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 Par l'épée de mon père

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Ragnar Herteitr
Jarl

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MessageSujet: Par l'épée de mon père   Jeu 10 Nov - 0:07

En l'an 87, sur la Côte des Brumes...

Tout le quartier sud de Borselburg était en flammes. Les navire-dragons repartaient vers les terres gelées des Suéris. Ragnar Hrothgarsson essuya avec satisfaction son épée, avant d'observer le butin considérable qu'ils avaient amassé. Le navire regorgeait de bijoux, de pièces d'or, de bétail. Et les six autres qui appartenaient au jarl également. Ragnar laissa son regard errer sur les navires de Svein, notant avec quelle aisance ils fendaient l'eau. Ces gens avaient beau habiter dans des collines, ils s'y connaissaient en confection de navire. Peut-être pas autant que ceux de Yeravik, mais bien assez pour être des alliés précieux lors des raids.

Une fois qu'ils furent hors de vue de la côte, Ragnar fit affaler les voiles progressivement, rapprochant ses navires de ceux de Svein. Avant que ce dernier ne reparte avec ses troupes sur ses terres de Vindhaugr, sur l'île de Vindagaard, il convenait de procéder au partage du butin. Pour finir, tous les navires s'arrêtèrent. Les hommes d'équipage les fixèrent ensemble par des cordes, formant une sorte de gigantesque ponton flottant composé de treize navires. D'habitude, cette formation était surtout adoptée de manière défensive, lors d'une bataille navale. On constituait une plate-forme gigantesque, le reste se déroulait comme une bataille rangée classique, quoique le terrain soit nettement plus accidenté.

Une fois la manœuvre terminée, Svein et Ragnar se tinrent côte à côte, les poings sur les hanches, évaluant du regard le butin accumulé. En plus des biens semblables à ceux du butin transporté par Ragnar, les navires de Svein contenaient quelques esclaves et des vases précieux volés dans la demeure de quelque noble local, qui avait eu le bon sens de n'opposer aucune résistance, et pouvait ainsi jouir de ce qui restait de sa maison.

Il y en a pour des années, souffla Ragnar, émerveillé.

Oui. Rappelle-moi de m'associer plus souvent avec toi.

Le partage du butin commença, avec la même efficacité qu'avait eu lieu sa récolte lors de l'attaque. Tous étaient fatigués et heureux, pressés de rentrer chez eux pour fêter leur victoire. Le partage était presque terminé lorsque Ragnar alla chercher une fille aux cheveux blonds, une Eiralienne qui avait manifestement déjà accepté son destin, sur le navire de Svein. Il la faisait monter sur le sien, lorsque la voix d'un des hommes de Vindhaugr le héla.

Hé ! Tout ce qui se trouve sur ce navire nous appartient !

Ragnar se retourna et cracha dans la mer.

Je n'ai pas entendu Svein me demander la permission avant de me prendre trois chèvres, alors que ce sont mes hommes qui les ont capturées. Je ne fais que lui rendre la politesse.


Indécis sur la marche à suivre, le guerrier appela son chef, qui arriva à grands pas. L'altercation débuta aussitôt, Ragnar soutenant qu'il était juste qu'il obtienne au moins un esclave, Svein refusant catégoriquement.

Ce sont mes hommes qui ont risqué leur vie pour ramener ces jouvencelles ! Il est hors de question que je t'en cède une seule !

Et mes chèvres ? Tu crois que mes hommes n'ont pas risqué leur vie pour les avoir ?


Svein haussa le ton.

Ils ont combattu trois bergers malingres armés de bâtons ? La belle affaire ! Mes hommes se sont battus avec la garde de Borselburg !

Parce que tu crois que ç'a été une partie de plaisir, sur les quais ? Tu crois que j'ai passé mon temps à chasser le bétail ? Si mes hommes n'avaient pas attaqué leurs gardes à cet endroit, ils te seraient tombés dessus par les côtés pendant que vous étiez occupés à trousser les gueuses ! Combien de temps penses-tu que ces femmelettes que tu appelles des guerriers auraient tenu avant d'être balayés ?

Ragnar hurlait, maintenant, et les hommes s'était spontanément écartés pour laisser de la place en cas de combat. La captive n'avait rien compris aux paroles échangées, mais elle avait eu le bon sens de se recroqueviller dans un coin. Personne ne faisait attention à elle, mais en pleine mer, elle ne risquait pas de s'évader.

"Attaqué des gardes ?" C'est la meilleure ! Tu n'as eu à affronter que quelques hommes mal réveillés armés de couteaux à beurre ! Et tu sais pourquoi ? Parce que tu leur as coupé l'accès aux entrepôts d'armes selon le plan que j'ai établi !


Alors, c'est toi qui commandes cette expédition, maintenant ? Tu devrais rester à ta place, fils de putain. Je pourrais t'ouvrir des couilles à la gorge et prendre directement la fille !


Svein haussa les sourcils. Puis son épée jaillit sous le soleil.

Te dirait-il d'essayer ?

La lame de Ragnar jaillit à son tour de son fourreau sanglé dans le dos. Il ne répondit pas, mais passa directement à l'attaque d'une frappe vicieuse de haut en bas. Svein esquiva, et se mit à tourner autour de son adversaire. Un silence total s'était fait, mis à part le souffle des combattants. Tous savaient qu'un homme allait bientôt mourir, quand bien même ils étaient amis quelques instants auparavant. Des réputations étaient en jeu. Et la réputation était bien plus importante que la vie, puisqu'elle durait plus longtemps.

Svein se lança dans une série d'attaques violentes qui vinrent s'écraser sur la garde de son adversaire. Devant l'échec de sa tentative, il recula.

Bouclier ! beugla-t-il.

Un de ses hommes lui lança une rondache, pendant qu'un guerrier de Yeravik donnait la sienne à Ragnar. Et le combat reprit. Svein avait pour lui la force et la fougue de la jeunesse, Ragnar l'expérience de l'âge mûr. Tous deux appartenaient à l'un des clans les plus belliqueux de toute la Suérie, et le duel devait rester dans la mémoire des spectateurs comme une impressionnante démonstration d'escrime. Ragnar dévia de sa rondache un coup de taille d'une violence phénoménale, se baissant sous l'attaque. Dans le même mouvement, il propulsa le bord du bouclier dans la poitrine de son adversaire, qui recula, le souffle coupé. Ragnar avança, feinta à gauche, frappa à droite. Mais la rondache de Svein dévia la lame, et il repassa à l'attaque, martelant avec force le bouclier du jarl de Yeravik. Celui-ci recula, recula sous l'attaque, réalisant que, sur un pont encombré, c'était un jeu dangereux. Il bondit par-dessus une corde, se fendit. Sa lame se planta dans le bois de la rondache de Svein, qui avança sur lui. Ragnar avait frappé trop fort : juste au moment où il dégageait sa lame du bois, Svein profita de son léger déséquilibre pour bondir. Son bouclier repoussa vers le haut celui du jarl, au moment où il était légèrement penché en arrière. Il tenta d'esquiver, mais la spathe de Svein perça son ventre et remonta jusqu'au cœur.

Une douleur aiguë le foudroya, il tomba au sol, du sang sortant de sa bouche. Une ombre tomba sur lui. Il tourna ses yeux vers le ciel pour tenter de voir de quoi il s'agissait, mais la lumière derrière était bien trop intense. Il sentit la main de Svein se refermer sur la sienne, et sur la poignée de son épée.

Attends-moi au Valhalla, seigneur Ragnar...

Il reconnut la voix de Svein, mais cela n'avait plus aucune importance. Il pensa à ses enfants, et espéra que tout irait bien pour eux. Le dernier n'avait que cinq ans. Puis il expira.


Quelques jours plus tard, le butin ramené à Yeravik ne suffit pas à égayer les foyers. Le clan venait de perdre un puissant allié. Une querelle de sang venait de commencer.


En l'an 100, dans la Halle des jarls de Yeravik

Est-ce vraiment nécessaire ?

Ingvarr Ragnarsson retint son souffle quelques instants avant de se retourner. Le poing serré sur le manche de la hache de guerre qu'il venait de décrocher du mur. Il descendit du tabouret sur lequel il était monté. Regarda sa femme. Regarda sa hache. Toutes les deux magnifiques.

Oui. Cela ne me plaît pas plus qu'à toi, mais c'est nécessaire. Le sang appelle le sang, et tu le sais.

Une ombre de douleur passa dans ses yeux, mais elle resta digne, droite dans sa robe blanche. Ingvarr sentit sa résolution chanceler en plongeant son regard dans les yeux bleus comme un ciel d'été de sa femme. Il passa sa main dans ses cheveux blonds comme les blés des douces terres d'Eiralie. Comment était-il possible de quitter une telle beauté pour lui préférer le sang et la mort ?
Mais la réponse était évidente. Même si son père était mort lorsqu'il avait dix ans, et qu'il n'avait jamais eu d'affection pour lui -Ragnar avait été un homme au caractère emporté et parfois violent,- les liens du sang conféraient des obligations auxquelles il était impossible de se soustraire sans entacher son honneur.

Si je meurs... Nos enfants sont encore jeunes. Veilles sur eux. Et, dans notre famille, les gens meurent jeunes. Assure-toi qu'ils reçoivent l'héritage qui leur est dû si mes frères...

Mais un titre n'élèvera pas tes enfants, et tu le sais. Ni ne me réchauffera le soir.

Sigrid... s'il te plaît. Ne me rends pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont déjà. Cela fait deux ans que je mûris ce projet et que tu m'empêches de le mettre à exécution. Tu ne peux pas retarder l'échéance indéfiniment.
Elle s'approcha de son mari, son trousseau de clés, symbole de son pouvoir sur la maisonnée, tintant à sa ceinture. Retira son casque de guerre, et passa les bras derrière son cou, frissonnant au contact de l'acier froid.

Dis aux garçons que tu les aimes.

Ils sont trop jeunes pour comprendre. Si je ne reviens pas, ils ne garderont aucun souvenir de moi.

Cette pensée remplissait Ingvarr d'une grande mélancolie. Deux enfants étaient nés de leurs premières étreintes. Il avait envie de les connaître, eux et son épouse, avant de rejoindre ses ancêtres.

On ne fait pas toujours ce qu’on veut.

Ils ont deux et trois ans, ce ne sont plus des bébés. Mais de toute manière, fais-le quand même.

D’accord, céda Ingvarr.

Il s’exécuta, avant de partir dans le brouillard qui s’épaississait. Bientôt, sa silhouette et celle de ses trente compagnons disparut dans la brume gelée de cette fin d’hiver.

Sigrid le regarda partir en silence, refoulant ses larmes, et priant les dieux qu'il revienne. Pour elle, pour ses enfants qui n'étaient pas encore des hommes, et pour son bébé encore à naître, dont Ingvarr ignorait jusqu'à l'existence.

Au printemps de l'an 100, à la Halle de Svein, jarl de Vindhaugr

Parfaitement immobile dans la vaste étendue blanche, Ingvarr ramassa un peu de neige avec la bouche, et la laissa fondre, laissa le froid se répandre en lui et diminuer la buée qui sortait de ses narines à chaque respiration. Allongé au sommet de la colline, il écoutait les chants de joie des hommes de Svein, dont les voix manifestaient un état d'ébriété de plus en plus avancé au fur et à mesure que le soir tombait. Aucun des hommes de Yeravik n'avait bougé depuis que la fête avait commencé. Ils se reposaient, ménageant leurs forces en prévision de la bataille à venir, laissant la neige les dissimuler tout en conservant leur chaleur. Bientôt, le moment viendrait de frapper.

Et ce moment vint finalement.

Allez, ordonna Ingvarr.

Si les Suéris pouvaient faire preuve d'un sens de l'organisation et d'une discipline sans faille lors de leurs attaques, ce n'étaient pas leurs caractéristiques principales lors d'un banquet de victoire. Les deux gardes à l'entrée de la Halle furent promptement massacrés. Selon la coutume, les armes avaient été posées à l'entrée, laquelle était maintenant sous le contrôle des guerriers venus de Yeravik. Ingvarr déboucha dans la Halle, couvert de sang, pour découvrir une scène de débauche et d'ivrognerie.

Un homme vint vers lui, tenant à peine sur ses jambes.

Hé, bienvenue à vous. Les gueuses sont un peu occupées pour le moment, mais il doit nous rester un peu d'alcool. Venez goûter !

Prends ton épée.


Hein ?

Les yeux de l'homme retrouvèrent un moment leur stabilité, mais furent envahis par la perplexité.

Fais-le.

L'homme s'exécuta. La poigne de rameur d'Ingvarr se referma sur ses doigts. De son autre main, il lui trancha la gorge. Un passage au Valhalla comme cadeau... Pendant ce temps, les compagnons d'Ingvarr déferlaient dans la Halle, massacrant indistinctement hommes et femmes, dont la plupart étaient si imbibés d'ale qu'ils ne se rendirent compte de rien. Enfin, on amena Svein devant Ingvarr, dont l'épée et la barbe dégoulinaient de sang. La salle de banquet n'était plus qu'une scène de carnage. Les corps mutilés avaient recouvert les tables, et le sang coulait bien plus abondamment que l'alcool. A certains endroits, l'on pataugeait dedans jusqu'aux chevilles.

Svein fut jeté à genoux devant Ingvarr. Bien qu'ayant manifestement consommé une dose déraisonnable d'ale, il était encore lucide. Il se débattit vainement contre la poigne des deux hommes qui le maintenaient, avant de se calmer et d'accepter l'inévitable.

Alors, c'est ainsi que cela se termine. Je dois dire que je pensais que ce serait plus glorieux que cela.

Le sang de mon père réclame le tien, et tu le sais. Je n'ai pas le choix.


Il réclame aussi celui de mon fils, je suppose.


Je crois savoir que c'est ton dernier enfant, déclara Ingvarr, éludant la question.

Durant les dernières années, une famine avait frappé la région de Vindhaugr. Et le clan avait été contraint de multiplier les expéditions hasardeuses, perdant beaucoup d'hommes, pour se procurer de la nourriture. Ainsi que d'acheter à prix d'or de la nourriture aux marchands de passage. C'était l'un de ces marchands qui avait bavardé à Yeravik, et avait donné à Ingvarr l'idée de cette attaque téméraire au début du printemps, alors que la privation de nourriture avait affaibli les hommes. Mais Svein avait manifestement mérité une fois de plus sa réputation d'intrépidité en lançant un raid avant la fin de l'hiver. C'était une entreprise déraisonnable, mais qui avait manifestement réussi. D'où le banquet. Qui avait causé la perte de Svein plus sûrement que ne l'aurait fait la famine.

Oui.

Sous la fierté, perçait la défaite dans la voix de Svein. Le jarl de Vindhaugr savait que sa lignée allait être exterminée pour que celle d'Ingvarr reste en sécurité. Il ne se tourna pas vers sa femme et son fils lorsqu'ils furent amenés de force dans la salle. Il ne posa aucune question à Ingvarr. Sa demeure familiale venait d'être brûlée, et tous ses occupants, massacrés, il le savait parfaitement, car telle était la règle.

Je salue ton courage. Tu as pris de gros risques, en venant ici. Et en séparant tes hommes de la sorte.


J'ai surtout de bons espions. J'ai été informé que tu avais lancé plusieurs expéditions dans des directions différentes. Ainsi, tu affaiblis ton domaine mais tu as de meilleures chances d'arriver à nourrir ton peuple.

Je n'avais pas le choix.

Svein haussa les épaules, résigné. Ou plutôt, tenta de hausser les épaules malgré la prise de ses deux gardiens.

Certes. Puisque nous savons tous les deux que tu ne peux espérer aucun renfort, veux-tu un peu de temps pour te préparer ?


Non, cracha Svein. Je ne veux pas de ta pitié. Fais-le maintenant, tant que j'ai la tête à ça. Mais, si tu veux me faire une faveur...

Il échangea un regard avec sa femme.

Ne la trousse pas comme une vulgaire souillon eiralienne. Laisse son honneur intact.


Ingvarr hocha la tête. Il fit deux pas, et sa lame s'abattit, perçant de part en part la poitrine de la jeune fille, qui s'effondra. Il était évident qu'elle savait quel sort l'attendait, mais elle était restée digne jusqu'à la fin. L'admiration qu'elle avait suscité en Ingvarr l'avait de toute manière convaincu de la tuer proprement.

Voilà.

Puis il s'agenouilla devant le garçon. Le fils de Svein et de sa troisième épouse. Le dernier de la lignée des jarls de Vinhaugr.

Comment t'appelles-tu ?


Egil, seigneur.


L'enfant ne devait guère avoir plus de six ans, et il contenait ses larmes de terreur à grand-peine.

Saisis-toi d'une arme, Egil Sveinsson. Et affronte ton destin.

L'enfant leva les yeux vers le féroce guerrier vêtu d'acier et couvert de sang qui le dominait de toute sa taille. Puis il fit quelques pas traînants pour s'approcher d'un des guerriers morts de son père, qui, toujours immobilisé, le regardait sans un mot, une flamme dans le regard. Toute la salle le fixait dans le silence le plus total, seulement rompu par le craquement étouffé d'une poutre qui s'effondrait en brûlant dans la demeure familiale au-dehors. Située un peu à l'écart du bâtiment qui brûlait, la salle de banquet semblait retenir son souffle en attendant de subir le même sort.
Egil referma sa main sur l'épée, la sortit du fourreau, évitant de croiser le regard vide du mort. L'épée glissa de son fourreau, et tomba au sol avec un claquement sonore, échappant à la poigne faible de l'enfant. L'un des hommes d'Ingvarr éclata de rire, mais ce dernier lui jeta un regard noir qui mit aussitôt fin à son hilarité. Malgré son jeune âge, Ingvarr était déjà largement reconnu et respecté par ses hommes.
Egil saisit la poignée à deux mains, mais ses doigts tremblaient tellement qu'il dut s'y reprendre à trois fois, avant de revenir vers son bourreau.

Je suis prêt, seigneur, maintenant, déclara-t-il d'une voix claire qui ne tremblait pas-ou presque.

D'un coup d'épée, Ingvarr fit tomber l'arme de l'enfant par terre.

Trop de gamins sont morts aujourd'hui. Je te laisse la vie. Cours, petit. Enfuis-toi d'ici le plus vite possible.

L'enfant le regarda, incrédule, avant de s'exécuter. La voix de Svein retentit derrière Ingvarr.

Tu as commis une erreur, Ingvarr Ragnarsson, même si j'en suis heureux.

Nos deux familles étaient amies, il n'y a pas si longtemps. Et la vôtre reste digne de respect. Il serait dommage de voir ta lignée disparaître. Peut-être un jour nos clans seront-ils de nouveau amis, comme ils l'étaient auparavant. Et je ne suis pas un tueur d'enfants.

Si tu n'étais pas venu m'attaquer avec autant d'audace avant que soient finies totalement les tempêtes d'hiver, je dirais que tu es un faible. En tout cas, tu es un rêveur. Et probablement un crétin.


Peut-être. Mais je suis aussi un vainqueur.


Un des hommes du jarl de Yeravik ramassa une épée, la plaça dans la main du vaincu. L'épée d'Ingvarr se leva. Et retomba. Le sang jaillit.


Un peu plus tard, un navire ornée à sa proue d'une tête de dragon quittait l'île de Vindagaard sur une mer assez agitée pour inquiéter même les plus expérimentés des marins de Yeravik. A la barre, les sourcils froncés, Ingvarr tentait de percer du regard le rideau de neige qui s'abattait sur le navire.
Poussé par un puissant vent d'ouest, le navire s’élança sur les vagues.

Svein avait raison. Tu as commis une erreur en laissant échapper l'enfant.

Le jarl eut un haussement de sourcils. Thorstein était un jeune bûcheron robuste qui avait ressenti l'envie d'explorer une autre voie, et y avait rapidement fait ses preuves. Mais, preuves ou pas, il était rare qu'un blanc-bec qui n'avait aucun titre de noblesse, pas même celui de thane, se permette de faire des reproches à son seigneur. Surtout lorsqu'il était âgé d'à peine quinze hivers.

Peut-être, Thorstein, peut-être. Mais peut-être mourra-t-il tout de même. Son sort est entre les mains des Nornes.

Le jarl se tut.


Sur le sommet d'une colline, éclairé par deux bâtisses en flammes, un enfant regardait le navire disparaître sous la neige. Les larmes coulaient sur son visage, mais ses petits poings étaient serrés sur la poignée de l'épée de son père.


Dernière édition par Ragnar Herteitr le Dim 6 Mai - 20:36, édité 7 fois
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Ragnar Herteitr
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Dim 4 Mar - 20:44

Hiver de l'an 100, dans la Halle des jarls de Yeravik

La femme hurlait depuis des heures. Elle se cambra dans un ultime spasme de douleur, puis se tut. La vieille femme brandit son couteau, qui trancha la chair. Puis elle se saisit du bébé, qui se mit à hurler. Elle l'examina, puis l’emmaillota, avant de le rendre à sa mère. Puis elle se tourna vers la femme à côté d'elle.

Ida. Va chercher ton frère. Dis-lui que l'enfant vivra. La femme aussi.

Quelques instants plus tard, Ingvarr entra à grands pas. Il embrassa sa femme, un sourire soulagé sur son visage. Lorsqu'il apprit que c'était un garçon, il hocha la tête.

Sigrid ? Comment veux-tu l'appeler ?

Eirik. Il s'appellera Eirik.

Qu'il en soit ainsi. Bienvenue, Eirik Ingvarsson, parmi les vivants.

Un mois plus tard, dans la Halle des jarls de Yeravik

Les accords du harpiste se faisaient attendre de l'autre côté du mur de la chambre. Un feu pétillait joyeusement dans l'âtre. Ingvarr entra.

Donne-moi ça, tu dois te reposer.


Ingvarr prit d'autorité le nourrisson des mains de Sigrid, qui le lui abandonna avec un sourire.

Tu es heureux que ce soit un fils ? demanda-t-elle en s'asseyant dans un fauteuil et en fermant les yeux, se laissant aller contre le dossier.

Le bébé s'agita dans son sommeil, et Ingvarr s'assit sur le lit pour le bercer.

J'aurais été heureux si ç'avait été une fille aussi. Vous êtes vivants tous les deux, c'est ça qui compte.


Le petit Eirik s'était calmé, et Ingvarr en profita pour embrasser tendrement sa femme.

Alors, tu vas en faire un petit guerrier ?

Bien sûr, répondit Ingvarr. Selon la coutume. Mais j'ai d'autres projets pour le moment.

Comme ?

Il haussa les épaules.

Les regarder grandir. Et te regarder vieillir. Toi, mes sœurs, mon jeune frère... Il sera bien temps plus tard de rejoindre le festin des héros.

Sigrid eut un sourire immense.

Ton père ne serait pas d'accord.

Mon père est mort lorsque j'avais six ans dans cette querelle stupide avec nos alliés traditionnels. Et la seule chose dont je me rappelle de lui sont des coups et des aboiements. Je respecte ce qu'il m'a appris. Mais mes enfants ont besoin d'un père, et pas d'un maître d'armes. De plus, j'ai tué Svein. J'ai payé la dette que j'avais envers sa mémoire. Son avis n'importe pas.

Bien dit. Tes enfants auront un merveilleux père.

Et une merveilleuse mère.


Tu avais intérêt à l'admettre.

Ingvarr eut un petit rire.

Je ne l'ai fait que parce que j'avais peur de toi. Sinon, tu allais te lever, mettre les poings sur tes hanches et faire ton regard noir qui fait peur même à mes guerriers les plus intrépides.

Tu exagères, fit Sigrid en rougissant malgré tout. La dernière fois, c'était sur un marmiton qui avait fait cuire la viande jusqu'à ce qu'elle ressemble à du charbon.

Mon guerrier le plus intrépide, comme je le disais. Tu comprends pourquoi je ne suis pas pressé de repartir en expédition.

Une fois de plus, ils s'embrassèrent.

Été de l'an 116, en pleine mer

Ingvarr reporta son regard d'un bleu clair sur les navires ennemis qui s'approchaient, la bannière au corbeau de Vindhaugr hissée. Huit langskips, trois pour les hommes de Yeravik. Soit environ deux cent quarante hommes frais et dispos prenant en embuscade quatre-vingt hommes de retour d'expédition. Expédition lucrative mais coûteuse en vies humaines, qui plus est.

Comment ont-ils su ?

Cela n'avait plus aucune importance. A un contre trois, tous les hommes de Yeravik seraient exterminés. La certitude de sa mort se lisait dans les yeux de chacun. C'était une querelle de sang. La haine et le massacre. Aucun prisonnier. Aucun survivant. Mais, pour Ingvarr, ce n'était pas grave. Il avait trois fils et deux filles, tous issus de la même mère. Elle était morte deux ans auparavant en mettant au monde son dernier enfant, et Ingvarr savait qu'il ne se remarierait pas. Sigrid n'avait aucun équivalent. Mais la lignée survivrait.

Arrimez les navires les uns aux autres. Nous allons créer une forteresse flottante. Et envoyez le butin par le fond. Nous n'allons pas leur faire ce plaisir.

Aussitôt, des planches furent clouées, les embarcations liées les unes aux autres, formant une sorte de gigantesque plate-forme, quoique de surface irrégulière, afin de réduire le plus possible l'avantage des guerriers de Vindhaugr. Cela ne suffirait pas. Rien ne suffirait.

Et maintenant, mon seigneur ? Quels sont tes ordres ?

L'homme, l'un de ses gardes du corps, qui lui posait cette question semblait avoir dépassé la terreur, pour atteindre l'état de désespoir féroce qui, le jarl le sentait, imprégnait maintenant l'ensemble de ses troupes. Il haussa les épaules. Quels ordres pouvait-il bien donner ? Il éleva la voix, afin que tous l'entendent.

Combattez jusqu'au bout. Voici le moment de mériter votre place au Valhalla, où nous rirons et boirons jusqu'à la fin du monde. Battez-vous avec bravoure et méritez le respect des dieux et de nos ennemis. Comme vous méritez déjà le mien. Allons ensemble au Banquet des Occis.


Il se tut. Que pouvait-il dire d'autre ?

Au Valhalla.

Tous reprirent cette phrase en chœur.

Au Valhalla. Au Valhalla. Au Valhalla.

Les navires des hommes de Vindhaugr lancèrent l'assaut, et toute la troupe se recroquevilla derrière ses boucliers alors que les premières flèches fusaient. Ils reçurent une vingtaine de volées, qui ne firent que peu de victimes, mais les contraignirent à se replier pour former un ultime cercle défensif au centre du navire central. Lorsque les derniers traits eurent fini de se planter dans les rondaches, les compagnons d'Ingvarr les brisèrent pour ne pas avoir ce poids inutile sur le bras, avant de s'élancer vers les hommes d'Egil Sveinsson qui les abordaient. La fougue de la charge des hommes de Yeravik culbuta les premiers assaillants, qui tombèrent à l'eau ou se firent hacher menu. Et une féroce bataille rangée s'engagea.

D'ordinaire, les Suéris se battaient suivant les opportunités, rompant le contact avec l'ennemi dès que le risque de pertes humaines devenait trop élevé. Ici, ce ne fut pas le cas. Les guerriers d'Ingvarr avaient déjà accepté l'idée de leur mort prochaine, tandis que ceux d'Egil hurlaient vengeance, assurés de leur victoire. On se battit pied à pied, et le sang commença à imprégner les planches des navires et même à couler dans la mer, qui rougit aux alentours de la citadelle flottante des hommes de Yeravik. Ingvarr se battait avec férocité, mais se trouvait contraint de reculer, comme ses compagnons, au fur et à mesure que l'ennemi progressait. Et plus il progressait, plus sa formation gagnait en profondeur et en solidité. L'étau commençait à se refermer sur les gens de Yeravik.
Ingvarr bloqua un coup de hache de son bouclier qui commençait à tomber en pièces, et foudroya son assaillant d'une estocade en plein visage.

L'homme à sa droite tomba, abattu par la hache à deux mains d'un grand guerrier de Vindhaugr. Il voulut refermer la brèche dans la formation... Mais il n'y avait plus personne.

Déjà tant de morts ?

Reculez ! Formez le dernier cercle ! Et vengez nos compagnons !

Un rugissement retentit par-dessus le champ de bataille.

Non !

Thorstein ? Même maintenant, il ose contester mon autorité ??!!

Malgré la situation, la colère devant cet affront envahit le jarl, mais, avant qu'il n'ait pu trouver à la libérer, Thorstein arriva au pas de charge, et abattit l'ennemi, au moment précis où celui-ci se tournait vers Ingvarr pour l'occire. D'un estoc de sa hache, il le propulsa sur les hommes derrière lui, créant un vide dans la formation adverse. Vide qu'Ingvarr exploita aussitôt.

Avec moi ! Avec moi ! Mort ! Mort ! Mort !


Thorstein faisant tournoyer à deux mains sa hache et lui chargèrent l'ennemi, entraînant leurs voisins à leur suite. Et il n'en fallut pas plus pour que la détermination des guerriers de Vindhaugr chancèle. Ingvarr ressentit un choc sur le ventre, comme un coup de pied, mais il l'ignora et poursuivit son assaut, tuant encore deux hommes qui essayaient désespérément de reprendre pied. La panique se répandit comme un feu alors que les hommes de Yeravik reprenaient courage. Ils rejetèrent rapidement les hommes d'Egil sur leurs navires. Les quelques archers restés à bord du bateau ennemi criblèrent les hommes de Yeravik de flèches pour couvrir leurs compagnons qui rembarquaient en catastrophe. Ingvarr reçut lui-même une flèche dans l'épaule, juste au-dessus du poumon, du moins l'espérait-il. Mais il n'était pas encore temps de se poser la question. Les guerriers de Vindhaugr étaient toujours en force de l'autre côté, et le renfort d'Ingvarr, Thorstein et leurs compagnons ne fut pas de trop pour les convaincre de renoncer à leur assaut. Les navires d'Egil s'éloignèrent, au ralenti. Les pertes qu'il avait subi allaient probablement ralentir ses navires pendant un bon moment, par manque de rameurs.

L’œil exercé d'Ingvarr fit le tour du champ de bataille. Sur quatre-vingt, seuls quarante de ses compagnons étaient encore debout. A vue d’œil, le jarl dénombra une bonne soixantaine de cadavres d'hommes d'Egil sur les embarcations, et sans doute une vingtaine dans la mer. Il espéra que la deuxième attaque ne viendrait pas trop vite. S'il comptait bien, ils étaient maintenant à un contre quatre, un rapport de force impossible à tenir.

Regroupez-vous sur un seul navire. Allégez-le au maximum. Nous rentrons aussi vite que possible. Et mettez le feu deux autres. Nous allons offrir des funérailles royales à nos hommes comme à ceux d'Egil. Ils sont tous ensemble au Valhalla, maintenant.

Ainsi fut fait. Il ne fut même pas nécessaire d'incendier les deux navires, Egil avait eu la même idée. De loin, on pouvait le voir gesticuler et tenter de convaincre ses hommes démoralisés de reprendre l'assaut. Lorsqu'il se rendit compte qu'ils refuseraient et que ses navires étaient dorénavant trop lents pour rejoindre celui d'Ingvarr qui s'était détaché et prenait la fuite, il fit tirer des flèches enflammées. Celles sur le navire encore occupé furent rapidement éteintes, mais les deux autres embarcations se transformèrent bientôt en brasier.

Ingvarr, épuisé, se laissa tomber sur le pont du navire, pendant que ses hommes ramaient aussi fort qu'ils le pouvaient vers Yeravik, vers leur salut.

Une ombre tomba sur lui. Il releva péniblement la tête.

Thorstein...

Mon seigneur. Tu es blessé.

C'est sans importance. Tu nous as sauvés, aujourd'hui. Je te rends tes droits sur le butin. Ta bravoure d'aujourd'hui a plus que racheté ton insolence d'autrefois.

Le robuste guerrier se tut, comprenant qu'Ingvarr venait de lui signifier son retour en grâce après des années d'un traitement de défaveur. Il avait, des années auparavant, contesté publiquement la décision d'Ingvarr d'épargner Egil, et cela lui avait valu des ennuis, qui prenaient fin aujourd'hui.

Merci, mon seigneur. Mais tu es couvert de sang. Je ne crois pas que ce soit sans importance.

Ce n'est pas... mon sang.

Ingvarr se sentait fatigué. Épuisé, même. Thorstein s'agenouilla à ses côtés. Montra un endroit, sur son flanc droit, où les mailles avaient été enfoncées. Le bout d'une hampe de lance dépassait encore.

Si, mon seigneur. C'est ton sang.


Et ce sang était sombre, épais. Ingvarr pâlit en baissant les yeux sur sa plaie. Puis il secoua la tête, une sueur froide coulant sur son visage.

Il n'y a plus rien à faire. La seule chose qui m'empêche de me vider de mon sang, c'est ce débris de lance. Je suis condamné. Mais j'aimerais voir ma famille. Surtout mon fils aîné, Eirik, pour lui passer la succession.

Accélérez le rythme ! hurla Thorstein. Le jarl est gravement blessé !

Il se dirigea lui-même d'un pas rapide vers une rame, pour prêter main-forte à ses camarades.


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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Sam 10 Mar - 12:27

Le lendemain, dans la Halle des jarls de Yeravik

Il se leva. La souffrance était insupportable. Il fallait qu'il bouge. C'était une nécessité vitale. Les hommes le regardaient d'un air compatissant, et lui murmuraient "sois fort". Mais c'était impossible.

Bjorn est mort.

Eirik tremblait de tous ses membres en y repensant. C'était tellement énorme qu'il ne parvenait pas à l'accepter. Impossible. C'était un géant. Un colosse. Invincible. Un ami de toujours, aussi. Un frère, en fait.

Frères jurés.

Ils avaient prêté serment de se protéger l'un l'autre. Toujours. Et maintenant, Bjorn avait été tué, en pleine mer, à cause d'une querelle familiale que son père n'avait pas eu le cran de résoudre. Il avait tranché l'arbre, mais laissé une graine, et la plante tordue qu'avait donné cette graine venait de prendre la vie de son meilleur ami et de quarante compagnons.

J'aurais dû être là. Mon bouclier aurait dû être là pour le couvrir.

Au lieu de quoi, on lui avait dit de rester là pour que le fils aîné et le père ne soient pas dans la même expédition. Qu'importait ? Eirik avait un frère et une sœur. Et le frère n'avait qu'un an de moins qu'Eirik. Il aurait rapidement eu des enfants... la lignée aurait été préservée de toute manière. Sentimentalisme stupide. Ingvarr ne voulait simplement pas voir mourir un de ses rejetons.

Mais, par les couilles de tous les Einherjer, mourir au combat est normal !

Eirik s'était levé, maintenant. Il se tenait dans un coin de la salle, le visage impassible, pendant que tous ceux et celles qui détenaient la moindre bribe de savoir thérapeutique s'activaient autour de son père. Mais la seule personne qui comptait vraiment, c'était la sejdrkona. Elle avait examiné brièvement la plaie, et secoué la tête. Elle avait parlé, et ce ne serait pas long avant que les autres n'acceptent son jugement. Ce qu'ils faisaient en ce moment ressemblait plus à une tentative de se donner bonne conscience qu'à une réelle action motivée par la foi en une guérison possible d'Ingvarr. Eirik se tenait dans un coin de la salle, son visage caché partiellement dans l'ombre. Figé. Pas une larme n'avait coulé. Pourtant, il aurait voulu. Pas pour son père, non. Mais pour Bjorn. Pour les responsabilités qui lui incombaient et pour lesquelles il n'était pas prêt, ce dont tous étaient conscients. Mais ses yeux restaient désespérément secs. S'il avait pu pleurer, il se serait probablement senti nettement mieux. Mais non.

Il ne tremblait pas, non plus. Cela, tout son corps le désirait, mais il avait raidi ses jambes, serré ses poings déjà robustes sur la garde de son épée dont il avait posé la pointe au sol, s'appuyant dessus autant que possible. Tout en lui n'était que souffrance et désespoir, mais, à le voir ainsi, on eût dit un dieu de la guerre descendu sur terre. Son visage hiératique, sa lame posé au sol, son regard dur.

Il vit la serve lever les yeux vers lui, et acquiescer. Alors, il se mit en route, son épée traînant sur le sol de pierre dans un léger raclement. Chaque pas lui coûtait un effort démesuré, mais il avançait malgré tout, son regard, ignorant de tous les yeux posés sur lui, fixé sur Ingvarr qui anhélait convulsivement, luttant manifestement de plus en plus pour chaque bouffée d'air.

Père.

Ingvarr eut un pauvre sourire.

On dirait... que tu vas hériter... plus tôt que prévu... finalement.

Le regard d'Eirik resta impassible.

Me pardonneras-tu... la mort de Bjorn ?

Eirik fut envahi par l'envie de hurler, de serrer ses doigts autour de la gorge de cet homme agonisant qui lui rappelait quelle faute il avait commis. Mais il resta de glace.

Non, père.

Le blessé soupira.

Tu es aussi rancunier que ton grand-père. Je crois que tu dis vrai. Tout ce que je puis dire, c'est que je suis désolé.

L'assemblée des hommes libres était trop loin pour entendre. Tant mieux. Le silence s'était fait dans la salle, mais tout ce que pouvait voir un bóndi depuis la foule, c'était un fils aimant recueillant les dernières volontés de son père.

Tes regrets ne ramèneront pas les morts, père. Tu aurais dû tuer ce morveux quand tu en avais l'occasion.

Ingvarr acquiesça vaguement.

Peut-être... Mais...

Il s'interrompit. Plus pour chercher ses mots que pour reprendre son souffle. Son regard était clair. En fait, il semblait d'une lucidité presque surnaturelle. Eirik sut à ce moment qu'il allait bientôt rejoindre ses ancêtres. Il referma sa main sur celle de son père, la serrant sur la garde de son épée. Malgré tous ses défauts, Ingvarr avait honoré le clan par son courage au combat. Et son fils serait heureux, plus tard, de le retrouver dans le palais de Valhalla.

... tu ne te rappelles pas comme nous étions forts, lorsque nous étions alliés, sa famille et la mienne. Tous tremblaient devant nous. Le roi Oswald lui-même avait des sueurs froides la nuit en pensant à nous. Et aujourd'hui... Nous sommes oubliés. Faibles. Condamnés à nous entre-déchirer comme deux chiens enfermés dans la même cage sans rien à manger. Sors-nous de cette cage, Eirik. Répare ce que mon père et celui d'Egil ont détruit. S'il te plaît.


Eirik recula, lâchant la main d'Ingvarr.

Je porterai la mort à Egil et tous ses alliés, père, dit-t-il d'une voix froide.

Il tourna les talons. Au moment où Ingvarr expira, son fils était déjà en train de sortir de la salle, sous le regard choqué de bon nombre des amis du défunt.
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Dim 13 Mai - 16:05

Printemps de l'année 137, dans la Halle des jarls de Yeravik

Alors ? fit impatiemment le jarl.

Il marchait de long en large depuis des heures devant la porte de bois massif, furieux comme un ours en cage. Pour s'occuper, il avait consommé beaucoup plus de bière qu'il n'était raisonnable, essayant en vain de noyer dans l'alcool sa frustration d'avoir été jeté hors de sa propre chambre comme un vulgaire domestique.

Mais Svana s'était montrée intraitable.

Je suis la guérisseuse, c'est moi qui décide de ce qui est le mieux pour l'enfant et sa mère, avait-elle sèchement déclaré.

Elle était insupportable, mais probablement la meilleure guérisseuse que le clan ait jamais connu. Presque aucun enfant n'était mort de maladie depuis qu'elle exerçait, ce qui était assez exceptionnel pour tolérer un certain nombre de contrariétés par ailleurs, le jarl s'en rendait bien compte.

Bien que d'autres soient dans l'expectative comme lui, personne n'avait osé s'approcher d'Eirik. Normalement, dans ce genre de moments, les hommes se rassemblaient, réflexe instinctif face à cette sensation de crainte diffuse qui s'emparait d'eux lorsqu'une femme importante accouchait. L'avenir du clan était toujours en jeu dans ces moments. Et, si c'étaient des hommes rudes au combat comme à la tâche, confiants souvent en leurs capacités, la naissance relevait de mystères de femmes, sur lesquels ils n'avaient aucune influence, si forts ou braves qu'ils puissent être par ailleurs.

Mais là, Eirik était seul. Ses proches savaient qu'il était en colère, et cela suffisait à les tenir à l'écart.

Enfin, au bout d'un temps qui lui parut interminable, la porte s'ouvrit.

Alors ?

L'accouchement a été long et difficile. Irr est vivante, mais elle est très fatiguée...

Oui, oui, la coupa Eirik avec un geste impatient. Mais l'enfant ?

Il tenta d'entrer, mais Svana ne bougea pas.

L'enfant va bien. C'est un garçon. Mais le sort de ta femme ne t'importe pas plus que ça ?

Il m'importe beaucoup moins que celui de l'enfant. Parce que, sans héritier mâle, le clan disparaît. Alors qu'il survivra très bien même si Irr meurt. Et elle le sait très bien.

C'est...


C'est ainsi que vont les choses, et ce n'est pas moi qui l'ai choisi. Je ne fais que mon devoir. Vu les circonstances, il nous faut un guerrier pour commander le clan. Maintenant, écarte-toi !

D'une sèche poussée, il repoussa la guérisseuse de trois pas, avant d'entrer.

Pâle, épuisée, la jeune femme dormait, son bébé dans les bras. Le jarl le souleva, et il se mit à pleurer. Eirik tenta maladroitement de le bercer, mais en vain. Il finit par le reposer.

Comment s'appellera-t-il, mon seigneur ? demanda l'une des femmes en épongeant le front de la mère.

Ásbrandr. Ásbrandr Eiriksson.

Après une hésitation, il se pencha sur le front de sa femme, et baisa son front, sous le regard renfrogné de la sejdrkona. Puis il sortit à grandes enjambées, un rare sourire éclairant son visage.

Un garçon. C'est un garçon. Il nous reste une chance de gagner cette guerre, s'il est assez fort.




Printemps de l'année 138, dans la Halle des jarls de Yeravik

Trop de morts. Tant de morts. Des cadavres, partout.

Eirik ferma les yeux.

Comment est-ce arrivé ?

Je... j'ai échoué. Mon seigneur. Nous sommes arrivés comme prévu. Nous avons lancé l'assaut. Ce devait être facile. Mais les villageois se sont défendus. Ils se sont bien battus. Beaucoup trop bien pour de simples paysans. Ils ont formé un mur, et ils avaient des haches. De vraies haches.

Eirik fronça les sourcils.

Sigmund ?


Il ne l'écoutait plus.

Ça ne devait pas se passer comme ça. Nous avons rompu leur mur, et commencé le pillage. Mais la plupart des richesses étaient dans une grande demeure fortifiée, au centre du village. Nous avons essayé de lancer l'assaut, mais ils nous ont lancé des flèches. Alors, Erik a dit de mettre le feu. Mais après, ils sont arrivés. L'armée. Des chevaux couverts de fer, des hommes couverts de fer...

L'homme frissonna.


Les gueux nous sont tombés dessus d'un côté pendant que les cavaliers nous attaquaient de l'autre. Ça a été un massacre. Nous n'étions pas prêts. Les hommes sont tombés, piétinés par des chevaux. Égorgés par des chiens. Tailladés à coups de serpe. Erik...

Il sanglota carrément.

Je me suis enfui, mon seigneur.

L'expression réconfortante qu'avait pris Eirik s'effaça aussitôt.

Tu as... quoi ? gronda-t-il.

Ils avaient des chevaux, des chiens... Et moi, qu'est-ce que j'avais ?

Fou de rage, le jarl se leva et gifla le guerrier à la volée, si fort que ce dernier fit un vol plané avant de tomber au sol. Eirik lui asséna un coup de pied, mais Sigmund ne fit que se recroqueviller un peu plus.

Tu avais le devoir de servir ton jarl ! Relève-toi, bâtard. Relève-toi, et venge-toi.

Le guerrier ne répondit pas, tremblant, en position fœtale sur le sol.

Relève-toi !

Il le frappa encore une fois. Mais Sigmund ne bougea toujours pas. Il n'y avait pas foule, dans la halle. Mais Yeravik n'était pas un grand village. Bientôt, tous sauraient quelle honte avait frappé Sigmund. Seul un combat pouvait encore sauver son honneur. Il fallait qu'il se relève et se batte. Tous le savaient. Mais il ne le fit pas. Eirik lui cracha dessus.

Tu ne mérites pas de vivre, Sigmund Hallkellsson. Tu t'es enfui. Tu as trahi ton jarl. Et tu oses revenir, après t'être caché pendant des mois comme une souris dans son trou ? Tu nous as tous déshonorés. Maintenant, disparais de ma vue !

Sigmund s'exécuta, mi-marchant, mi-rampant, sous le regard à la fois apitoyé et gêné des rares personnes qui assistaient à la scène.

Mais ce n'est qu'un gamin... il ne mérite pas ça, murmura une voix anonyme dans la foule.

Cela ne fit qu'exacerber la colère du jarl. Une rage contenue et corrosive qui ne demandait qu'à se déverser.

Sortez. Sortez tous.

La plupart de ceux qui s'étaient trouvés dans la salle n'avaient de toute manière qu'une envie : s'en aller le plus loin possible jusqu'à ce qu'Eirik soit calmé. Ce n'était que par crainte d'attirer son courroux sur eux qu'ils s'en étaient abstenus. Dès lors qu'il en donnait l'ordre explicite, tous s'exécutèrent avec un soulagement manifeste.

Ce n'aurait pas dû se passer comme ça...

Eirik se leva lourdement, titubant. Tant de guerres. Contre des Eiraliens. Contre ceux du clan de Vindhaugr. Cette querelle de sang qui prélevait un tribut si lourd, au moins deux fois par génération. Cette querelle que son père aurait pu régler définitivement, si sa lâcheté ne l'avait empêché de faire ce qui était à faire.

Et maintenant, Egil Sveinsson est encore bien vivant. Alors que mon frère Erik est mort, et que nous n'avons pas même sa dépouille pour lui rendre les honneurs qui lui sont dus.


Lorsqu'il se sentait proche de perdre tout contrôle de lui-même, ce qui arrivait souvent lorsqu'il était en rage, Eirik s'enfermait dans sa chambre. Ce fut ce qu'il fit cette fois-ci. Il se servit un peu de vin, mais son poing était si crispé qu'il sentit le bois de sa chope commencer à craquer, et il la reposa.

Sa colère se nourrissait aussi de sa culpabilité. Il avait encouragé son frère à "se goinfrer tant que les troupes étaient occupées avec les Lydanes". Une attaque audacieuse au début de l'hiver. La dernière avant l'année suivante. Déjà trop risqué, avaient dit certains. Mais Erik avait ri. Il se riait du danger. Et maintenant, son corps froid gisait quelque part dans une fosse anonyme des Landes du Crépuscule. Parce que le système de défense des terres du Sud s'était considérablement amélioré, depuis les dernières années, et que les jarls de Yeravik n'avaient pas su s'en rendre compte. Pas avant l'irréparable. Le cadeau d'adieu du roi Robin d'Higden aux Suéris, juste avant de tomber dans les plaines du Kevalis, avait un goût amer.

Il entendit un grincement et se retourna.

Maître ?

Þórvör...

La jeune fille était une eiralienne qui avait été capturée des années auparavant lors d'un raid sur la Côte des Brumes. Généralement, dans ce cas, les captifs se soumettaient. Rarement, ils refusaient la perte de leur liberté ou se suicidaient (ce qui revenait strictement au même). Mais pas elle. Elle était restée cachée dans les décombres d'une maison qui finissait de brûler. Eirik l'avait aperçue par hasard, alors qu'elle essayait de bouger pour atteindre un lieu où la température était plus supportable. Lorsqu'ils l'avaient enchaînée, elle avait été brûlée sur tout le bras droit, et était à moitié asphyxiée. Elle s'en était sortie grâce aux bons soins de la guérisseuse, même si elle avait gardé une large cicatrice sur le bras. Mais cela n'avait aucune importance pour Eirik, qui la trouvait superbe telle qu'elle était. Une fille courageuse. Elle avait essayé de prononcer plusieurs fois son prénom : Éléonore. Eirik avait essayé de répéter, avant de renoncer, excédé.

Dorénavant, tu t'appelleras Þórvör
, avait-il finalement déclaré.

Ce souvenir le fit sourire. Ce nom n’était guère courant, mais au moins était-il facilement prononçable.

Sigmund aurait dû prendre exemple sur elle.

Cette pensée fit revenir la colère. Eirik voyait dans ses cheveux sombres et ses traits fins tous ceux qui avaient tué son frère Erik et l'avaient privé de funérailles décentes.

Va-t-en.

Elle fronça les sourcils, perplexe. Il s'agrippa les doigts pour les empêcher de trembler, lutta pour parler à nouveau, tant la rage l'asphyxiait.

Je crois que je pourrais te faire mal. Et je ne le souhaite pas. Sors d'ici, Þórvör.


Un mélange de compréhension et d'inquiétude apparut dans les yeux de l'esclave. Désobéir à un ordre direct n'était jamais une bonne idée lorsque l'ordre émanait d'Eirik Ingvarrsson. Et, dans les circonstances actuelles, il était impossible de savoir jusqu'où il pourrait aller. Þórvör avait déjà vu son maître taillader des bébés ou les jeter dans le feu. Et il avait eu alors le même regard de rage ardente, presque de folie, qu'en ce moment.

Elle s'exécuta sagement, et disparut le plus promptement et le plus discrètement possible. Une fois seul, Eirik se replongea dans ses pensées de vengeance. Pensées qui ne l'avaient jamais vraiment quitté depuis ce jour où il avait vu son père mourir. Le clan de Yeravik comme celui de Vindhaugr étaient exsangues tous les deux. Si on exceptait les parents éloignés, dans la lignée directe du jarl de Yeravik, il ne restait plus qu'Eirik, et son fils, qui n'avait pour l'heure qu'un an. Et dont la mère venait de mourir. Malgré tout, le petit était robuste. Rien que le volume de ses cris le confirmait.

Il nous vengera, si je ne le puis. Il mettra fin à ce conflit.
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Dim 13 Mai - 22:53

Hiver de l'année 139, dans la Halle des jarls de Yeravik

Papa ? Qu'est-ce qui se passe ?

La mère n'était pas la même, puisqu'elle était morte l'année passée. N'étant jamais parvenue à se remettre de l'accouchement. Irr était morte. Eirik avait épousé une serve de son domaine, Jórunn, aussitôt la période de deuil passée. Une autre femme. Mais pour le reste, tout était comme lors de la naissance précédente. Comme deux ans plus tôt, Eirik tournait en rond devant une porte fermée. Comme deux ans plus tôt, il était de mauvaise humeur. Et, comme deux ans plus tôt, il n'avait aucune patience avec les enfants, fussent-ils les siens. Pour lui, un enfant n'avait de valeur qu'à partir de l'âge où il savait tenir une épée. Et, comme les filles ne tenaient que rarement l'épée (malgré quelques exceptions notables), Eirik ne s'intéressait qu'aux enfants mâles, et pas avant leur cinquième hiver.

Dégage de mon chemin, gamin
, grogna-t-il. Hé, toi ! cria-t-il à l'adresse de Þórvör. Emmène mon fils loin d'ici, à un endroit où il ne me gêne pas.

Oui, Maître, répondit humblement l'esclave en s'exécutant.

Alors que la femme s'éloignait, Ásbrandr dans les bras, en lui murmurant des paroles rassurantes, Eirik reprit sa ronde. Lorsque la porte s'ouvrit, il s'engouffra dans la pièce au pas de course, sans un mot.

Alors ?

Garçon. Mère et enfant en bonne santé, répondit laconiquement - et quelque peu ironiquement - Svana.

Comment souhaites-tu l’appeler, Eirik ? demanda Jórunn, d'une voix affaiblie, mais encore ferme.

Le jarl tendit un doigt vers le bébé, toucha sa main. Aussitôt, ce dernier le lui saisit avec une vigueur surprenante pour une aussi petite chose. Eirik eut un sombre sourire. S'il était aussi fort plus tard, le clan retrouverait sa grandeur passée. Les jarls de Vindhaugr seraient exterminés, et Yeravik retrouverait sa puissance. Ils pourraient de nouveau se tourner vers l'extérieur. Les autres terres suéries, bien sûr, mais surtout l'Eiralie, avec qui Eirik avait un compte personnel à régler depuis la mort de son frère. La route de l'est, avec l'aide des navigateurs hors pair de Gullvej, qui avaient toujours entretenu de bonnes relations avec Yeravik. Mais aussi les destinations lointaines comme les terres ensoleillées, loin au sud de l'Eiralie, ou bien les immenses plaines et cités presque légendaires qui avaient prospéré en lieu et place de l'Empire. Mais il faudrait d'abord régler cette stupide querelle. Et cette petite chose rougeâtre qui n'arrivait même pas encore à ouvrir les yeux pourrait un jour l'y aider.

Ragnar. Ragnar Eiriksson.

Qu'il en soit ainsi, fit la jeune mère.


Automne de l'année 142, dans la demeure de Svana, sejdrkona de Yeravik

La voyante haussa un sourcil.

Pour quelle raison es-tu venu ici, Eirik Ingvarrsson ?

J'aimerais connaître l'avenir.

L'avenir de qui ? Le tien ?

Et de mes enfants. Je n'ai que deux fils. C'est bien peu. Je veux protéger ma lignée.


Je sais comment faire.


Eirik serra les poings.

Je ne t'ai pas vu méditer, femme. Ni jeter les pierres. Ni pratiquer la moindre magie. Ne te moque pas de moi.


Svana redressa les épaules, ses yeux lançant des éclairs, au milieu d'un visage suprêmement indifférent.

Non, tu as raison. Sais-tu pourquoi ? Parce que c'est du simple bon sens. Il faut arrêter ce conflit avec nos anciens amis.

Les chiens de Vindhaugr ?


Un des clans qui produit les meilleurs guerriers de toute la Suérie. Comme le notre. Vous pourriez faire de grandes choses, ensemble et en vous servant un peu moins de votre épée et un peu plus de votre cervelle.


Eirik cracha dans le feu. Et reprit la parole, sa voix un peu plus fort qu'auparavant, et brûlant d'une colère difficilement contenue. Il n'allait certainement pas se laisser donner des leçons de politique par cette femme ! Qu'elle reste à sa place : elle s'occupait de magie, lui de guerre. Et il était nécessaire de le lui expliquer clairement. Afin d'éviter qu'elle soit tentée de se mêler de ce qui ne la regardait pas.

Tu outrepasses tes prérogatives, voyante. Je te demande ce qui va advenir de ma lignée, pas quelles décisions politiques je dois prendre.


La voyante inclina la tête. Elle n'avait aucune intention de se laisser marcher sur les pieds, mais avec un caractère comme celui d'Eirik, il fallait savoir ployer pour ne pas briser. D'autant qu'en l'occurrence, il avait parfaitement raison.

Mes excuses, mon seigneur. Je vais répondre à ta question. Mais d'abord, j'en ai une pour toi...


Oui ?
fit Eirik, le regard dur.

Tu as exilé ta femme, Jórunn, à l'extérieur du village.

Le jarl poussa ostensiblement un soupir exaspéré. Mais il en fallait plus pour perturber la femme.

"Exilé" est un terme excessif. J'ai estimé que sa proximité était une mauvaise idée pour les enfants. Elle les amollit.


Il est vrai qu'il est contre-nature de laisser un enfant voir sa mère.


La voix de la sejdrkona dégoulinait de sarcasme. Un sarcasme qui était même un peu fielleux, et laissait deviner l'antipathie qu'elle ressentait à l'égard d'Eirik. La réponse vint aussitôt, aussi glacée et tranchante qu'une lame au cœur de l'hiver.

Je ne te demande pas non plus de conseils sur la manière d'éduquer mes enfants.

Non. Je m'écarte du sujet, tu as raison. A-t-elle bien pris sa mise à l'écart ? Tu sais qu'elle a toujours eu du caractère.

Je le sais, oui. Mieux que toi, même. Elle a résisté, mais elle n'avait pas franchement le choix. Et elle le savait. Je te rappelle tout de même qu'elle était esclave et me doit sa liberté. Ai-je répondu à ta question ?


Pas encore. Mais ça ne tardera pas.

Svana eut un sourire mauvais qui estomaqua le jarl. Il n'avait jamais vu cette expression sur le visage de la voyante. La plupart du temps, lorsqu'elle n'appréciait pas quelqu'un, elle se contentait de se murer dans une attitude hautaine. D'ailleurs, Eirik lui avait souvent vu l'air hautain. Elle ne l'aimait pas, c'était clair. Mais il ne s'intéressait pas réellement à la question, du moment qu'elle jouait son rôle correctement.

Sais-tu que la pauvre petite est tombée malade ? Elle s'affaiblit peu à peu depuis plusieurs mois. Une maladie étrange, en vérité. Contre laquelle mes pouvoirs se sont révélés sans efficacité. A la vérité, j'ai peur que la pauvre ne finisse par en mourir.


Eirik fit craquer ses phalanges. Sans manifester la moindre émotion.

Viens-en au fait, vieille femme ! Si tu as besoin de quelque chose, demande-le moi, mais ne jouons pas aux énigmes.


Volontiers. En fait, c'est vraisemblablement la même maladie que celle qui a terrassé Irr, ta malheureuse première épouse, après son accouchement. Sauf que ça a été beaucoup plus vite avec elle, puisqu'elle était déjà affaiblie. Jórunn est nettement plus solide.


Je ne vois toujours pas où tu veux en venir.

Tu n'as semblé manifester de l'affection pour tes deux femmes qu'avant qu'elles ne te fournissent un héritier. On a la nette impression qu'après, leur existence n'avait plus aucune importance pour toi. En fait, elle devenait peut-être gênante ? Après tous, elles auraient pu amollir tes garçons, quand tu as besoin de guerriers parfaits pour massacrer tes ennemis héréditaires, non ?

C'est seulement à ce moment que la compréhension se fit jour dans l'esprit d'Eirik. Les sous-entendus de la sejdrkona étaient nauséabonds, pour ne pas dire plus.

Tu m'accuses d'avoir empoisonné les mères de mes enfants ?
demanda-t-il, s'étranglant de rage.

Je pose simplement quelques questions, Eirik Ingvarrsson.


Face à une telle insulte, seule la violence pouvait répondre. La seule chose qui faisait hésiter Eirik, c'était que Svana fut la sejdrkona de son clan. Mais ce ne fut qu'une hésitation.

L'instant d'après, il avait bondi sur Svana, la main refermée autour de sa gorge. Sentant les cartilages sous sa main. Il serait si facile de les briser, de les écraser. De faire taire la perfide.

Ne... reparle... plus... jamais... de... ça !


Il la rejeta en arrière, avant de céder à la tentation. Elle se releva, l'air guère impressionnée, alors que lui se rasseyait, vaguement honteux de ce qu'il avait fait. En se redressant, elle le foudroya du regard.

Tu as osé lever la main sur moi, Eirik Ingvarrsson ?

Je...

La voix de la femme n'enfla pas, bien au contraire. Elle se fit basse et vibrante.*

Tu te passeras de mes services pour cette fois, Eirik. Reviens me présenter ta requête un autre jour. Respectueusement. Et si tu retouches à un seul de mes cheveux sans mon consentement... je m'arrangerai pour que tu meures dans ton lit, le plus lentement, douloureusement, et indignement possible. Va, maintenant !

Sonné autant par l'autorité surnaturelle qui émanait à cet instant de Svana que par sa propre réaction, qu'il avait encore du mal même à comprendre, Eirik se leva et sortit.

Il ne reposa plus jamais la question dont il brûlait de connaître la réponse. Et elle ne lui posa aucune question non plus, même quand Jórunn succomba, deux années plus tard. Ragnar avait cinq ans. Il n'avait presque pas connu sa mère, et les seuls souvenirs qu'il devait en garder étaient ceux d'une insignifiante femme émaciée dont le sourire illuminait la région entière lorsqu'elle le voyait, mais qu'il devait soutenir pour qu'elle puisse aller de son lit à son fauteuil.







*Viens te réchauffer près de mon feu...


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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Dim 24 Juin - 16:07

Au cœur de l'hiver 145, dans la Halle des jarls de Yeravik

L'enfant fixait, tremblant, la lueur jaune qui se déplaçait sous la lourde tenture.

Ce n'est qu'un reflet des braises.

Mais l'enfant sentait bien autre chose. Quelque chose qui rampait, qui épiait, qui guettait. Quelque chose d’innommable qui attendait le bon moment pour fondre sur sa proie sans défense, la dévorer, la vider de son sang... Et lui, paralysé de terreur, n'aurait même pas la force d'appeler de l'aide. Ragnar frappa sur le mur de bois épais. Une fois. La lueur s'arrêta.

Peut-être que ça l'a effrayé.

Mais le Mal ne se laissait pas intimider par le coup de poing d'un enfant sur un mur. La présence était encore là. Ragnar recommença, plus fort. Puis encore. Et encore. Et encore. Cela ne semblait pas faire grand-chose, mais il avait l'impression que le bruit tenait la chose en respect. Pour le moment. Mais les braises allaient faiblir lentement, et, quand elles seraient totalement éteintes...

Non. N'y pense pas. Contente-toi de frapper.

Encore un coup. Mais ça s'était remis en marche. Vers le lit. Lente progression. Un mouvement de la tenture, puis un autre. Malgré ses coups de plus en plus frénétiques, Ragnar pouvait suivre la lente reptation de la chose vers le lit. Vers...

La porte s'ouvrit à la volée. Ragnar vit son père, l'air hébété, mal rasé, et torse nu. Ce qui était plutôt impressionnant, vu la température plutôt froide du couloir. Il y avait eu beaucoup de naissances et de mariages, donc on avait construit des maisons. Et donc, il fallait économiser le bois. Donc la demeure, habituellement chaude, devenait glaciale la nuit.

Qu'est-ce qui se passe ? C'est toi, qui fais tout ce bruit ?


L'enfant acquiesça et cessa de frapper, tentant d'empêcher les larmes de monter à ses yeux. En vain. Il sut que son père les avait vues, et les essuya rapidement. Il ne voulait pas passer pour un faible. Sinon, il serait réprimandé, ou battu. Ou pire, ridiculisé. Mais son père s'assit sur le lit, et lui demanda, d'une voix inhabituellement douce.

Que se passe-t-il ?

Je...


L'enfant battit des paupières, inspira profondément.

Il y a quelque chose, là...
, bredouilla-t-il en désignant la tenture d'un doigt tremblant.

Il vit une expression fugitive de soulagement passer sur le visage de son père. Sur le coup, il ne sut pas comment l'interpréter, même si, des années plus tard, il devait comprendre que la plus grande crainte d'Eirik avait été que son fils lui dise "Ma mère me manque", ce à quoi il n'aurait pas su répondre.

Eirik examina la tenture un moment, puis sortit, laissant l'enfant seul. Il se recroquevilla sur lui-même, guettant le moment où la chose reprendrait sa progression. Mais, avant que cela n'arrive, Eirik revint, porteur d'un large couteau de chasse, qu'il jeta à Ragnar.

S'il y a effectivement quelque chose, tu dois savoir quoi.

Ragnar fixa l'objet, n'osant comprendre ce qu'on attendait de lui. La pièce était presque complètement plongée dans l'obscurité, n'importe quoi pouvait s'y cacher.

Quoi que ce soit, je ne l'affronterai pas pour toi.

Ragnar dégaina sa lame. Quel autre choix y avait-il ? Rester recroquevillé sur le lit à attendre la mort ? Il s'apprêta à sortir du lit, mais s'arrêta net. Si la chose était sous le lit, alors elle lui mangerait les pieds dès qu'il les aurait posé par terre. Après, il tomberait, et elle se pencherait sur lui, et...

Non. N'y pense pas.

Il ne savait pas où était la chose. Il ne pouvait pas la battre. Sauf si...

Non, père ! Je ne peux pas !

Il bondit du lit, et en deux bonds, il atteignit la tenture qui déchira en deux coups. Il souleva la lourde étoffe du bout de son arme. Rien en-dessous. Il se retourna vers la cheminée, alla saisir le tisonnier. Il était beaucoup trop gros. Ragnar lâcha son couteau, prit le tisonnier à deux mains. La peur l'avait quitté, il y avait quelque chose à faire, maintenant. Il savait comment agir. Il s'était déjà battu, avec les autres enfants. Et, créature de la nuit ou pas, un coup de tisonnier ne faisait du bien à personne.

Il balaya le dessous du lit d'un large coup circulaire. Puis recommença. Après la troisième tentative, il dut se rendre à l'évidence. Il n'y avait rien. Il se retourna vers Eirik, se sentant vaguement ridicule. Mais son père affichait un grand sourire.

Excellent, Ragnar. Je suis fier de toi.

Je suis fier de toi.


Ragnar se redressa.

Tu vois, mon fils ? Il n'y a rien qu'on ne puisse combattre avec un cœur vaillant et du bon acier. Maintenant, retourne te coucher. Garde le couteau, et fais-en bon usage, si quelque chose revient.

La porte se referma. Ragnar resta dans le noir, l'arme encore dans sa main. Seul l'accroc à la tenture rouge témoignait de ce qui s'était passé. Le garçon posa le poignard sur le meuble à côté du lit, à portée de main.

Il n'y a rien qu'on ne puisse combattre avec un cœur vaillant et du bon acier.

Ragnar ferma les yeux.
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Sam 7 Juil - 12:25

Printemps de l'an 152, au village de Yeravik

La jeune fille se débattit, mais Ragnar était beaucoup trop fort. Il avait treize ans, et ses bras étaient accoutumés à manier l'épée et tenir haut son bouclier pendant des heures, grâce aux leçons impitoyables de son père et de quelques guerriers de confiance.

Laisse-moi, implora Bera.

Elle n'osa pas appeler au secours. Après tout, Ragnar était tout de même le fils du jarl. Il n'avait pas le droit de faire ce qu'il faisait, mais la jeune fille n'avait aucune envie de s'exposer à la colère d'Eirik, pour le cas où il prendrait le parti de son fils.

Laisse-moi partir, répéta-t-elle.

Ragnar n'écoutait pas. Il avait repéré une grande pierre plate, et l'allongea sans douceur dessus. Il releva sa robe, la plaqua sur la roche d'une bourrade qui ressemblait autant à une poussée qu'à un coup de poing. Le souffle coupé, elle abandonna toute résistance, et se laissa docilement écarter les jambes tandis que Ragnar commençait à se débarrasser de ses chausses. C'était la première fois qu'il voyait l'intimité d'une femme, et il resta perplexe quelques instants. Mais il sut tout de suite ce qu'il était censé faire. Il prit un instant pour profiter de la sensation de puissance qui l'envahissait. Ásbrandr l'avait mis au sol sans effort apparent, et l'ego de Ragnar ne s'en était pas encore tout à fait remis. Mais là... c'était lui qui gagnait.

Il décolla du sol, et sentit sa tête se dévisser sous l'impact. Pendant quelques instants, il ne vit plus rien. Il se débattit, mais la main qui le tenait par le col était absolument inflexible. Il prit un autre coup. Puis il fut projeté au sol et reçut un maître coup de poing à l'estomac. Il se plia en deux et rendit son repas. Le plus ridicule était que si lui avait renoncé à son projet de base, son pénis n'était pas du même avis, et se tenait toujours aussi droit que possible dans l'attente des évènements futurs.

Fous le camp, toi
, gronda la voix de son père. Il entendit Bera obtempérer aussi vite que sa dignité le lui permettait.

Puis il le sentit se tourner vers lui.

Je peux savoir ce que tu t'apprêtais à faire ?


Ragnar commençait tout juste à reprendre son souffle, mais il savait qu'il valait mieux répondre. Sa tête lui semblait sonner comme une immense cloche, et il ne voyait encore presque rien mais il fit un gigantesque effort de volonté pour répondre d'une voix ferme.

A la trousser, père.


Il s'attendait à se faire frapper encore une fois, mais rien ne vint. Il sentit Eirik s'asseoir à côté de lui. Le danger diminuait mais n'était pas encore passé.

Tu n'as pas à le faire si elle ne le veut pas, Ragnar.

Malgré la douleur-en fait, cela tenait plus de la désorientation que de la douleur-la perplexité était encore plus forte.

Mais, père... ce que racontent les hommes quand ils rentrent d'expédition...


...concerne les filles d'autres clans. Notre responsabilité est de protéger les gens de notre clan précisément de ce genre de mésaventures. Lorsque tu prendras part aux expéditions, alors tu pourras imposer ta volonté aux vaincus et à leurs familles. Mais, ici, à l'intérieur de notre clan... Ton devoir principal est de protéger les nôtres.

Je ne savais pas... je suis désolé.

Tu aurais dû le savoir. On ne te l'a peut-être pas dit directement, mais je te pensais capable de le comprendre. Mais les excuses n'ont aucun intérêt. Ce qui est fait est fait. Tu iras parler à Bera, et moi, à son père. Nous allons essayer de réparer ce que tu viens de faire aujourd'hui. En espérant pour toi que le père se satisfasse d'une compensation financière et ne demande pas du sang.


Ragnar opina, tandis que sa vision se précisait. Eirik n'avait aucune envie de voir son fils se faire massacrer, il le savait. Mais il savait aussi que si c'était le seul moyen que justice soit faite... la question se poserait. Et Ragnar n'était pas sûr de savoir quel serait le choix d'Eirik.

Eirik se leva, et fit quelques pas pour repartir. Il s'arrêta, et sans se retourner, déclara :

Fils. Tu sais que je t'aime.

Ragnar resta muet de saisissement devant une telle déclaration.

Mais tu dois aussi savoir que si tu déshonores encore une fois à ce point notre famille et notre devoir, il te faudra mourir.


Puis le jarl s'éloigna à grands pas.

Le père de Bera se contenta d'une somme modeste, et l'affaire en resta là. L'été de l'année suivante, Ragnar devait trousser Bera sur une autre pierre plate, et cette fois-ci, il n'eut pas besoin d'user de violence. Par la suite, il devait trousser un grand nombre d'autres femmes, en usant cette fois-ci de violence. Mais ce ne furent plus jamais des femmes de son clan. Ragnar avait compris ce qu'être guerrier signifiait, et il devinait aussi ce que devait être un jarl, bien que ce fût le destin de son frère et non le sien.




Pendant ce temps, Kali, garde d'élite d'Eirik et instructeur de Ragnar, polissait sa lame en préparant son dernier combat contre le jeune fils du jarl.


Dernière édition par Ragnar Herteitr le Sam 8 Sep - 5:33, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Ven 7 Sep - 15:36

Automne de l'an 154, quelque part dans les landes glacées...

Une halte, mon garçon !, gronda le guerrier, soufflant et haletant.

Ragnar se retourna en souriant.

Tu te fais vieux, Kali !
répondit-il d'une voix claire où perçait l'insolence.

L'espace d'un instant, l'adolescent crut voir passer un éclair de haine dans le regard du vieux guerrier. Mais ce ne fut qu'un instant.

Tu verras quand tu auras mon âge, marmonna-t-il en se laissant tomber sur une petite plaque de neige. Les jeunes gens sont insupportables !

Mais il n'y avait aucune colère dans sa voix, et Ragnar ignora l'attaque.

Pourquoi m'as-tu emmené aussi loin du village ? demanda-t-il en flattant les naseaux de son cheval.

Cela t'étonne ? Ce n'est pourtant pas la première fois, fit Kali, en s'approchant à son tour de sa monture, et en passant la main sur sa croupe.

Non, c'est vrai. Tu m'as appris à me battre, et aussi à me déplacer rapidement sur de longues distances, à résister au froid, et à trouver à manger. Tu m'as expliqué beaucoup de choses, comme le fait que la moitié de l'art de la guerre consiste à manger, se reposer, et marcher ou naviguer. Mais tout cela, je le sais, maintenant. Tu n'as plus rien à m'apprendre.


Cette fois, la colère dans les yeux du vieux guerrier ne disparut pas juste après avoir surgi.

Tu crois ça ?

Il resta immobile, sa main glissant doucement vers le paquetage.

Tu... crois... ça,répéta-t-il, plus lentement.

Ragnar haussa les épaules d'un air désinvolte, avant de secouer sa chevelure blonde d'un mouvement de tête. Les filles adoraient. Elles adoraient son sourire, sa joyeuse insolence, son arrogance désinvolte. Et peut-être aussi le fait qu'il soit le fils du jarl. Toujours était-il qu'il était assez bien fait de sa personne, mais beaucoup moins beau néanmoins que ce qu'il pensait. Quand à Kali, Ragnar s'avisa soudainement qu'il le regardait avec la même expression que s'il avait posé le pied par mégarde dans quelque chose de peu ragoûtant. Il sentit poindre une légère inquiétude. Quelque chose n'allait pas.

Tu es un guerrier doué et tu seras un jour un chef charismatique, Ragnar. Mais ton talent pour la chasse est tout sauf impressionnant. Même si, pour le reste, tu ressembles à un dieu de la guerre descendu sur terre.


Ragnar, un grand sourire aux lèvres, s'inclina cérémonieusement.

Grand merci, cher ami...

En se redressant, il n'eut que le temps de se pencher en arrière pour éviter la dague, qui fendit l'air juste devant lui. L'instant d'après, un coup de pied d'une violence inouïe le jetait au sol, le souffle coupé. Malgré le bourdonnement dans ses oreilles, il entendit le son d'une épée qu'on dégaine.

J'ai encore une leçon pour toi. La dernière.

Ragnar se redressa péniblement. Immobile, la lame au clair, Kali le regardait d'un air narquois.

Pourquoi ? balbutia-t-il.

La seule réponse de Kali fut une furieuse charge. La lame s'abattit de haut en bas. Ragnar fit la seule chose qui pouvait le sauver : il bondit en avant, bloquant le poignet de son ennemi. Mais celui-ci, de sa main libre, frappa le coude droit du fils du jarl, qui lâcha sa prise. Une claque magistrale du guerrier résonna dans le crâne de Ragnar, qui sentit la fureur l'envahir. Ce vieux bâtard le frappait comme on frappait un esclave, ou un enfant. C'était insupportable. Alors que l'idée d'une furieuse contre-attaque se dessinait dans son esprit, Kali frappa à nouveau. Le fils du jarll voulut esquiver le coup suivant, mais Kali fut plus rapide. La dernière chose que vit Ragnar fut un éclair d'acier filant droit vers sa tête. La lumière explosa dans son crâne, et il tomba au sol, inanimé.



Une sensation de brûlure dans la gorge. On le forçait à avaler une décoction horrible. Non, même pas une décoction. Comme des miettes de... quelque chose d’innommable. Il grimaça, toussa, essaya de recracher. Une main d'acier se referma sur sa glotte, et la massa vigoureusement de haut en bas. Svana. Il n'y avait qu'elle pour être aussi peu délicate.

Les guerriers et leurs épreuves stupides...
marmonna-t-elle.

Une éternité plus tard, Ragnar ouvrit les yeux. Svana avait disparu. Mais son père se tenait là, à son chevet. L'adolescent papillonna des yeux.

Depuis combien de temps... je suis endormi ?

Environ trois heures. Le soir est en train de tomber.

Tu es là depuis tout ce temps ?

Ragnar ne pensait pas son père capable d'être si attentionné.

Depuis deux heures, quand Kali t'a ramené.

Ragnar se redressa d'un coup, mais un étourdissement le saisit, en même temps qu'une atroce migraine, et il retomba sur sa couche.

Kali ! Il a essayé de me tuer !

Son père secoua la tête négativement.

C'est ce qu'il t'a fait croire. Mais, s'il avait vraiment voulu le faire, il y serait parvenu. Son épée t'a atteint en pleine tête. Elle t'aurait certainement tranché en deux ce qui te tient lieu de cervelle, si elle avait été aiguisée.

Tu étais au courant ?

Eirik hocha la tête, en signe d'assentiment. Lorsque Ragnar lui demanda quel était le sens de tout ceci, son père sortit sans un mot. L'instant d'après, Kali faisait son apparition.

Pourquoi tu as fait ça ? demanda Ragnar, maudissant le ton geignard qu'avait pris sa voix.

Kali haussa simplement les épaules.

J'ai exécuté un ordre de ton père.

Ragnar haussa les sourcils.

Mon père t'a demandé, demanda-t-il d'un ton incrédule, de m'emmener dans un endroit isolé pour m'assommer ?

Non. Il a simplement constaté, et moi aussi, que tu avais une si haute opinion de toi-même que tu te croyais invincible. Accepter de mourir est une chose, mais se jeter au-devant du danger simplement parce qu'on ne s'en rend pas compte est beaucoup moins noble.

Je n'ai pas une haute opinion de moi-même, fit Ragnar, d'un ton boudeur.

Kali s'esclaffa.

Je n'ai jamais rencontré un gamin aussi arrogant et insupportable que toi !


Le ton chaleureux enleva tout le fiel de l'attaque-ou presque.

Vu le coup que tu as reçu, il est déjà beau que tu te rappelles de ce qui t'est arrivé. Je n'aurais pas aimé faire cela deux fois. Si tu dois te souvenir d'une chose, de ce qui s'est passé aujourd'hui... c'est que, si bon que tu puisses être, il y aura toujours dans le monde au moins un millier d'hommes capables de t'occire. Et, par trahison ou par chance, plusieurs dizaines de milliers. Surtout s'ils savent exploiter correctement tes défauts... l'orgueil, par exemple.

Kali se leva.

Maintenant, tu sais que tu es faillible. C'est indispensable d'avoir conscience de cela. Nous pouvons échouer, et même, mourir. Cela ne doit pas t'empêcher de choisir ce chemin, s'il le faut, mais tu dois le faire en connaissance de cause. Je comprendrai si tu ne me pardonnes pas.

Une fois le guerrier sorti, Ragnar se plongea dans la contemplation des traces de fumée sur le plafond. Il pardonnerait à Kali, bien sûr. Ses yeux se fermèrent, et la dernière pensée qu'il eut fut pour Svana. "Les guerriers et leurs épreuves stupides".

Oui, Svana, tu as raison. Nous ne sommes pas toujours très malins. Mais nous apprenons.
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Mer 6 Nov - 16:43

Été de l'an 155, sur la Côte des Brumes

Ragnar eut un immense sourire, si éclatant que Kali eut l'impression qu'il allait illuminer l'océan. Le langskip voguait vers la côte que l'on pouvait deviner au loin, la tête de dragon en bois sculpté semblant déjà flairer l'odeur du sang et de l'or. Ragnar avait 16 ans, et c'était la première fois qu'il participait à une expédition. Mais il était déjà manifeste qu'il adorait la mer et les navires. Ce serait un grand aventurier, décida Kali.

Tu n'en as pas assez de me servir de nourrice ? demanda brusquement le jeune seigneur.

Le vieux guerrier haussa les épaules.

J'exécute les ordres de ton père, ni plus, ni moins.

Et quels sont les ordres de mon père ?

De rester avec toi et de te protéger à tout prix.

C'est ce qu'il a dit ?

Kali eut un sourire qui fit frémir sa barbe. Beaucoup d'hommes, à un certain âge, se préoccupait du gris qui commençait à teindre leurs cheveux blonds. Kali en était plutôt à l'âge où il se préoccupait du blanc qui commençait à teindre ses cheveux gris. Mais, néanmoins, il était toujours alerte, et avait bien l'intention de mourir l'arme à la main.

Pour être précis, il a dit que si tu étais blessé, je ferais mieux d'être mort sinon il se ferait une descente de lit avec ma peau. Il a précisé que je devrais te coller comme si j'étais ton amant. Et toi, il t'a dit quoi ?

Ragnar éclata de rire.

Il m'a dit de rester derrière toi quoiqu'il arrive. L'idée de l'amant ne te semble plus si amusante, tout d'un coup, si ?

Bah, nous dirons que tu es mon chien. Ou mon cheval.

Je ne sais pas ce que je préfère.

Le chien, suggéra Kali. Les chevaux mangent de l'herbe. Et, crois-moi mon expérience, c'est dégueulasse. Et des plantes, dont certaines... On dirait le contenu d'un pot de chambre d'un eiralien qui aurait pris trop de purgatifs.

Ragnar acquiesça.

Tu es sage et avisé, Kali. Et tu as l'avantage de l'expérience sur moi : par exemple, je n'ai jamais goûté au contenu du pot de chambre d'un eiralien qui aurait pris trop de purgatifs. Je me fie donc à ton jugement : je serai ton chien. Je resterai sagement derrière toi et ne te causerai aucun ennui.

Kali dévisagea son protégé d'un air suspicieux, lequel ne rencontra que deux yeux bleus à l'expression innocente.

Hum.... Je crois que tu es sincère. Mais, malheureusement, je te connais assez bien : ta sincérité ne durera pas longtemps. Et je te vois tripoter ton épée depuis qu'on a embarqué. Tu es impatient de l'essayer pour de vrai, non ?

Ragnar baissa les yeux avec un demi-sourire.

J'avoue. J'ai eu trop d'adversaires faciles. Des gens peu doués, mal entraînés...

Tu me comptes parmi les adversaires faciles ?

... ou des vieillards.

Attention, gamin... répliqua le vieux guerrier, avec un sourire. Egil Sveinsson n'est plus tout jeune, mais il est encore capable d'en remontrer à pas mal de monde.

A la mention de l'ennemi juré de sa famille, Ragnar se rembrunit. Le temps des plaisanteries était passé.

Un jour, tu seras capitaine. Puis, si les Nornes le permettent et que tu t'en montres digne, tu seras jarl. Ton père veut que je t'apprenne à commander.

Oui, décidément, le temps des plaisanteries était passé.

Ça s'apprend ? J'ai toujours pensé que c'était un talent qu'on avait. Ou pas, d'ailleurs.

Oui et non. Certains ont ça dans le sang. Mais quand bien même, c'est comme le combat : ça s'apprend. Par exemple, regarde les hommes.

Ragnar fit passer son regard sur la trentaine d'hommes alignés sur le navire, tirant sur les rames en cadence, propulsant le navire sur les flots.

Je ne vois rien de particulier. Ils rament. Et donc ?

Même les hommes courageux craignent la mort. Ce qui permet de ne pas avoir trop peur, c'est d'avoir confiance en soi. En ses camarades. En son chef. Et aussi, tout bêtement, d'avoir quelque chose à faire. S'il y avait un fort vent, les hommes n'auraient pas besoin de ramer. Donc ils n'auraient rien à faire. Et donc, ils commenceraient à réfléchir à toutes les manières qu'il y a de mourir ou d'être mutilé. Alors, ce serait à toi de le leur faire oublier. En leur faisant rêver de gloires et de richesses, en plaisantant, en les effrayant plus que ne pourrait le faire l'ennemi... Tu apprendras cela par l'expérience. Pour l'instant, ta seule présence les inspire.

Vraiment ? Vraiment ? fit Ragnar, flatté malgré lui, au point qu'il en rougit légèrement. Pourtant, je ne suis qu'un gamin de seize printemps.

Tu es le fils du jarl. Et tu es vêtu comme un dieu de la guerre. Regarde-toi !

Ragnar portait une cotte de mailles, des bottes renforcées de plaques d'acier, un casque sculpté en forme de tête de loup, et un superbe bouclier ovale de chêne épais, renforcé de bon acier et décoré de l'emblème au loup du clan de Yeravik. A son flanc pendait son épée, une arme de très belle facture, et il dut convenir qu'il avait probablement fière allure.

Je serai moins beau quand je me serai couvert du sang de l'ennemi ! s'exclama le jeune homme avant de se ressaisir. Ah... non. Pardon.

Kali couvrit le jeune homme d'un regard sévère.

Je crois qu'Eirik est sérieux quand il parle de se faire une descente de lit avec ma peau. Il ne fait pas de menaces en l'air. Et moi non plus. Si tu tentes d'échapper à ma surveillance, je te casserai une jambe. Ton père m'approuvera. Tu n'es qu'un louveteau qui regarde comment on traque une proie, et qui essaye d'apprendre ce qu'il peut. Ton tour viendra plus tard.

Ragnar acquiesça de mauvaise grâce.

En plus, ajouta le guerrier, c'est aujourd'hui une proie facile. Il n'y aura pas de guerriers, pas de glorieux combat. Des paysans effrayés, et du butin facile. C'est le cas le plus fréquent, même si ce n'est pas l'histoire que les scaldes préfèrent raconter.

Pas de guerriers ?

Kali secoua la tête.

Pas aujourd'hui. Le seigneur des terres est parti marier sa fille. Et que prends-tu avec toi lorsque tu te rends à un mariage ?

Une dot. Et donc, les hommes pour l'escorter, elle et la mariée. Et ils ne peuvent être partout à la fois.

Un sourire féroce fendit le visage de Kali.

Bien vu, petit. Bien vu.

Pendant un court moment de silence, ils virent les terres que le brouillard commençait à dévoiler. Les Suéris n'appréciaient pas spécialement la brume. Qui savait ce qui pouvait se cacher là où le regard des humains ne portait pas ? Mais, ils le savaient, si le brouillard leur cachait peut-être certains êtres dont il valait mieux ne rien savoir, il les dérobait aussi au regard des eiraliens... Du moins, jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour réagir.
Le regard de Kali se fit pensif.

Nous vivons peut-être la fin d'une époque, Ragnar. Les Eiraliens ont un nouveau roi. Petrus, il s'appelle. Parmi son peuple, certains le haïssent. Mais, s'il ne finit pas avec un poignard entre les omoplates, il pourrait s'avérer dangereux. Il a commencé à former les paysans au combat. Il veut construire des tours et installer des garnisons en Ismeerlane, et, pire que tout, il a déjà approché des jarls suéris pour leur proposer des terres en échange de leur allégeance...

Ragnar s'étrangla d'indignation.

Un vrai Suéri n'accepterait jamais de plier le genou devant un roi étranger !

Son mentor eut un sourire sarcastique.

Un "vrai Suéri" cherche avant tout une chose et une seule : afla sér fjár. Acquérir des biens. De l'or pour payer des hommes. De bonnes épées. Des femmes. Des chevaux. Mais, plus que tout, une terre où s'installer, et s'engraisser. Certains ont déjà accepté. Et ils connaissent nos usages. Ils seront des ennemis plus dangereux que ne l'est l'armée eiralienne.

Alors il faut les tuer. Pour faire passer un message aux autres qui seraient tentés.

Kali soupira. Le jeune âge de Ragnar se sentait à chaque fois qu'il ouvrait la bouche. Il était loin d'être prêt pour être jarl. Mais il avait un frère aîné. Avec un peu de chances, il n'aurait jamais à le devenir. Quoique vu la querelle de sang qui opposait le clan de Yeravik à celui de Vindhaugr, le guerrier était plutôt pessimiste à ce sujet. Mais il n'était plus temps de discuter. La terre était maintenant nettement visible, et plusieurs coups de trompe annoncèrent clairement aux Suéris qu'ils étaient repérés.

D’une voix forte mais qui restait calme, Kali donna ses ordres.

On débarque rapidement, directement sur le village. On entre dans les maisons, et on prend tout ce qui a un peu de valeur. Pendant ce temps, on récupère aussi le bétail, et quelques esclaves si vous en trouvez des potables. Mettez le feu à quelques maisons en repartant, histoire de les dissuader de nous poursuivre. Et on repart avec la marée.

Les instructions étaient inutiles. C’était un équipage expérimenté et rodé au strandhögg : chacun savait parfaitement ce qu’il avait à faire. Mais se l’entendre rappeler restait néanmoins important, pour maintenir la discipline.


Le navire vint s'enfoncer dans le sable de la plage, et les hommes en débarquèrent aussitôt, hurlant derrière leurs boucliers qui répercutaient leurs cris. Ragnar sauta par-dessus la rambarde et se réceptionna souplement sur la plage.

La première fois que je foule le sol eiralien.

Mais la bouffée d'émotion qu'il ressentit fut très passagère.

Regarde, Ragnar, ordonna Kali tout en se dirigeant d'un pas souple vers le village.

A première vue, ce n'était qu'une trentaine d'hommes hurlant se dirigeant en courant vers des cibles aléatoires. Mais, à y regarder mieux, on devinait que sous ces apparences de bêtes furieuses se cachait une tactique travaillée et bien rodée. Le premier groupe arriva sur le village, et lança quelques javelots et haches de lancer sur les villageois qui tentaient d'ébaucher une résistance. Le début d'attroupement se dispersa bien vite. Pendant ce temps, un deuxième groupe commençait à fouiller les maisons pour y trouver des objets de valeur, cependant que le troisième se dirigeait vers les collines environnantes, sans doute histoire d'y trouver un peu de bétail, et aussi d'avoir un endroit d'où guetter d'éventuels renforts.

Très vite, les flammes s'élevèrent des premières maisons tandis que des Suéris en sortaient, qui portant de la vaisselle de métaux semi-précieux, qui un coffret rempli de piécettes, qui des outils de la forge. Le bon métal était toujours une ressource appréciable. D'autres venaient en poussant des femmes ou des enfants de leurs épées, parfois les traînant par les cheveux ou les portant sur leurs épaules. Un garçon d'une dizaine d'années qui tentait de s'enfuir fut transpercé dans le dos par la lance courte du pillard qui l'avait capturé et tomba, agité d'ultimes spasmes.

Ragnar se tenait sur la grand'place du village, pour peu que ce hameau put avoir quelque chose qui tînt lieu de grand'place. Il se sentait terriblement inutile, et aurait bien aimé trouver un ennemi à combattre. Mais partout, ce n'était que femmes et enfants terrorisés. Aucun adversaire qui en vaille la peine.

Se tournant, il repéra un jeune homme qui tentait de se cacher derrière le puits.

Là ! cria-t-il en le montrant du doigt.

Tout se passa alors très vite. L'adolescent bondit hors de sa cachette, faisant tournoyer une fronde. Il décocha son projectile, et Kali s'interposa. Puis s'effondra, tandis que son casque émettait un bruit de métal torturé. Ragnar poussa un cri de rage et bondit en direction du jeune homme, qui tenta de s'enfuir. Mais Ragnar lui lança une hache de jet qui se planta dans sa fesse. Alors l'adolescent, avec un rictus de rage, se retourna, engageant une nouvelle pierre dans sa fronde. Il venait de commencer à la faire tournoyer lorsque Ragnar l'atteignit. Le premier coup d'épée trancha à moitié son avant-bras et il lâcha son arme. Le deuxième, un estoc parfait, fit s'enfoncer la lame dans la poitrine de l'eiralien avant de ressortir dans son dos. Ragnar maintint le jeune homme debout quelques instants, les yeux plongés dans les siens, le fixant alors que la vie désertait son regard. Pour finir, il le laissa s'effondrer. Puis il revint au pas de course vers Kali, sur lequel un homme se penchait déjà.

Est-il...

L'homme secoua la tête. Un bruit de gargouillis, suivi du son caractéristique d'un homme qui rend son repas, retentit aux oreilles de Ragnar.

Non, il n'est pas, grogna Kali en se tournant après quelques instants.
Mais il a les jambes flasques et sa tête résonne comme après une nuit de beuverie. Ramenez-moi au bateau. Ragnar, tu viens aussi.

Le jeune homme avait très envie d'assister à la suite des évènements, mais il ne servait à rien de discuter. Le guerrier suéri prit Kali sur ses épaules et le ramena au navire au pas de course, accompagné de Ragnar qui guettait les environs dans l'espoir vain de trouver des ennemis à combattre ou du butin à piller. Quelque chose qui pourrait lui apporter quelque renommée. Mais cette "expédition", il commençait à s'en rendre compte, n'était qu'une rapine insignifiante, qui n'avait d'autre but que de distraire les hommes et d'apprendre au fils du jarl comment on faisait un strandhögg.

Très rapidement, les hommes commencèrent à revenir au navire, et leur butin confirma Ragnar dans son idée : une dizaine de chèvres, cinq esclaves et deux coffrets de pièces n'avaient rien de glorieux. D'autant que vu la taille du village et l'apparence des maisons, il ne s'agissait certainement pas de pièces d'or.

Le navire repartit prestement, au bruit du ahanement des hommes qui ramaient pour arracher l'embarcation alourdie aux côtes d'Ismeerlane, et des grognements de douleur et de frustration de Kali. Il y avait plus glorieux que de se faire à demi assommer par un garçon berger, quand on était capitaine de navire. Et Ragnar devina ici une leçon involontaire : si même le guerrier le plus puissant pouvait être terrassé par un simple caillou, il n'était pas beaucoup plus difficile de lui planter une flèche dans la gorge.

Ragnar avait seize ans : il avait participé à sa première expédition, tué son premier homme. Et en lui était né une soif qui ne serait jamais étanchée.
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Mer 11 Déc - 22:05

Printemps de l'an 159, sur la côte orientale de l'île de Mörkagaard, en Suérie

Ragnar venait d'entrer dans sa dix-neuvième année. La rame et l'épée lui avaient donné des cals aux mains et des muscles aux épaules. Il était devenu un homme fait, et un soldat valable, mais ne s'était pas illustré sur le champ de bataille. Oh, bien sûr, il avait combattu et vaincu, ses compagnons lui vouaient un respect qu'il leur rendait bien. Mais enfin, il était fils de jarl. Il avait une cotte de mailles, un casque en acier, une épée d'excellente facture, quand ses frères d'armes n'avaient que des armures en cuir et des rondaches en bois. Et de vulgaires haches.

Les haches ne sont pas de si mauvaises armes que ça, Ragnar. En fait, je les préfère aux épées, déclara Snorri, l'homme qui se tenait à côté de lui, en dégainant son arme, une lourde danaxe au bout pointu.

Avec ça, et un compagnon costaud pour te couvrir de son bouclier, tu peux briser le bouclier ennemi. Ou frapper et déstabiliser, et c'est à ce moment que ton voisin frappe de la lance. Dans le temps, quand j'étais plus jeune, on travaillait par deux, pour briser les murs ennemis. Un homme avec une lance, l'autre avec une lourde hache. Un homme frappait de la hache, et mettait petit à petit en pièces le bouclier adverse. Si le voisin n'arrivait pas à glisser un méchant coup de lance sur sa cheville. Un mur de boucliers fait appel à la force brute avant tout, et comme n'importe quel mur, ça ne bouge pas facilement. Donc ce genre de technique fonctionne souvent. Sauf si l'ennemi décide de rompre les rangs pour venir t'attaquer. Auquel cas, ses compagnons risquent de suivre son exemple, le mur se disloque et on les cueille à découvert. L'épée, c'est une arme qui frappe plus vite, mais se laisse facilement arrêter par une bonne cotte de mailles.

Ragnar acquiesça.

Oui. Mais une épée courte, ou une lance courte, dans le mur, est très utile. On peut frapper au-dessus et en-dessous du bouclier avec des estocades rapides comme la langue d'un serpent. Je frappe l'homme, pas son bouclier.

Chacun son style, décréta Snorri, manifestement peu désireux de poursuivre la conversation. Mais je combattais déjà alors que toi, tu apprenais à marcher, donc tu devrais m'écouter.

Ce qu'il ne savait pas, évidemment, c'était que, pendant que Ragnar fêterait sa victoire, ce soir, lui, Snorri, brûlerait sur un tas de bois, son arme à la main, le ventre percé par une de ces épées qu'il méprisait tant. Mais pour l'heure, tous deux regardaient la côte s'approcher. Le vent était encore très froid en ce début de printemps, assez pour que les hommes aient le réflexe naturel de se serrer les uns contre les autres pour conserver leur chaleur. Et, quand les flèches pleuvraient, ils se serreraient encore plus. Dans le brouillard, la côte de Mörkagaard se révélait. L'objectif de l'expédition d'aujourd'hui était un village du nom de Varnsi, non pas pour les richesses que recelait ce lieu, mais en tant qu'expédition punitive dans une querelle de sang dont Ragnar se désintéressait totalement. Il obéissait à son jarl, ni plus ni moins.

Il ne s'agissait pas de piller, mais de tuer et brûler, tout simplement. Et d'éviter de se faire capturer, également. Il y avait une dette de sang. Aucune pitié à avoir, aucune à espérer : c'était la haine, à l'état pur. Mourir sur le champ de bataille, au moins, était relativement rapide. Le brouillard glacé qui couvrait la côte était maintenant assez fin pour qu'on puisse apercevoir les lueurs des feux du village de Varnsi, ainsi que les lueurs indistinctes des collines qui parsemaient la région. Il était chanceux, songea Ragnar, qu'ils aient finalement trouvé ce village. Cette région se composait pour moitié de collines, et pour moitié... de collines. Mais avec du brouillard. Si ça se trouvait, ce n'était pas du tout Varnsi. Et ils allaient massacrer des dizaines de paysans qui n'avaient à voir dans l'affaire.

Ragnar chassa ces pensées parasites. Ce n'était pas son problème.

Le barreur du navire le dirigea vers un renfoncement entre des collines. Un bon endroit pour débarquer tranquillement, à l'abri des regards. On pourrait ensuite envoyer des éclaireurs, pour voir s'il y avait moyen de récupérer des chevaux, histoire de décourager les poursuites.

Le vent faisait ondoyer l'herbe des collines, mais ils étaient relativement bien protégés, de la bise glacée du Nord comme des regards. Lorsque l'aube serait levée, ils attaqueraient. Frapper de nuit dans un endroit inconnu était de la folie. Lorsque le langskip s'immobilisa enfin, Ragnar sauta sur la grève, repérant la texture du terrain. Plutôt caillouteuse. Pas étonnant. La Suérie était de toute manière une sorte de caillou géant. Des terres arables, riches et profondes, n'existaient dans la plupart des régions que dans les désirs des paysans. Le jeune seigneur fit jouer ses épaules, souleva son bouclier du bras gauche, cependant que ses compagnons venaient, d'instinct, s'aligner de part et d'autre de lui, chacun couvrant son voisin de gauche et s'abritant derrière le bouclier de son voisin de droite. Le débarquement de guerriers transportant lances, épées, haches, voire masses d'armes, se poursuivait, et une demi-douzaine d'hommes montés sur des chevaux entreprirent l'ascension des collines pour partir en direction du village. Les éclaireurs.

Les guerriers rompirent la formation, mais sans trop se disperser. Théoriquement, la motivation n'était pas d'ordre tactique. La réalité était beaucoup plus simple : les heures précédant l'aube étaient les plus froides, surtout en ce début de printemps, et particulièrement lorsque le jarl interdisait formellement d'allumer des feux. L'endroit était très mal choisi pour livrer bataille, il s'agissait donc de ne pas se faire repérer. Tout cela faisait que la seule source de chaleur disponible provenait en réalité des voisins. Cela expliquait donc le peu d'empressement des guerriers à s'éloigner les uns des autres alors même qu'il était inutile de penser bouger ou combattre avant le retour des éclaireurs. En revanche, cela n'expliquait pas pourquoi Ragnar n'avait pas rengainé sa lame. Il sentait confusément que quelque chose n'allait pas, sans parvenir à savoir quoi. Mais sous les apparences de victoire facile, il percevait comme un fumet de désastre, sans parvenir à mettre le doigt sur ce qui n'allait pas. Et il sentit commencer à monter la peur.

Si une armée les attaquait ici, ils étaient tous morts. Coincés sur la plage, entre des collines, encerclés, sans marge de manœuvre et sans possibilité de rembarquer. Et tout à coup, les monticules qu'il voyait à l'instant d'avant comme un abri parfait lui firent l'effet d'un piège mortel.

Cesse d'être stupide, pensa-t-il alors que sa respiration s'accélérait. Personne ne sait que nous sommes là. Comment pourraient-ils...

Oui, c'est pas comme s'il y avait des gens prêts à vendre des informations sur vos mouvements contre de l'argent.


Son cœur commença à s'emballer. Il avait beau tenter de se raisonner, se dire qu'ils avaient déjà pris ce genre de risques auparavant, et toujours avec succès, sa nervosité menaçait de se transformer en panique. Un frisson qui ne devait rien au froid remonta le long de son échine. Un homme lui donna une bourrade et lui parla, il esquissa un sourire en hochant la tête. Il n'avait aucune idée de ce que le gars avait bien pu lui dire.

Ragnar exhala un long soupir, inspectant les collines. Mais évitant de trop lever le regard. Là-haut, les Valkyries chevauchaient dans les cieux, prêtes à moissonner les hommes conviés à rejoindre la table du Dieu des Occis. Et quand bien même c'était à terme son plus cher désir, Ragnar n'était pas pressé. Il convenait de ne pas attirer l'attention des vierges guerrières.

Par la droite. Les hommes tiennent leur bouclier à gauche. Je mettrais une force symbolique sur mon aile droite, faisant face à l'aile gauche adverse. Et pendant ce temps, mon élite, située sur mon aile gauche, éventrerait l'aile droite de l'ennemi comme la lance du chasseur perce la poitrine du sanglier jusqu'au cœur. Voilà ce que je ferais, si j'étais l'ennemi.

La pensée lui était venue d'un coup, comme par une inspiration divine. Cela le calma quelque peu. Au moins, si une catastrophe se produisait, il avait ne serait-ce qu'un embryon de plan. Une idée commençait à germer dans son esprit, pour contrer cette situation. Tout à coup, il était presque... impatient. Mais ça, c'était surtout parce qu'il n'avait pas encore vu comment on se sentait dans une armée en déroute. Lorsque la cohésion se brisait, et que chaque homme, dans l'odeur âcre de la peur et de l'urine, courait irrationnellement devant lui dans l'espoir souvent déçu de sauver sa peau, ne trouvant à la place qu'une mort sans honneur.
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Ragnar Herteitr
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Ven 20 Déc - 12:07

Le ciel s'éclaircissait lorsque les éclaireurs revinrent, quoiqu'on ne discernât pas encore le soleil. C'était bien tôt, remarqua Ragnar. On leur avait dit d'aller vite, mais tout de même. Il raffermit sa prise sur son épée qu'il tripotait nerveusement depuis tout à l'heure, passant et repassant ses doigts sur le fil. S'ils revenaient aussi vite, c'est qu'ils avaient vu quelque chose, et quelque chose qui ne leur avait manifestement pas plus vu la manière dont ils pressaient leurs chevaux.

Il vit un homme sauter de selle juste devant le chef de l'expédition pour commencer immédiatement à lui faire son rapport à voix basse. Il vit comme le capitaine pâlissait, quoiqu'il semblât par ailleurs rester calme.

Ça sent vraiment mauvais.

Discrètement, Ragnar se porta vers la gauche de la troupe assemblée.

De la droite... C'est de la droite qu'ils viendront.

Il le sentait dans ses entrailles, de tout son être. Sur la droite arrivait la mort. Le jeune fils de seigneur eut une pensée distraite sur la peur de la mort, et son étrangeté.

Pourquoi craignons-nous la mort, si elle doit nous procurer rires et ripailles pour l'éternité ?

Maintenant, tout le monde avait senti qu'il se passait quelque chose. Les hommes s'agitaient nerveusement. Ragnar leva les yeux vers les collines. L'ennemi arriverait probablement de la droite, c'est-à-dire du Nord. Il convenait de rapidement sortir de cet endroit enfoncé entre les collines. Excellent pour se dissimuler aux regards, mais piège mortel une fois que l'on était repéré. Sortir vers le Sud. Le Nord rencontrerait de face l'armée adverse sans être préparé. L'Ouest exposait à être encerclé pour peu que les ennemis soient plus nombreux. L'Ouest était la mer, ce qui équivalait à un rembarquement. Mais, vu la tête des éclaireurs, il était trop tard pour ça. Rembarquer en combattant était quasi suicidaire.

Formez le mur ! Le mur !

Quoi ?

Rester sur place était un choix en apparence peu risqué, mais en réalité, c'était le plus imprudent de tous. Cet endroit était le pire possible pour combattre. Encaissé entre des collines qui l'encerclaient sur tout son pourtour, coincé contre la mer... Les mots de son père revinrent à la mémoire de Ragnar.

Ne rien décider, ce n'est pas faire preuve de prudence. C'est décider de laisser l'ennemi décider pour toi. Et tu es un fou si tu espères qu'il décidera quelque chose qui soit en ta faveur.

Enfin, il vit les troupes ennemies. Elles venaient du Nord, comme prévu. Il devina plus qu'il ne vit les combattants de l'aile droite pivoter pour leur faire face. Lentement, les gens de Varnsi commencèrent à descendre vers les compagnons de Ragnar, prêts pour la curée. Un cri s'éleva, juste à côté du jeune homme. D'autres gens venaient de la gauche. Et même, du milieu. Ils étaient encerclés. Ragnar jura. Le jarl de Varnsi avait-il amené la moitié de la Suérie pour les exterminer ? Il affermit sa prise sur sa lame. Il sentit le combat s'engager, à droite. Un combat sans espoir. Dans cette position, les hommes qui accompagnaient Ragnar, comme Ragnar lui-même, combattraient avec l'énergie du désespoir. Mais cela ne suffirait pas. Et encore... Le contraste brutal entre la victoire facile qui devait faire suite à une attaque surprise, et un piège mortel, démoraliserait les hommes. On disait même que, dans ce genre de cas, les armes pouvaient leur tomber des mains. On aurait bientôt l'occasion de le vérifier, pensa Ragnar avec un cynisme détaché. Son esprit semblait être parti loin de son corps, et c'est sans y penser qu'il tua les deux premiers hommes qui venaient à son contact. C'étaient deux hommes maladroits et balourds qui n'avaient probablement jamais tenu une lance avant qu'on ne leur en mette une dans les mains. Lui était doué, entraîné depuis l'enfance, et vêtu de bonne maille. Il était invulnérable. Pour l'instant. Soudain, ce fut la pression. La sensation d'être pris dans une nasse géante qui se refermait peu à peu. Pourtant, les rangs de Varnsi étaient bien plus minces que les leurs. Pourquoi...

Ragnar ne comprit qu'à ce moment. Il comprit que rien, physiquement, ne le forçait, lui ou ses alliés, à mourir ici. Mais que pourtant, ils allaient mourir ici. Figés sur place comme l'agneau devant le couteau du boucher, tués par leur peur bien plus que par le fer. Lui-même se sentait envahi pour une étrange résignation morbide, qui n'avait rien à voir avec l'acceptation de son destin. Un homme à côté de lui tomba, la cheville percée. Ragnar égorgea celui qui s'avançait pour l'achever, mais ne put empêcher un deuxième homme d'éclater la cervelle de son voisin blessé, alors que lui-même devait lever son bouclier pour se protéger d'une furieuse pluie de coups. Une lance en profita pour frapper sa cheville, glissa sur les plaques en fer dont il avait renforcé ses bottes. Il tenta d'avancer pour frapper l'impudent, mais trois hommes le prirent à partie et il dut précipitamment rentrer dans le rang. Il recula d'un pas. Un pas vers la mer. Le début de la fin.

Ragnar secoua la torpeur mortelle qui menaçait de l'envahir. Il sentait une résignation générale planer sur le champ de bataille, alors que lui et ses compagnons se retrouvaient petit à petit encerclés dans une nasse de plus en plus petite. Pas si loin, les flèches ennemies décimaient l'aile droite, pris par leur côté sans bouclier. Puis ce serait le milieu, et enfin la gauche. Tous morts. En fait, ils étaient déjà à portée, simplement, les archers préféraient viser des cibles faciles, et on ne pouvait pas leur en vouloir.

Des rangs minces... Une force symbolique sur la gauche... Autant tenter le coup. Au pire, on mourra.

Ragnar eut un rire bref, à la surprise de son voisin de gauche. Et sa voix s'éleva, porteuse d'un ordre, bien qu'il n'eût aucune autorité pour en lancer un.

Virez à gauche ! A gauche !

Dans le feu de l'action, il avait utilisé un terme marin, mais sa volonté était très claire. Les autres le regardèrent d'un air interloqué.

A gauche ! Il faut rompre l'encerclement sinon on est tous morts ! Tuez tous les bâtards qui nous bouchent le passage ! Changez le bouclier de main !

Ce dernier ordre était tout simplement stupéfiant, Ragnar espérait simplement que l'ennemi mettrait plus de temps à comprendre ce qu'il avait en tête que ses propres gars. Asbrandr, le frère aîné de Ragnar, lui avait un jour dit, sur le ton de la plaisanterie, que la première qualité d'un bon chef de guerre était le volume de sa voix. Cette affirmation se vérifia, en ce jour. Ragnar ne cria pas, il rugit.

Bouclier dans la main droite ! Et chargez à gauche, le long de la plage ! Allez !

Lui-même joignit le geste à la parole et pivota d'un quart de tour. Pendant quelques instants, sa position fut des plus inconfortables, son bouclier martelé à coups de... il ne savait même pas quelle arme, sans pouvoir répliquer, de son épée tenue à gauche. Puis un homme l'imita, un autre, et un autre encore. Toute une partie du groupe se mit à charger les quelques combattants qui se tenaient sur l'extrême bord du dispositif d'encerclement. Heureusement pour eux, et comme Ragnar l'avait pressenti, on n'avait mis qu'une force symbolique, à cet endroit.

Plus tard, Ragnar, en y repensant, trouverait cela évident : le jarl de Varnsi n'avait évidemment pas pu recruter des forces si nombreuses qu'elles en avaient l'air. Il les avait étoffées avec des paysans qui n'étaient là que pour donner l'illusion du nombre, et encore, les rangs n'étaient guère épais. Quelques cris d'agonie plus tard, Ragnar et une trentaine d'hommes étaient sortis de la nasse. Il n'en fallait pas plus. Ils reformèrent les rangs, et tombèrent sur les hommes de Varnsi, sur leur propre droite. Ils les dispersèrent avec une vitesse stupéfiante, car c'était un retournement de situation imprévu : les hommes de Varnsi n'étaient pas moins pris au dépourvu que les compagnons de Ragnar quelques instants plus tôt, seulement, eux, ils avaient un endroit où fuir. Dans le plus grand désordre, des hommes commencèrent à lâcher leurs armes pour prendre leurs jambes à leur cou, cependant que Ragnar, qui s'était retrouvé à la tête de la formation, avançait méthodiquement, dispersant les hommes qui s'enfuyaient et tuant ceux qui résistaient. Il avait changé à nouveau de main, et son épée tenue en main droite s'abreuvait sans relâche du sang d'hommes qui, le plus souvent, ne tentaient même pas de se défendre. Ce jour là, Ragnar frappa plus souvent de dos que de face. Lui et son groupe remontaient irrésistiblement le long de la formation ennemie, qui se débandait à vue d’œil. Les archers tentèrent bien de tirer, mais leurs traits tombaient aussi souvent sur leurs alliés que sur les hommes de Ragnar. Il vit de ses yeux deux ennemis tomber avant qu'il ne les ait touchés, une flèche plantée dans le dos. En d'autres circonstances, le vrombissement des projectiles aurait pu le terrifier, mais il était emporté par l'ivresse de la victoire proche, alors que les ennemis étaient abattus, consternés, par cette défaite inattendue. De temps en temps, il entendait le bruit mat d'une flèche se plantant dans son bouclier, sentant en même temps l'impact sur son bras. Mais, évidemment, il était impossible de se couvrir parfaitement. Une flèche se planta dans son épaule droite, mais il la sentit à peine. Sur le moment, il fut plus inquiet pour sa cotte de mailles, que pour son bras.

Le fait de se faire tirer dessus par leurs propres archers acheva de démoraliser totalement les troupes de Varnsi, qui s'enfuirent à toutes jambes. Alors, les compagnons de Ragnar fondirent sur le jarl pour l'abattre. Ragnar, pour sa part, transperça encore quelques dos, montant son compte de morts pour la journée à plus de trente, selon ses estimations distraites. Le jarl ennemi, Sigvald, était maintenant le dernier debout. Son thane avait combattu vaillamment, plantant la bannière en terre en mourant. Flottait sur le champ de bataille abandonné l'étendard au corbeau du jarl de Varnsi, alors que celui-ci, couvert de sang, se dressait seul face à ses ennemis.

Ragnar sortit des rangs, pointant son épée sur lui, en signe de défi. Il éprouvait un immense respect pour cet homme et l'autre, mort à ses pieds, qui avaient tenu alors qu'ils savaient pertinemment que la bataille était sans espoir, et c'était avec plaisir qu'il partagerait leur compagnie, au Banquet des Occis.

Pas très bon, comme stratège
, commenta-t-il en sortant des rangs. Carrément stupide, même.


Ragnar n'en pensait pas un mot, mais il cherchait simplement à énerver son ennemi. D'un coup de son épée, il trancha les flèches qui hérissaient son bouclier, que celui-ci soit le plus léger et maniable possible.

Lorsque j'en aurai fini avec toi, je pisserai dans tes entrailles. Puis j'irai trousser ta femme, et tes filles.

Ça, en revanche, c'était vrai. Sigvald n'était pas un colosse. Plus un homme de taille moyenne mais plutôt costaud. A peu près le même format que Ragnar, en réalité, quoiqu'un peu plus petit. Il était entraîné, vêtu de bonne maille, d'un bouclier bordé d'acier, d'un heaume finement ouvragé en forme de tête de corbeau dénotant sa richesse, et d'une épée dont le fil dégouttait de sang. Mais ce ne fut pas cela qui inquiéta le plus Ragnar. C'était simplement le calme avec lequel il prit ses insultes. Pas de réponse, pas de colère. Simplement, une concentration, comme celui d'un bûcheron à la tâche. Sauf que Ragnar jouait le rôle de l'arbre. Et qu'il commençait à ressentir son épaule. Soudain, le jarl ennemi chargea, alors qu'un cercle de boucliers se refermait autour des deux duellistes. Ragnar encaissa le choc de plein fouet : une brusque poussée du bouclier, mais il retomba sur ses pieds, et alors que Sigvald enchaînait, espérant profiter de son déséquilibre, l'épée de Ragnar manqua lui percer l'épaule dans une frappe courbe vicieuse. Après une esquive, les combattants se tournèrent l'un autour de l'autre quelques instants, évaluant le terrain et la force de l'autre. Ragnar sentait le sable traître de la plage, avec des galets humides. Mauvais endroit pour un duel. Mais mauvais endroit pour chacun des deux. Son pied dérapa sur un caillou, et, aussitôt, son ennemi chargea. Mais c'était une feinte, et, cette fois, Ragnar asséna un maître coup de la tranche de son bouclier sur le genou de Sigvald, dont la jambe se déroba, alors que leurs épées s'entrechoquaient. Le jarl mit un genou en terre mais en profita pour porter un coup d'estoc de sa lame vers le bas-ventre de Ragnar, qui fut contraint de faire un bond en arrière, laissant à son adversaire le temps de se reprendre. Ragnar revint à la charge, martelant de coups d'épée aussi furieux qu'inefficaces le bouclier de Sigvald, qui ne bougea pas d'un pouce.

Alors, d'un coup, Ragnar se baissa, et frappa de la tranche renforcée d'acier de son bouclier la cheville de Sigvald, qui se brisa avec un bruit sec. Le jarl tomba à terre, et Ragnar abattit sa lame pour le coup de grâce. Mais Sigvald bloqua le coup de sa propre épée, et celle de Ragnar cassa en son milieu avec un bruit sec. Alors, le jeune homme fit ce que tout enfant apprenait d'instinct lorsqu'il voulait faire sortir un chien de son passage. Il frappa du pied, mais, contrairement à un gamin, il avait des cuisses épaisses et de lourdes bottes bardées d'acier. Il frappa une fois, deux fois. Lorsque Sigvald voulut le transpercer de son épée, toujours intacte, le bouclier de Ragnar s'interposa. Avant que sa victime n'ait pu armer un nouveau coup, il lui sauta dessus, et sa spathe brisée s'enfonça sous le menton de Sigvald, transperçant le crâne. Il y eut une sorte de gargouillis, mais Ragnar enfonça un dernier grand coup. La main crispée de Sigvald se reposa doucement au sol, ses doigts se desserrant. Ragnar lui referma les doigts sur son épée, les tint ainsi, alors que l'homme expirait.

Remplis ma coupe, ami. On se retrouvera.

Son épaule lui faisait vraiment mal, maintenant. D'avoir tant bougé avait remué le fer dans la plaie. Une voix cria. Le capitaine. Qui insultait Ragnar. De quel droit osait-il lui mettre son épée dans la main ? Ce bâtard avait tué un ami de notre jarl, il fallait que la dette de sang soit payée, et payée au-delà de la mort ! Il n'était qu'un simple soldat, tout fils de jarl qu'il soit, et...

Ragnar se redressa, sans un mot, sa barbe et sa cotte de mailles dégoulinant de sang, sa lame brisée le long du corps, son bouclier martelé, déchiqueté et criblé de flèches. Il regarda son chef d'un air morne, avant de repartir d'un pas lourd vers les navires, les hommes s'écartant sur son passage.

Sigvald fut brûlé l'épée en main, sur la grève.
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Dim 5 Jan - 17:12

Fin de l'été de l'an 159, à Yeravik

Sven s'approcha hardiment de l'homme assis contre la porte de la Halle. C'était un skald, qui nourrissait le rêve de tout skald : créer une œuvre qui traverserait les âges. C'était un jeune homme de bonne taille aux longs cheveux d'un blond délavé, aux yeux gris, habillé plutôt richement. Peut-être avait-il croisé la route de quelque généreux seigneur à qui ses chansons avaient plu. Ou peut-être était-il le rejeton d'une famille riche pourvue de trop nombreux enfants.

Tu es Ragnar Eiriksson ?

Le jeune guerrier leva la tête, interrompant la tâche dans laquelle il était plongé, qui consistait à tailler un morceau de bois avec son couteau, sa chaise renversée contre le mur de la Halle. Il était face au soleil de la fin de l'après-midi, se chauffant à ses rayons tout en travaillant.

Oui. Et toi, qui es-tu ?

Sven le Jeune, on m'appelle. De Frostbrisprek.

Ragnar grimaça. Frostbrisprek était un endroit chaud et confortable, ou du moins ce qui s'en rapprochait le plus en Suérie. Et Ragnar avait reçu en héritage de son clan un certain mépris pour tout peuple vivant en un endroit agréable à vivre, qui transformait forcément des gens forts en moutons bêlant sans volonté. Heureusement, Sven reprit la parole à ce moment, avant que Ragnar n'exprime son opinion sur un ton aigre peu propice pour la suite de la conversation.

C'est un serpent, que tu sculptes ? Tu es plutôt doué.

Le jeune seigneur baissa les yeux sur son œuvre et poussa un soupir.

En fait, c'était censé être un loup.

Il balança négligemment le morceau de bois sur sa gauche.

Mais apparemment, ce n'est pas la peine que je m'obstine. Enfin... j'étais surtout là pour profiter des derniers vrais rayons de soleil de la journée. Et bientôt de l'année, d'ailleurs.

Oui, les journées raccourcissent, répondit Sven, manifestement juste pour faire la conversation. ... les vents froids se lèvent à nouveau du Nord, et...

Et l'hiver vient, conclut Ragnar d'un ton définitif. Pourquoi es-tu là, Sven le skald ?

L'étranger eut un fin sourire.

Puis-je m'asseoir à tes côtés, profiter également du soleil ?

Ragnar opina du chef, puis, se levant, alla héler un esclave pour qu'il lui apporte un pichet d'ale et deux verres, tandis que Sven s'installait. Une fois que ce fut fait, le skald reprit la parole.

Tu étais à Varnsi, commença Sven.

Une lueur s'éveilla dans les yeux de Ragnar. Il était incommensurablement fier de ce qu'il avait fait ce jour-là. C'était Varnsi qui l'avait fait passer du statut de "combattant compétent" à "grand guerrier". Mais il était important de ne pas sembler arrogant. Il acquiesça, d'une façon assez neutre.

Oui.

Toute amabilité disparut du visage de Sven, remplacée par un sourire matois, et même, une lueur de méchanceté dans le regard.

J'aimerais écrire une histoire. Je suis déjà en train de le faire. Mais l'on dit que Ragnar Eiriksson ne faisait pas partie des troupes encerclées. On dit qu'il était parti en éclaireur avec des compagnons avant le début de la bataille, et même, on dit qu'il est resté à les regarder combattre sans rien faire jusqu'à ce que la bataille soit presque gagnée.

Ragnar pâlit.

On se trompe. J'étais dans l'encerclement. Sur la gauche. J'ai eu l'idée de briser le cercle en partant totalement à gauche au lieu d'essayer d'avancer droit devant.

Sven eut un soupir théâtral.

J'aimerais vraiment te croire, seigneur Ragnar. Mais les grands guerriers sont généralement aussi des gens courageux, malins et... généreux.

C'est à ce moment que Ragnar comprit.

Mais quelle ignoble petite limace ! Voilà comment il arrive à s'habiller aussi richement.

Malheureusement, il n'avait guère le choix. Soit il devait occire le type, ce qui aurait été une violation de toutes les lois de l'hospitalité. Ou, à la limite, à l'extérieur du village... Mais ce n'était pas très malin de massacrer le seul skald prêt à raconter son histoire. Soit, il fallait le soudoyer.
Il tira sa bourse, en sortit une pièce d'argent.

Ragnar Eiriksson était encerclé comme tous les autres.

La pièce disparut dans la large paume du skald.

Il l'était. Mais il n'a guère combattu, car il était aux derniers rangs.

Une deuxième pièce scintilla sous le soleil de la fin de l'après-midi. Sven tenta de s'en saisir, mais Ragnar la tint hors de sa portée.

Ragnar Eiriksson était au premier rang.

Le guerrier haussa un sourcil.

Et ?...

Sven rigola franchement.

Et rien d'autre, pour l'instant.

Il s'empara de la pièce, que Ragnar lui abandonna, avant de reprendre la parole.

Mon histoire s'améliore, mais elle n'est guère complète. Hum... que pourrions-nous chanter de plus dans cette saga ? Je manque d'inspiration...

Sans chercher à dissimuler son exaspération, Ragnar sortit une pièce d'or, qu'il laissa lancer ses reflets étincelants au soleil.

Prions pour que les dieux t'accordent quelque idée lumineuse...

Les pupilles de Sven se dilatèrent tellement que, l'espace d'un instant, ses yeux devinrent quasiment noirs.

Oooooh... Je vois quasiment la bataille, seigneur Ragnar. Les hurlements de l'ennemi convaincu de sa victoire. Les cris de détresse des hommes piégés contre la mer, condamnés à une mort certaine. Les cygnes qui volent au-dessus du champ de bataille, les portes grandes ouvertes pour le Banquet des Occis... Et le seigneur Ragnar qui arrive, tel un dieu de la guerre descendu sur terre. Il combat vaillamment, mais l'ennemi est trop nombreux, ses forces ne seront pas suffisantes...

D'un claquement de doigt, Ragnar fit bondir la pièce en l'air, et Sven la rattrapa avec une vivacité et une dextérité qui l'auraient rendu invincible à l'épée s'il avait toujours bougé aussi bien.

Mais il gagne.

Ce n'était pas une question. Sven eut une expression de tristesse rien moins que sincère.

Hélas non... Il va bientôt tomber, submergé sous le nombre, et ce sont ses loyaux compagnons qui le sauvent. Mais son courage sera salué, bien qu'il ne fut point suffisant.

Ragnar secoua la tête. Il tint une nouvelle pièce, elle aussi d'or, entre son pouce et son index.

Donne-m'en pour mon argent.

Alors que tout espoir avait disparu, Ragnar Eiriksson fit une percée dans les rangs ennemis. Il plongea dans la mêlée, et bien que plusieurs fois, il fut encerclé, il semblait invincible. De sa voix puissante, il rallia ses compagnons qui étaient sur le point de laisser tomber les armes de leurs mains. Et finalement, les ennemis se débandèrent devant lui, tant son apparence était terrifiante. Ils combattirent bien néanmoins, mais tombèrent devant lui comme le blé sous la faux. Pour finir, il rencontra sur le champ de bataille le jarl ennemi...

Il y eut un silence. Ragnar hocha la tête.

Deux pièces d'or et deux d'argent... Tu peux bien m'en faire cadeau.

Après un bref silence, Sven reprit la parole.

Il rencontra le jarl ennemi sur le champ de bataille. C'était un véritable colosse qui avait déjà tranché un homme en deux au niveau de la ceinture, d'un seul coup d'épée. Mais Ragnar esquiva chacun de ses coups, et, pour finir, il trancha le poignet de son ennemi. Puis il perça son estomac d'un coup de lame...

Non, pas l'estomac, car il portait une cotte de mailles de bonne qualité.

Sven dodelina de la tête.

Ça coûte très cher, une cotte de mailles, non ?

Ragnar soupira, et mit une nouvelle pièce d'argent dans la main du skald.

Donc, la cotte de mailles arrêta le coup, mais Ragnar trancha la gorge du jarl. Puis, noblement, il mit son épée dans sa main et l'y tint jusqu'à ce que son ennemi ait rendu son dernier souffle.

Ragnar acquiesça.

Tout ça m'a l'air très bien. Il me semble que tu as une histoire à écrire ?

Manière polie de donner congé au skald, que Ragnar n'avait nulle envie de voir plus longtemps que le strict nécessaire.

Oui... Ce fut une après-midi mutuellement fructueuse, seigneur Ragnar. Tu entendras bientôt parler de moi. Et de toi, en même temps.

Le guerrier sourit alors que Sven se levait.

Tu disais qu'un bon seigneur doit être généreux...

Le skald se retourna.

Oui ?

Tu sais qu'il doit être impitoyable, aussi...

Les sourcils de Sven se rejoignirent pendant que son front se plissait.

Oui ?

Maintenant, Ragnar jouait nonchalamment avec son couteau, qu'il planta dans le bois du pilier juste devant lui d'un souple mouvement du poignet. Alors que la lame vibrait faiblement, il fit un sourire froid à Sven.

N'oublie pas ton texte.

Sven eut un mince sourire avant de se détourner pour entrer dans la Halle. Une fois la porte refermée derrière lui, Ragnar se releva avec un soupir, et retira le couteau du bois pour le rengainer. Malgré sa menace, qu'il était bien obligé de faire -le jarl Ragnar dans toute sa terrifiante puissance-, il avait la nette impression de s'être fait royalement arnaquer.

Il grommela dans sa barbe.

Deux pièces d'or et trois pièces d'argent... ça a intérêt à être une bonne histoire.
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Ragnar Herteitr
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Ven 5 Sep - 9:51

Mi-automne de l'an 159, Yeravik

Les flammes se reflétaient sur les murs sombres et grisâtres des appartements d'Ásbrandr, ne parvenant pas à tenir à distance le froid qui s'infiltrait partout. Au centre de la chambre, dans la pénombre, une silhouette allongée anhélait comme elle pouvait. L'hiver arrivait, on pouvait le sentir partout, y compris dans la Halle, où il infiltrait des doigts glacés d'air humide.

Sans préavis, un début de fou rire gagna Ragnar. "Ásbrandr" signifiait "feu des Ases", mais en l'occurrence, il ne méritait guère son nom. Ragnar réarrangea une couverture, ne sachant que faire d'autre. Cela réveilla l'agonisant.

Je suis encore vivant ?

Sa voix était faible, mais sur ses lèvres, on sentait l'ombre du rire puissant dont il était capable auparavant.

Il faut croire.

Tant mieux. J'aurais été déçu en apprenant que c'était ça, le Valhalla. J'imaginais les Valkyries moins... barbues.

Ragnar caressa sa barbe.

Oui, tiens, c'est une vraie barbe, maintenant. Je suis un homme, à ce qu'il semblerait.

Bon. Des dernières paroles ? Volontés ?

Les yeux d'Ásbrandr s'agrandirent et Ragnar y vit distinctement passer une lueur de peur.

Pourquoi ? Tu t'en vas ?

Ragnar secoua la tête. Il avait effectivement eu le projet de partir, mais il ne pouvait supporter l'idée que son frère aîné meure seul et terrifié dans cette pièce obscure et glaciale.

Non, mon frère. Je reste. Je resterai jusqu'à la fin. Tu as ma parole.

Il étreignit la main gauche d'Ásbrandr, celle qui ne tenait pas l'épée, et replaça sa chaise. Une ombre de sourire passa sur le visage du guerrier agonisant, rapidement interrompu par un nouveau spasme de douleur. Ragnar repoussa la tentation d'examiner à nouveau les blessures qu'il avait reçues. Le ventre d'Ásbrandr n'était plus qu'un morceau de chair sanguinolente dont le sang s'écoulait avec une lenteur inexorable. Les soins de Svana avaient réduit l'hémorragie et empêché la suppuration, mais elle avait été très claire sur les chances de survie de l'homme.

Ah. C'est bien. Dernières paroles, volontés... Je veux une histoire sur ma mort.

Et tu l'auras. On la raconte déjà, tu sais.

Le sourire réapparut sur le visage d'Ásbrandr.

Vraiment ?

Vraiment. Comment ces enfoirés de Vindhaugr vous sont tombés dessus alors que vous partiez vendre des peaux au sud.

Pour tuer un troll et prendre son trésor, tu veux dire.

Tu as dit troll ? Tu voulais dire dragon, non ?

Je.... Nouveau spasme de douleur. Oui, je voulais dire dragon. Non, sérieusement, tu connais l'histoire ?

Ragnar acquiesça.

Oui. Les enfoirés de Vindhaugr vous sont tombés dessus. Semblerait que vous aviez le même client, et au même moment.

Oui. Ils ont été aussi surpris que nous en nous tombant dessus. C'était un hasard, pas une embuscade. Ça, c'est vraiment pas de chance. Mais j'ai tué je ne sais pas combien de ces bâtards. Trois gardes personnels du jarl, et Egil lui-même. Egil Sveinsson est mort.

Et l'erreur de notre grand-père, réparée. La boucle est bouclée. Votre rencontre ne devait rien à la chance. C'était ton destin de mourir là. Wyrd bi∂ ful ārǣd. La destinée est inéluctable. Maintenant, à Vindhaugr, ils sont affaiblis. Leurs meilleurs hommes et leur jarl sont morts. Tu auras eu une belle mort, et qui mérite largement une histoire. Quoi d'autre ?

Je veux deux esclaves avec moi.

Tu les auras. Une préférence ?

Non. Peu importe, tant qu'elles ont de beaux seins et des hanches généreuses. Mets-moi donc une eiralienne bien nourrie, tiens.

Ragnar inclina la tête en signe d'assentiment.

J'aurais aimé mieux te connaître, tu sais.

Seul un silence triste lui répondit. La lignée des jarls de Yeravik était assez fragile, la faute notamment à cette querelle de sang qui traînait depuis quatre générations, et Eirik, leur père, avait été très clair sur le fait qu'on ne mettait pas tous ses œufs dans le même panier. Le silence s'étira. Ásbrandr fronça finalement les sourcils, lâchant la main de son frère cadet.

Tes mains tremblent.

J'ai froid.

Ásbrandr planta son regard dans celui de Ragnar - le célèbre regard glacé des jarls de Yeravik (un art que Ragnar allait, quelques années plus tard, maîtriser au plus haut point).

La vérité.

J'ai la trouille, voilà !

Tout le corps de Ragnar tremblait maintenant comme une feuille, et, quoiqu'il veuille se faire croire à lui-même, ce n'était pas de froid. Il voulait se retenir, ce n'était pas convenable d'infliger cela à un mourant, mais le regard d'Ásbrandr, impérieux, réclamait, insistait, exigeait que tout soit dit, et son jeune frère explosa.

Tu as le beau rôle. Tu l'as toujours eu. Tu as toujours été le guerrier héroïque. Et maintenant, tu as une mort héroïque de guerrier héroïque. Tout ça est bien beau, mais tu me laisses seul. Père est peut-être en âge d'engrosser encore quelques femmes. Peut-être. Mais si ce n'est pas le cas, je suis le dernier. Que je meure, que j'échoue à avoir des enfants, et notre lignée disparaîtra. Si.... si je pouvais échanger nos places, je le ferais immédiatement. Je.... Je porte la responsabilité de toute la lignée sur mes seules épaules. Et c'est trop, Ásbrandr. C'est beaucoup trop pour moi.

Il y eut un long silence. Les mains de Ragnar continuaient de trembler frénétiquement. Contre toute attente, Ásbrandr eut un sourire. Qui s'élargit jusqu'à devenir un petit rire joyeux, même si l'on entendait les bulles de sang affleurant dans sa gorge lorsqu'il riait.

Et c'est ça qui te perturbe ?

Ragnar acquiesça, et son frère reprit alors :

N'aie crainte. Tu as raison, je suis un guerrier. Mais Père et toi êtes plus que cela : vous êtes des stratèges. Enfin, lui en est un, et toi... Tu es capable d'en être un. Le jour où tu commenceras enfin à t'intéresser à autre chose qu'à ton épée et à ton vit. Et en tant que stratège, Père a prévu d'autres moyens d'assurer la pérennité de la lignée. Ne te laisse pas paralyser par cette peur, elle est sans fondement. Et ne dis jamais à Père que j'ai dit ça. Pas avant mes funérailles avant, il serait capable de me priver d'esclaves pour me punir.

Ragnar se pencha en avant.

Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire ? Il y en a d'autres ?

Que tu vives ou que tu meures, la lignée survit. Maintenant, parlons d'autre chose.

Les exhortations de Ragnar restèrent sans effet. En plus du regard glacé, les jarls de Yeravik maîtrisaient admirablement l'art de l'entêtement et du silence obstiné, comme le découvrit Ragnar ce jour-là. Il passa la nuit au chevet de son frère, regardant sa poitrine se soulever avec de plus en plus de difficulté, resserrant périodiquement les lanières de cuir qui maintenaient son épée dans sa main -une tradition locale. Et aux premières lueurs de l'aube, il était encore là, à regarder la poitrine de son frère se soulever, retomber, se soulever, retomber, se soulever, retomber, se soulever, retomber. Et ne plus bouger. C'était fini.

Il aurait fallu dire quelques mots, sans doute, mais tout avait déjà été dit. Et Ragnar n'était pas un poète, de toute manière.

A bientôt, frère. On se reverra.
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Lun 26 Oct - 20:31

Mi-automne de l'an 159, Yeravik
Au bord du lac...

Quinze jours étaient passés depuis le décès d'Asbrandr. C'était le délai minimal de deuil, et déjà, Eirik Ingvarsson avait repris la situation en main. Il était en train d'inspecter les langskip, s'assurant qu'ils étaient bien calfatés et prêts à reprendre la mer. Ce serait l'été suivant, bien sûr. Les tempêtes d'hiver rendaient la navigation dangereuse début en gros la fin de la période du Bœuf, jusqu'à la fin de celle du Loup. Il avait lourdement insisté pour que Ragnar l'accompagne, ce qui signifiait qu'il voulait aborder des sujets d'importance. Eirik avait du mal à rester immobile à parler de sujets importants : il le faisait en abattant des chèvres, en exécutant des prisonniers, en calfatant un navire, en supervisant l'arrivée des impôts... Mais il prenait toujours garde aux oreilles qui traînaient à portée.

Ragnar s'attendait à apprendre énormément de choses qu'on lui avait cachées jusqu'à présent : après tout, il était devenu le fils aîné et héritier. Eirik déplaça une rame qui n'avait aucun besoin d'être déplacée, puis monta sur le navire, poussant du pied la tête de dragon posée à l'avant du pont.

Maintenant que ton frère est en train de festoyer au banquet des héros, nous devons faire sans lui.

Ragnar resta silencieux. Dans ce genre de cas, le plus simple était toujours de se taire et d'attendre où Eirik voulait en venir. Son style était assez direct, et on économisait énormément de temps en le laissant aller à son rythme - en général assez rapide.

Tu dois avoir des héritiers.

Ragnar eut un sourire tordu.

Il est probable que j'en aie déjà, Père. Un peu partout en Ismeerlane. Mais je ne sais pas si leurs mères seraient contentes de me revoir...

Eirik foudroya son fils du regard.

Des bâtards, pas des héritiers. Ils sont aussi légitimes pour perpétuer la lignée que le contenu de ton pot de chambre. Il te faut des enfants légitimes. Tu dois te marier. Rapidement. La lignée est en danger.

Ragnar haussa les épaules. Les yeux de son père étincelèrent.

C'est tout ce que ça t'inspire ?

Ragnar, qui regardait les bancs de brume sur le lac Yeravik en essayant d'évaluer la formation des blocs de glace qui ne tarderaient pas à rendre la navigation impossible, se tourna et soutint le regard d'Eirik.

Avant de mourir, Asbrandr a dit que, même si je mourais, la lignée survivait. Qu'est-ce que ça voulait dire ?

A ces mots, Eirik s'assombrit de manière perceptible.

Il aurait dû se taire.

Alors c'est vrai ? Il y a d'autres héritiers ? Des frères ? Demi-frères ? Cousins au deuxième degré ?

Le visage dur d'Eirik était un signe de danger, mais Ragnar l'ignora allègrement.

Qui ? Des gens plus aptes à hériter que moi ? Tu nous mets en compétition, Père ? Tu regardes qui réussiras le plus beau strandhögg avant de choisir ? Ou le plus fertile ?

Les mâchoires d'Eirik étaient si serrées que même une brindille n'aurait pas franchi la barrière de ses dents.

Silence. Tu n'as pas à t'en préoccuper. Tu es l'héritier, et tu le resteras tant que tu vivras. Le reste, tu n'as pas à t'en préoccuper.

Bien sûr que si ! Un cousin que je connais, c'est un allié puissant et un ami, lié par le sang. Un cousin que je ne connais pas, c'est un héritier qui se sent dépossédé de son droit, c'est donc un jaloux, et donc une menace.

La réponse suivante d'Eirik fut aussi sèche, nette et définitive qu'un coup de hache.

Il n'y aura pas de discussion à ce sujet.

Ragnar haussa les épaules, à nouveau - mieux valait affecter l'indifférence, vu que toute tentative de poursuivre plus loin sur ce sujet ne ferait qu'aggraver la tension. Il resta silencieux, volontairement, une manière de punir son père pour son refus. Mesquin ? Certainement.

Tu dois te marier. Faire des enfants.

Ragnar resta immobile. La décision avait apparemment déjà été prise, et, qui plus est, pour lui, une femme était le mélange d'une intendante et d'une partenaire de lit toujours disposée. Pourquoi aurait-il refusé ?

Ouais, ouais, pourquoi pas. Je suppose que tu as déjà une idée ?

Bref silence.

La belle Ida Ulfegilsdottr.

Ragnar considéra son père d'un regard morne. En fait, il ne s'était pas contenté de décider du mariage de son fils. Il avait aussi choisi la femme, et, si ça se trouvait....

La fille du jarl Ulfegil d'Øjtann, précisa Eirik, parlant d'une misérable poussière d'île située vers le nord-est de Mörkagaard. Le bonhomme devait se faire appeler "jarl", mais commander une demi-douzaine de guerriers, en comptant les éclopés, se dit Ragnar. Qu'est-ce qui avait pris à son père ? Il avait sans doute succombé à la panique et accepté la première proposition qui se présentait....

J'ai rencontré son père, il y a quelques années. Et sa mère, aussi. La jouvencelle est en route. Elle... elle est très belle, et...

Et elle vient du Grand Nord, sans doute qu'elle dort dans une grotte, comme les ours. Elle doit être plus poilue qu'un poney. Vraiment, Père, tu ne pouvais pas trouver mieux ?

Les lèvres d'Eirik pâlirent.

Je me suis déjà engagé en ton nom. Tu ne peux plus refuser. Le navire est déjà parti. Et puis, toutes les femmes se ressemblent, dans le noir. Mais ce que je puis dire, c'est que sa mère était belle.

Et pour le caractère ?

De l'acier trempé. Père comme mère.

Ragnar eut un hochement de tête approbateur. Les esclaves étaient là pour se détendre quand l'épouse était trop laide. Mais Ragnar ne tenait pas à ce que ses enfants aient du lait qui coule dans les veines à cause d'une mère trop mollasse.

D'accord, alors.

L'accord était plus que facultatif, la future mariée était déjà en route. Eirik, en tant que patriarche du clan, avait pris la décision seul.

Ragnar avait tort. Ida était une jeune femme fine, blonde aux yeux bleus, magnifique, quoiqu'aux hanches un peu étroites pour porter beaucoup d'enfants. Mais elle était superbe, musclée, et, par-dessus, féroce guerrière. Il n'était pas dit que même Ragnar eut pu lui tenir tête l'épée à la main, dans le carré délimité par des branches de noisetier.

Mais tout cela, Ragnar ne le sut jamais. Eirik s'était trop précipité : au lieu d'attendre le printemps, il avait espéré faire en sorte que la femme soit engrossée durant l'hiver. La tempête qui eut lieu quatre jours plus tard à l'ouest de Vindagaard fut particulièrement violente, et le navire qui transportait Ida disparut corps et bien. Ragnar ne la pleura guère, bien qu'il aurait regretté Ida s'il l'avait connue. Mais il ne l'avait jamais rencontrée, et avait d'autres projets en tête.
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Ragnar Herteitr
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MessageSujet: Re: Par l'épée de mon père   Dim 15 Nov - 23:10

Fin de l'hiver de l'an 160, Gullvej
Dans la Halle du jarl

Ragnar se frotta les mains, et tenta de dissimuler un frisson de froid. On gelait. Enfin, la pièce était chaude : un grand brasier brûlait au milieu de la salle, et le feu ronflait dans une cheminée. Mais, depuis une demi-heure qu'il était entré, il n'arrivait pas à se réchauffer. On était bientôt au printemps (les Eiraliens auraient dit qu'on était à la fin de la période du Loup), mais le froid était plus mordant que jamais. Défaire ses chausses pour pisser en extérieur, c'était prendre le risque de voir son urine geler avant de toucher le sol. Et d'avoir des engelures sur le vit avant d'avoir le temps de les refaire. Bref, "froid" n'était pas un terme approprié pour décrire le climat à ce moment. Ce n'était pas le froid qui faisait se dire "houlà, couvrons-nous bien avant de sortir". C'était celui qui faisait marcher en gardant toujours une main sur le mur de la maison, parce qu'on savait que si on la perdait de vue, on mourrait. Parce qu'en plus, les tempêtes de neige étaient fréquentes. Il en était tombé la hauteur d'un homme rien que la journée dernière. Et quand ce n'était pas la neige, c'était le brouillard.

Il y avait eu un redoux, et Svana avait déclaré l'hiver terminé. Tous les vieux du village avaient été unanimes. Et ils s'étaient tous complètement fourvoyés. Mais la bonne nouvelle, c'était que Ragnar et les quelques volontaires pour l'accompagner étaient arrivés à bon port avant qu'une tempête ne fonde sur l'île, balayant sa côte est avec des vents furieux, des bourrasques gelées, et des vagues hautes comme le mât d'un langskip. Sinon, ils ne seraient plus que des corps au fond de la mer. Les tempêtes d'hiver étaient un péril mortel, même pour de bons navires dotés de bons navigateurs.

De violents éclats de voix retentissaient sous la voûte de bois de la halle de Gullvej. Deux des thanes d'Hervör, la jarl de Gullvej, se disputaient au sujet de la quantité de glaces dérivantes dans l'est au début du printemps. Un sujet de la plus grande importance qui méritait largement qu'on en vienne aux mains. Ragnar jeta un œil à Hervör, attendant de voir si elle allait tenir ses thanes, mais, apparemment, elle se fichait qu'ils se battent, ce qui était tout à fait compréhensible également. Après s'être échangés quelques insultes et portés quelques coups (avec toute la puissance meurtrière dont est capable un homme qui n'arrive qu'à peine à se tenir sur ses jambes), ils s'écroulèrent plus ou moins, dans le plus grand ridicule.

Patience. Les discussions sérieuses débuteront une fois que les esprits les plus échauffés auront eu le temps de refroidir.

Ragnar tourna son regard vers l'homme qui venait de lui parler. Il s'agissait d'un jeune homme, à peu près de l'âge de Ragnar, dont la chevelure noire était retenue par une lanière de cuir. Il portait d'épaisses bottes fourrées qui contrastaient avec la tunique rouge des plus légères qu'il arborait, qui laissait deviner quelques poils de sa poitrine.

Ragnar fouilla dans sa mémoire.

Tu es...

Arnbjorn Snörtsson. Le neveu de notre jarl. Oui. Et celui qui va représenter Gullvej lors de cette expédition.

Alors il y aura une expédition ? Je pensais qu'on était juste censés en parler et déterminer s'il y en aurait ou pas...

L'autre eut un sourire tordu dont Ragnar n'arriva pas à déterminer s'il lui rendait le bonhomme infiniment sympathique, ou s'il lui donnait envie de lui fracasser le crâne. C'était une sensation très étrange.

Est-ce que le célèbre Ragnar Eiriksson, héros de Varnsi, aurait fait tout ce voyage simplement pour discuter d'une expédition ?

Encore cet air sardonique, la façon de regarder Ragnar en biais, avec un sourire asymétrique. Cet Arnbjorn était du genre bizarre. Bizarre agréable ou bizarre insupportable, il était trop tôt encore pour le dire.

Non, il ne serait pas venu juste pour discuter. Mais du coup, il se demande pourquoi vous n'entrez pas directement dans le vif du sujet, en parlant de l'expédition elle-même.

L'autre hocha la tête.

C'est que la route de l'est est dangereuse. Nous aimons bien connaître les gens qui nous accompagnent. En-dehors du fait qu'ils veulent s'enrichir, évidemment.

JHum. Et vous leur expliquez à quoi s'attendre, aussi ?

Arnbjorn le fixa d'un air étrange.

Que veux-tu dire par là ?

Tout le monde dit qu'il y a beaucoup d'or, là-bas. Et pourtant, personne n'y va. Ce qui signifie qu'il y a aussi probablement beaucoup d'acier. Ou d'autres dangers. Sinon, tous les habitants de Vindagaard et de Mörkagaard seraient en train d'engraisser là-bas.

Hochement de tête approbateur.

Oui, il y a pas mal de manières de se faire tuer, là-bas. Mais nous connaissons la route, et nous pouvons vous faire partager nos connaissances.

Mais pas gratuitement, je suppose ?

C'était une question rhétorique, et le regard d'Arnbjorn fit clairement comprendre à Ragnar qu'ils n'avaient pas de temps à perdre avec ce genre de fausse innocence.

Un cinquième du butin. Choisi par nous. Non négociable.

Non négociable, vraiment ? On allait vérifier.

Je préférerais choisir mes quatre cinquièmes, à la place.

Des fois qu'un cheval ou une esclave lui tape dans l’œil (il était rare que Ragnar ait un coup de cœur pour des objets inanimés).

Oui, mais ce n'est pas ainsi qu'on procède.

Le ton était catégorique. "Pas négociable" n'était pas un vain mot. Ragnar eut une moue mécontente. Il n'était pas habitué à rencontrer face à lui une résistance aussi ferme.

Et en échange ?

Nous t'expliquons tout ce que nous savons sur les contrées de là-bas... sauf les routes maritimes. On se donne des points de rendez-vous. Si tu rates le lieu de rassemblement, tu t'en retournes chez toi. Ou tu continues seul, à tes risques et périls.

Ragnar prit le moment de réfléchir. C'était typiquement le genre de proposition de type "tout ou rien". On lui demandait beaucoup, mais on offrait beaucoup. Tout dépendait de la confiance qu'on accordait à celui qui faisait l'offre. Les clans de Yeravik et celui de Gullvej étaient traditionnellement alliés, et Ragnar savait à peu près à quoi s'en tenir. Mais l'affaire était dangereuse autant que potentiellement rentable. Cela méritait une analyse réfléchie et approfondie.

Je vais me saoûler, annonça Ragnar.
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