ne se rendait même plus compte qu’il n’était pas seul avec la jeune femme. Sophia aurait put être là ou ne pas être là, cela n’aurait rien change en se qui le concernait. Il avait déjà à digérer l’information qu’il venait de lire sur ce parchemin et c’était largement suffisant pour ne plus se préoccuper d’une petite esclave insignifiante. Il avait envie de la chasser d’ailleurs. Elle n’avait plus rien à faire dans cette pièce. Se qui suivrait serait de toute façon une affaire entre Artelion. Elle n’avait pas à s’en mêler.

Mais elle restait là, à peu près calme, figée. De l’endroit où elle se trouvait, la lumière de la cheminée ne l’éclairait qu’à peine et la jeune femme immobile ressemblait à un fantôme ou à une statue de marbre, immobile dans la nuit.

Droite et glacée.

Comme toujours.

Il n’avait pas besoin d’une statue et de toute façon, qu’est-ce qu’elle pourrait bien apporter ? Elle n’était rien d’autre qu’une esclave muette que Lucrèce avait été pêché dans les Astres seuls savaient quel fange pour venir tenter de le séduire. Et elle n’avait même pas foutue de faire les choses correctement. Le désir qu’il avait ressentit plus tôt pour elle n’était pas de son fait et elle cherchait toujours à tout prix à rester le plus loin possible.

Non seulement elle était muette, mais en plus elle n’était pas foutue de remplir la plus simple des missions qu’on peu confier à une femme.

Une bouffée de haine monta dans la gorge de Trystan, lui donnant envie de frapper la jeune femme. C’était de sa faute après tout. C’était à cause d’elle qu’il ressentait à nouveau cet attachement qui le faisait souffrir et c’était également à cause d’elle qu’il avait découvert cette lettre et l’abomination qu’elle contenait. S’il était déjà arriver à Trystan de secouer un peu des esclaves fainéants, il n’en avait jamais vraiment frappé. Pour autant, il lui venait l’envie de battre Sophia à ce moment précis.

C’était facile. Elle était loin d’avoir la force ou l’habitude de la violence. Elle encaisserait surement très bien les coups. Trystan se prendrait peut-être quelques coups d’ongles désespérés, mais elle allait finir massacrée. D’après ce qu’il savait, pas mal de seigneur s’achetaient des esclaves pour les frapper dans ce genre de situation. C’était une façon de se défouler à moindres frais à condition que l’esclave en question soit assez solide pour ne pas mourir après quelques coups. Une sorte de punshing ball humain en résumé.

Non. Elle n’était pas responsable. Du moins pas de plus que d’être aussi dépravée qu’une pucelle pour sa nuit de noce. Si elle n’avait pas été là, il aurait simplement découvert le message tout seul.

Trystan sera le poing et se força à ravaler son chagrin. Ce n’était pas le moment de se laisser aller et surtout pas devant une esclave. Quel respect on pouvait attendre de ses esclaves quant on se laissait ainsi aller à ses sentiments ? Aucun. Les esclaves avaient besoin d’être dressés, dompter et maîtriser. On ne se faisait pas obéir en étant un maître gentil et compréhensif. Au mieux on obtenait l’anarchie et les scandales. Non seulement il n’était pas question d’entacher ainsi le nom des Artelion par une trop grande sensiblerie, mais en plus, Trystan avait bien conscience que tenir cette maison n’était rien d’autre qu’une étape. Gérer l’Artelion serait beaucoup plus complexe et lourd.

Ravalant les larmes qui lui avaient monté aux yeux, Trystan ne se sentait toujours pas très bien, mais au moins, il avait suffisamment repris le contrôle sur lui-même pour que cela ne se voie moins. Ce fut le moment que choisit Sophia pour s’approcher de lui et lui glisser une coupe dans la main. Elle resta les yeux baissés, et à vrai dire, Trystan ne la regardait pas. Il gardait les yeux sur la coupe qu’elle venait de lui servir. Malgré ce qu’il avait pensé plus tôt, Sophia était une fille bien. Le fait qu’elle soit également incapable de parler ajoutait sans doute à l’affection que Trystan commençait à lui penser. Il n’aurait à coup sur pas supporté que quelqu’un tente de l’apaiser à ce moment là. Pas avec des paroles creuses et de pseudo leçons de morale sensées enseigner à relativiser et à garder son calme. Si elle avait ne serais-ce que prononcé un mot, il y aurait eu des chances que les coups soient partis dans l’instant, libérant la colère qu’il avait refoulé.

Mais cette coupe de vin est exactement se qu’il lui fallait. Non pas pour noyer dans l’alcool ce qu’il venait de découvrir. Mais c’était une attention. Sophia aurait put rester complètement détachée et ne pas faire quoi que se soit pour lui, attendant simplement qu’il lui demande de déguerpir. Il l’aurait certainement fait au bout d’un moment. Elle n’avait pas non plus lancé un grand élan de gentillesse feinte pleine de pathos et de câlin, ce que Trystan n’aurait pas apprécié non plus. Cette coupe était un juste milieu parfait entre les deux. Ce n’était ni trop, ni trop peu, mais juste ce dont Trystan avait besoin comme attention à ce moment précis.

Portant la coupe à ses lèvres, Trystan la but avec lenteur. Le goût amer disparut assez vite et la sensation de chaleur qui ne tarda pas à monter de son estomac avait quelque chose de très réconfortant. Il se sentait mieux. Un peu cotonneux, ce n’était pas son premier verre et il n’avait pas avalé grand-chose de son diner, mais il se sentait quant même mieux après cette coupe.

Il remercia légèrement la jeune femme, ne sachant plus où donner de la tête. Trop de choses se bousculaient dans son esprit. Entre le désir qu’il avait ressentit pour elle un peu plus tôt, la colère et la tristesse devant la preuve de la trahison de son oncle ainsi que la fatigue de la journée et le sentiment d’urgence de devoir agir pour éviter de se faire tuer, le tout imbibé d’un peu trop d’alcool pour rester parfaitement lucide. Il n’y avait plus vraiment de place pour autre chose et il n’arrivait pas à se concentrer sur un sentiment en particulier.

Doucement, Sophia lui prit la main. Allez savoir ce qu’elle avait en tête, mais c’est plutôt bénéfique. Tout en prenant conscience qu’il a les mains froides, Trystan ne peu s’empêcher d’apprécier le contact avec son esclave. Malgré les ampoules et les écorchures qu’il sent sur sa paume, elle a de longs doigts fins et bien dessinés. Des doigts de musicienne et d’artiste bien plus que de servante. Pourquoi est-ce qu’il l’utilise pour récurer le sol et les marmites ? La réponse lui vient lorsque les images qui lui avaient traversé l’esprit un peu plus tôt repassent devant ses yeux.

Il a fait une promesse.

Trystan a peut-être des défauts, mais c’est un homme de parole. Il a promis à Sophia de ne pas la toucher et il doit s’y tenir. Elle n’est qu’une esclave et loin d’être physiquement capable de l’empêcher de faire ce qu’il veut. Elle ne serait pas capable de lutter s’il commençait à la déshabiller.

Au moins, pendant qu’elle récure et nettoie la maison, il ne l’a pas sous le nez et ne risque pas de faillir à sa promesse.

Perdu dans ses pensés et un peu ralenti par l’alcool, Trystan n’a qu’à peine remarqué les morceaux de cire qu’elle lui a mis dans la main. Mais visiblement, c’est quelque chose d’important parce qu’elle insiste pour lui montrer le parchemin et surtout, la partie qui entourait le cachet de cire. Puis, poussant un gros morceau du bout du doigt, elle lui indique de petites traces laissées sur le cachet.

Quel idiot.

Percuté par le contenu de cette lettre comme il l’a été, Trystan en avait complètement oublié de vérifier l’état du cachet. Cette lettre avait de toute évidence été ouverte puis refermé pour que personne ne se rende compte de rien. Celui qui l’avait fait avait été assez habile pour dissimuler son forfait. Après tout, séparer deux bouts de papiers avec une lame, ce n’est pas facile, on se retrouve vite à carboniser le papier, ce qui est loin d’être discret. Mais il n’était pas assez fort ou pas assez entraîné pour avoir fait les choses à la perfection. Il a laissé assez de traces pour qu’on se rende compte qu’il y avait eu quelque chose de louche.

C'est ténu, mais c'est bien là. Restait à savoir où cela avait put arriver et qui l'avait fait.

De toute évidence, son espion n'avait pas été découvert. Dans le cas contraire, il n'aurait pas reçus ce message. Bien sur, son oncle aurait put tenter de le mettre sur une mauvaise piste. Mais ce ne pouvait pas être le cas. Si l'espion s'était fait attrapé, il aurait alors été inutile d'ouvrir son courrier. Le message pouvait aussi avoir été ouvert sur la route. Mais là aussi c'était assez improbable. Il aurait fallut que ceux qui l'avaient intercepté sachent parfaitement quel lettre prendre et alors, dans ce cas, il aurait été bien plus simple de juste la garder et Trystan ne l'aurait jamais reçus.

Il y avait une toute dernière possibilité. Mais elle était particulièrement déplaisante.

« Il y a un traître dans cette maison, fini par dire Trystan. »

C'était la seule et unique explication logique qui expliquait se qui se passait. Cela aurait rapidement été révélé si jamais on avait volé la lettre, il aurait fini par s'en rendre compte et certainement avant la prochaine tournée. Apparemment, il était prévu de le tuer pendant un tour de la Garde en ville. C'était la solution la plus logique tellement faire une tentative dans le palais aurait été voué à l'échec. Mais cela impliquait aussi qu'il allait falloir attendre avant de mettre cela en place. Les Gardiens de la Reine n'étaient pas chargé de la sécurité dans la ville, seulement de celle du palais royal. Les tournées qu'ils effectuaient dans les rues se faisaient seulement en appuis à la milice et étaient beaucoup moins nombreuses.

Ils cherchaient donc quelqu'un de malin capable de tenir un crayon. Malheureusement, Trystan avait fait en sorte de s'entourer de gens malin. Il en résultait que si pas grand monde ici ne savait lire, beaucoup étaient capable de se débrouiller et il ne fallait pas une grande intelligence pour copier une lettre. Après tout, l'écriture n'était rien d'autre qu'une succession de petits dessins. Si vous saviez tenir un crayon, vous saviez dessiner des lettres.

Tout le monde était suspect.

Ses esclaves parce qu'ils pouvaient simplement vouloir la liberté. Ses soldats et serviteurs pour l'argent ou tout autre forme d’avantages que pouvait leur promettre Darion.

« En fait, tu es la seule à qui je puisse faire confiance, murmura Trystan en regardant la jeune femme esclave. »

Elle était avait été achetée par Lucrèce qui n'avait aucun intérêt à se que son oncle devienne baron. Et elle était là depuis trop peu de temps pour que son oncle l'ai débauchée.

C'était totalement désespéré et Trystan ne put retenir un rictus. Il tentait d'éloigner cette fille de lui pour ne pas risque de faillir à une promesse et au final, il ne pouvait se fier qu'à elle.

Les Astres sont parfois cruels.

« Je ne peux faire confiance à personne à part toi. »

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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Mer 2 Avr - 19:44

Il a fallu le temps pour que Trystan comprenne. Ou plutôt pour qu'il accepte ce qu'il venait de comprendre.

Un traître. Ou une traîtresse.
N'importe qui.
Il n'est même pas nécessaire de savoir lire, juste d'avoir la main assez habile pour recopier le message ou pour l'emporter à qui doit en prendre connaissance avant de le remettre à sa place.
Quelqu'un qui espionne mais ne veut pas que ça se sache, et qui n'a pas détruit le message même si Six l'a trouvé caché sous une pile de papiers. Donc l'oncle comploteur n'est pas à l'origine de ceci. Qui alors ?
Comment le saurait-elle ?... Elle ignore tout des intrigues qui se trament au sein de la baronnie d'Artelion. La seule qu'elle connaît est Lucrèce. Et Lucrèce aurait sûrement veillé à ce que son frère chéri trouve ce message au plus vite.

- Tu es la seule à qui je puisse faire confiance.

Le sourire de Trystan est plus qu'amer, et son regard est comme un ciel d'orage, brièvement illuminé d'éclairs cachés encore dans les masses de nuages qui roulent leurs menaces grondantes. Mais pas pour elle, les menaces.

Six comprend très bien ce qu'il veut dire. Elle est là depuis peu, elle est un cadeau de la soeur bien-aimée, une fille achetée au hasard sur un marché, il est très peu probable qu'elle soit quoi que ce soit d'autre que ce qu'elle est. Et c'est après tout elle qui lui a mis les preuves dans la main.

S'il savait, en plus.
L'épreuve que Sidonie lui a fait subir a été suffisamment impressionnante pour que sa situation lui apparaisse avec toute la limpidité nécessaire. Ici, elle est en relative sûreté, et on s'occupe bien d'elle. Ailleurs, rien n'est certain. Elle l'a compris, même si lui ignore sans doute qu'elle en est déjà venue à cette conclusion.

Alors il a effectivement raison. Il peut lui faire confiance. Parce que s'il tombe, c'est l'inconnu qui s'ouvre devant tous les esclaves de la maisonnée, voire même le marché. Et pour rien au monde elle ne laissera ça arriver si elle peut l'empêcher.

Trystan a toujours les yeux levés sur elle, ce doit être le regard le plus long qu'ils aient échangé. Peut-être deux secondes. C'est long deux secondes. Elle ne s'attendait pas à ce que ce soit si facile, du reste. Toute la résolution doit être dans ses yeux à elle, lui n'est qu'émotions âpres, colère et chagrin qui s’entremêlent, déception profonde. Elle a l'impression que c'est elle qui est forte et lui qui s'appuie sur elle, et c'est étrange, elle en ressent de la fierté.

De la confiance.
En arrivant ici il lui a promis que personne ne la toucherait et jusqu'à présent il a tenu parole. Elle a bien du lui faire confiance, elle, elle n'avait pas le choix. Et ça lui a pesé, de ne pas savoir...
Ce soir, c'est lui qui n'a pas le choix.
Elle pourrait lui "faire payer" toutes ses incertitudes à elle en le laissant dans le noir, mais au delà du fait qu'elle n'y gagnerait rien, bien au contraire, elle n'a pas envie de le voir souffrir. Il n'est pas celui qui lui a tranché la gorge, ni volé sa mémoire, ni qui l'a mise en vente sur le marché comme un quartier de boeuf à l'étal. Il n'est pas son cousin aux yeux gluants, ni sa soeur au coeur froid et aux paroles fausses. Il n'est pas l'incarnation de son malheur. Elle ne lui veut pas de mal.

De la confiance.
Il y a peu de façons d'exprimer qu'on doit en être digne, qu'on veut en être digne.
Les mots sont étroits et mal faits pour décrire toute la complexité et la profondeur d'un sentiment qui repose en équilibre instable sur un besoin mutuel. Il y a des gestes, par contre, qui sont suffisamment clairs.

C'est téméraire, une fois encore, et Six sait que si elle réfléchit trop elle risque de reculer. Alors elle ne s'en donne pas le temps, c'est mieux. Elle s'était reculée d'un pas ou deux, elle s'approche. La main qui tient la coupe est basse, alors elle pose rapidement un genou sur les dalles. Ce n'est pas un geste de déférence, pas cette fois, au contraire. Elle se met au même niveau que lui, ou presque.
Ne pas réfléchir.
Il ne s'y attend pas alors elle n'a aucune difficulté à subtiliser la coupe à moitié vide, et à la porter à ses propres lèvres. Une gorgée, pas plus, c'est suffisant.

Boire dans la coupe de l'autre. Absorber les mêmes poisons, s'il y en a. Offrir l'assurance qu'on n'en a pas versé soi-même. C'est un geste ancien et chargé de sens. En l'accomplissant, et jusqu'après avoir replacé la coupe dans sa main et s'être relevée, Six fixe l'orage dans les yeux gris, sans dévier. Elle est forte, elle peut être forte. Elle n'a pas peur de lui. Elle n'a plus peur de lui. Elle lui fait confiance. Et il peut lui faire confiance, lui aussi.

Elle recule à nouveau d'un pas ou deux et reprend sa place, une hanche contre le coin de la table, le feu qui lui rôtit l'autre. C'était hardi, ça aussi. Cet homme est quand même le maître. Elle rougit un peu, la gêne lui monte aux joues, rose et tiède. Elle cligne un peu des paupières et baisse brièvement le nez, maintenant. Il a compris, sûrement, alors elle peut céder à cette petite faiblesse de sa nature discrète et timide et piquer un délicat petit fard. Elle a un petit sourire bref pour s'excuser de son audace.

"Que tu sois autre chose à ses yeux qu’un bibelot. Qu’il t’apprécie, te fasse confiance."
Les mots de Sidonie lui reviennent en mémoire, et leur adéquation avec ce qu'elle vient de faire la frappe soudain.
Elle est contente de s'en souvenir seulement maintenant.
Elle n'aurait pas voulu en venir à se dire qu'elle a pris cette décision par intérêt, par calcul.
Ce n'est pas le cas, et c'est tant mieux.

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MessageSujet: Re: La dame et le cavalier [Inconnue]   Sam 5 Avr - 21:57


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