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 Le regard blanc du Soleil sur les sables du temps

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Sahnnâ

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MessageSujet: Le regard blanc du Soleil sur les sables du temps   Mar 4 Oct - 1:06


Les temps s'écoulent.
Jamais nous ne pourrons les retenir, quels que soient nos efforts.
Dans mon pays, on sait que rien ne s'oppose aux temps ni au sable.
Les uns et l'autre sont mouvants, ne peuvent se saisir, ni se contenir.
Les temps doivent s'écouler, comme le sable.
Tendre risée sur le flanc de la dune, ou tempête furieuse qui peut changer le monde, jusqu'à la forme des rochers.
Le temps nous échappe, comme le sable.
Comme l'eau.
Mais j'ai appris l'eau qui coule depuis peu.
Dans mon pays l'eau sourd, mais ne coule pas.
Seulement le sable.






















Je viens de ce que l'Eiralie appelle les Terres du Sud, l'Albad-Ryah.
En réalité une infinité de nations assujetties à un seul souverain, le Soleil.
J'ai appris que le Soleil est un des dieux que vénèrent ceux du Nord.
Pour nous il est le seul, celui qui décide de la vie ou de la mort. Le plus fort.
A présent que je vis parmi eux je comprends ce qu'on m'a appris, je comprends pourquoi ils ont eu besoin de définir d'autres forces, d'autres volontés. Mais chez moi, il n'y a que le Soleil, un seul dieu implacable, qui ne pardonne jamais la plus petite faute.
Non pas qu'il soit cruel, non, je ne l'imagine pas comme ça.
Il a établi il y a longtemps ce qui fait le fort et le faible, et seul le fort peut survivre sous son regard blanc.
C'est tout.

Je suis petite et pâle en regard de ceux de mon peuple. Ma mère avait pourtant la peau brune du peuple du Soleil, mais moi, j'ai vécu ma pâleur comme un regard désapprobateur perpétuellement posé sur mes épaules. Trop blanche, trop frêle, les yeux d'une couleur étrange. Fille du Nord. Ma mère était esclave comme moi, une musicienne de talent, une joueuse de luth. Le maître l'avait achetée très cher à l'un de ses amis, contre trois chevaux de la race des Eyrhani, les danseurs des rocs, ces petits chevaux à la robe claire qui courent sur les pierres aussi agilement que les chèvres. Un prix incroyable. Il devait avoir très envie de la posséder. Mais comme tout seigneur fortuné, il s'est vite lassé de son corps, tout en gardant une certaine tendresse pour sa musique. Je ne me souviens pas du visage de ma mère. Seulement du son né de ses doigts, que je suivais au tambourin, fillette grave et concentrée, amusante sans doute sur mes jambes malhabiles, encore potelée comme sont les bébés, sous ma crinière sombre et bouclée. Yhdja, ma mère, ne m'a jamais parlé de mon père, mais je sais ce que les servantes disaient. Ce seigneur du Nord avait demandé ma mère pour son lit, un soir où elle avait joué pour les invités du maître, et il la lui avait accordée avec un sourire, une marque de courtoisie parmi d'autres. Il devait avoir des affaires à mener avec cet homme, qui sait. Et qui s'en préoccupe. Je suis fille d'esclave, petite brune à la peau trop claire, trop fragile, et aux yeux verts comme l'eau des oasis.

Et je suis restée cette fille pâle jusqu'à l'âge de trois ans.
Je me souviens de cette soirée où l'Ecole a posé son regard sur moi. C'était une autre de ces nuits où le maître faisait venir ses musiciennes pour faire danser l'air trop chaud et trop parfumé de son palais, et parmi elles cette fillette de presque trois ans, au pas trop court et à la tunique trop longue, tenant sérieusement son tambourin d'une main et sa robe de l'autre, les yeux comme deux trous d'eau dans la gravité minérale de son visage. Une fillette qui, assise en tailleur derrière le genou de sa mère, s'appliquait à suivre, le regard perdu, le rythme du luth sonnant sous les doigts experts qui lui avaient, une heure plus tôt, agressé la chevelure.
Oui, je bouclais, étant petite.
Un vrai calvaire...

Il y avait cette femme parmi les invités du maître. Etrange. Elle avait les pieds nus et je me souviens des craquelures dans la peau presque cornée de ses orteils. Sa robe était simple, mais l'étoffe était d'un blanc pur, un blanc éblouissant. Comme la neige. Mais elle n'avait jamais du voir de neige de sa vie. Moi je l'ai vue, et je l'aime. Si froide. Je m'en méfie aussi. La neige est une traîtresse, elle dissimule la saleté, les pièges, elle les revêt d'une robe innocente. La neige est une menteuse, mais si belle et éclatante qu'on voudrait toujours la croire.

Cette femme...
Seule et donc pas une épouse. Trop âgée et ridée pour faire une concubine, ce qu'aurait pu laisser croire la richesse de sa robe associée à la nudité de ses pieds. Seuls les esclaves vont nu-pieds, dans notre pays où le sol brûle la peau et la transforme en cuir. Tellement digne pourtant. Le port de tête presque noble, juste une question d'angle, infime, et l'accent de déférence, inattendu, dans la voix du maître. Je me souviens que je me demandais qui elle était, tout en battant de mon tambourin, attentive aux mains de ma mère.
Et je n'aimais pas son regard sur moi.
On aurait dit celui d'un faucon, vaste et noir.
Tellement fixe.

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Sahnnâ

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MessageSujet: Re: Le regard blanc du Soleil sur les sables du temps   Mer 22 Fév - 17:18




J'ai connu l'intérieur de l'Ecole bien avant d'en apercevoir l'extérieur. J'étais très petite encore à mon arrivée, et le voyage avait été long. Je dormais, je suppose, au moment de franchir les portes. J'ai oublié beaucoup de mes premiers temps en ces murs, mais je crois que je me serais souvenue de ce moment si je l'avais vécu éveillée. Pour avoir plus tard passé ce même seuil plusieurs fois, c'est un spectacle qu'on n'oublie pas, même à trois ans et quelques jours.


Je ne sais plus si ma mère m'a manqué. Sans doute que oui. J'ai du pleurer, aussi. Les petites pleurent toutes, même les plus âgées d'entre elles, celles qui ont près de sept ans. Mais une fois commencé l'entraînement, les larmes ne sont plus permises. Un Souffle ne pleure pas plus que ne pleurera ensuite un Joyau. En tout cas pas quand on peut l'apercevoir.


Il me reste de mes premières années à l'Ecole des bribes de souvenirs brumeux, diffus, comme les lambeaux de rêve qui s'attardent après l'éveil. Un soleil filtré par les frondaisons des arbres qui poussent dans les cours et les jardins ou par les voiles flottants qui pendent aux portes, sculpté par les panneaux ajourés qui masquent les fenêtres, découpé par les hautes colonnades. Un soleil admis, domestiqué. Le ruissellement de l'eau dans les vasques des fontaines, véritable richesse offerte par le sol rocheux sur lequel l'Ecole est construite. Le son des instruments qui jouent dans une autre pièce, les voix lointaines qui s'exercent plusieurs cours plus loin, le battement d'un tambour et le tintement des clochettes pendues dans l'embrasure d'une porte et caressées par la brise. Des filles et des femmes, toutes plus grandes que moi, vêtues simplement de robes blanches ou parées comme des princesses de voiles de soie et de bijoux. Des pieds nus, toujours. Des visages austères, des visages souriants, des rides profondes et des joues lisses, cheveux noir de nuit ou blanc de nuage.

On m'observait, pendant ces quatre premières années, mais je ne le savais pas. On m'observait comme on observe toutes les petites pendant leurs premiers temps, avant la septième année. Les jeux auxquels je me livrais avec mes petites compagnes n'en étaient pas. Courir vite et sauter haut, faire l'équilibriste sur une poutre posée sur deux blocs de brique. Marcher sans bruit et ramener le fruit caché en équilibre sur la tête, sans le faire tomber. Reconnaître l'instument dont on joue, reconnaître la bonne note et la chanter. Reproduire le bon rythme, de plus en plus complexe, de plus en plus long, la dernière qui reste a gagné. Ce n'étaient pas des jeux. C'étaient des tests.

La première cérémonie est arrivée sans que je sente le passage du temps. Un matin, je n'étais rien qu'une gamine comme une autre, et le soir j'étais un Souffle de l'Ecole Neshrayeddin. Douze autres fillettes de sept ans ont reçu elles aussi la tunique blanche. Les autres sont parties. Il m'a fallu des années avant d'apprendre qu'elles étaient simplement renvoyées à leur propriétaire d'origine. Avant l'Epreuve des Souffles, une enfant ne fait pas partie des élèves de l'Ecole. Elle est nourrie, logée, éduquée. Rares sont les maîtres qui refusent de reprendre les petites qui n'ont pas réussi l'épreuve. A sept ans, une fillette peut travailler, ce qu'elle ne peut pas faire plus jeune alors qu'elle mange quand même.

L'épreuve des Souffles est difficile. Mais je ne m'en suis rendu compte qu'en assistant à celles des autres, beaucoup plus tard. Comme beaucoup d'autres moments de ma vie à l'Ecole, je n'en garde que peu de souvenirs. C'étaient les mêmes jeux, mais le visage des adultes était sérieux, et il y avait un écho de solennité dans chacune de leurs directives. Nous étions plus silencieuses que d'habitude, et certaines ne cachaient pas leur tension. J'étais, moi, aussi taciturne que toujours, aussi grave que toujours. Nous avons joué du tambourin, nous avons chanté, nous avons sauté et courru au rythme de la flûte. Puis il y a eu ces longues heures où on nous a ordonné de rester debout et de ne pas bouger. Heures accablantes du plein midi, même dans cette cour ombragée, heures poussiéreuses de gorge sèche et de paupières lourdes, où d'habitude nous paressions au frais.

L'ordre nous avait été donné d'une voix forte et dure par une vieille que nous ne connaissions pas. Elle avait le visage ciselé comme un ivoire, et de longs cheveux gris tressés dans le dos. Je l'ignorais alors, mais c'était la Doyenne de l'Ecole, et de son regard acéré dépendrait notre vie. Beaucoup de petites se sont figées à sa voix comme des bestioles apeurées. Une s'est mise à pleurer, et on l'a emmenée tout de suite. Les autres ont commencé leur épreuve. Il y a eu celles qui n'ont pas compris qu'il fallait attendre un signal pour bouger. Celles qui ont eu trop chaud, trop soif, ou une démangeaison quelconque, et qui ont rompu leur immobilité. Celles qui, alors que le soleil tombait au-delà des murs, sont tombées aussi, épuisées.

J'étais parmi celles qui sont restées debout. Et si je ne me souviens que peu de cette journée, c'est parce que je n'étais pas vraiment là. Debout toute droite sous la poudre de soleil que laissaient passer les feuillages, les yeux presque clos, j'avais d'abord eu trop chaud aux pieds, nus sur les dalles gorgées de soleil. Puis, une fois cet inconfort atténué, j'ai vu la danse de la poussière dans les rayons dorés et je l'ai trouvée belle et gracieuse. Puis la musique est venue dans ma tête, une musique qui n'existait que pour moi. Et la cour a disparu.

On m'a raconté, beaucoup plus tard, que j'avais le visage paisible et une sorte de sourire sur les lèvres, comme quelqu'un qui dort et qui fait un rêve agréable. J'ai gardé le sourire et les yeux mi-clos pendant près de sept heures. Quand la flèche dorée de la tour de l'Est a perdu l'éclat du soleil, la Doyenne a claqué des mains, et l'Epreuve a pris fin. J'étais un Souffle de l'Ecole. J'avais sept ans.


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Sahnnâ

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MessageSujet: Re: Le regard blanc du Soleil sur les sables du temps   Mar 26 Mar - 9:43







Ces années sont passées comme
dans un rêve. Un mauvais rêve, parfois.
Quand je repense à cette époque-là, il me
semble qu'elle s'efface, ses contours gommés,
lentement recouverts par les sables du temps.
Toutes les douleurs, toutes les peurs, tous les
triomphes... Quelle valeur accorder à ces émotions,
ces sensations, ces souvenirs à présent révolus ? Je
me demande ce que pensent les autres Joyaux, une fois
leur vie commencée au-delà de l'Ecole. Si elles ont elles aussi
l'impression d'avoir dormi tout ce temps et d'être enfin éveillées,
un peu ahuries et engourdies encore, à la violente lumière du vrai
monde.

Pourtant, le travail était intense, derrière les murs de pierre de l'Ecole. Et les
maitresses avaient le regard aussi dur et le mot aussi lourd. Sept ans, et l'âge
des rires et de la tendresse était passé pour moi. Les Souffles travaillent d'ordinaire
jusqu'à tomber de fatigue, pas le temps pour les rires ni les jeux. J'avais été choisie pour
l'Art du Corps, étrangement. La Musique n'était semble-t-il pas, finalement, mon plus grand
talent. Le matin, c'étaient des heures longues d'assouplissements, des heures rudes d'exercices
pour développer la puissance, l'équilibre, le souffle et l'endurance. L'après-midi était consacré à l'Art.
L'apprentissage des premières formes des Postures et Equilibres, et la base des Sauts. L'obéissance aussi.
N'importe quel ordre, aussi saugrenu soit-il, devait être suivi dans la seconde, sous peine de lourds châtiments.
Et chaque semaine, pendant un jour entier, chacune de nous servait les autres, nue et en silence, pour graver en
nous la soumission de l'esclavage et tuer toute impression de supériorité que pourrait nous donner notre savoir encore
à ses débuts.

Trois années ont passé, elles ont filé entre mes doigts, je m'en souviens à peine. Les journées de travail et les nuits de courbatures, les directives et les reproches, les ordres et les châtiments. Je découvrais l'Art et Il me découvrait aussi. Ma mémoire ne garde pas trace des souffrances, ou à peine. Déjà mon corps n'était plus vraiment à moi. Ca arrive à tous les Joyaux, paraît-il. Mais plus tard, souvent...

Les Epreuves des Espérances étaient difficiles, mais rien qui soit insurmontable pour une élève correctement douée et éduquée depuis trois ans. La plupart d'entre nous les ont réussies. La sélection s'est faite au dernier test, l'Epreuve d'Epuisement. Celle-là nous effrayait toutes. Les plus grandes nous avaient raconté ces terribles heures à danser sans relâche une chorégraphie imposée, relativement simple et peu exigeante, tandis que les musiciennes se relayaient toutes les deux heures. Nous étions douze fillettes à la passer, et nous savions que seules les cinq plus endurantes deviendraient des Espérances. Chacune de nous a dansé plus de quatre heures. A ce moment la première a fait un faux pas et est tombée. Deux heures plus tard, trois autres ont lâché prise. A partir de ce moment, elles sont tombées une à une. Quand il n'en est plus resté que cinq, neuf heures s'étaient écoulées. Comme lors de l'épreuve des Souffles, je n'avais pas senti le temps. C'est quand j'ai en quelque sorte repris conscience que j'ai senti les hurlements de mon corps, la douleur dans tous mes membres et mes pieds à vif, la lourdeur du sommeil. On nous a emmenées nous baigner, et nous nous sommes toutes endormies dans l'eau chaude...

Cinq Espérances restaient, quinze avec celles des années antérieures. L'entraînement a repris, souplesse, puissance, formes classiques de l'Art, avec cette fois un travail plus poussé sur la grâce et l'expression, l'émotion et l'intensité, la douceur et la passion. Une fillette de dix ans ne sait rien de la passion, mais nous devions apprendre à l'exprimer quand même. Le travail sur l'obéissance continuait lui aussi. Et par-dessus tout, la résistance physique. Une nuit sur deux, nous poursuivions le travail, celles qui s'endormaient était réveillées avec un seau d'eau froide. Ces nuits-là nous poussaient au bout de nos possibilités de vigilance, de concentration. Et sans que nous le sentions, elles servaient à parfaire la séparation des Corps. Cela nous fut expliqué bien plus tard, mais la base de la formation de l'Ecole repose sur ce principe, quel que soit l'Art enseigné : Il faut séparer le Corps indigne de l'esclave du Corps Digne réceptacle de l'Art. Il y a le Corps qui ressent, qui souffre, qui s'épuise et qui réclame le sommeil, la nourriture ou l'eau, et il y a le Corps qui Danse, ou qui Chante ou qui Joue. Celui-là est digne de l'Art, et lui seul. Il ne ressent plus rien, il exprime. Avec perfection, ou pas du tout.

Nous nous préparions, mois à près mois, à subir les Epreuves des Aurores. Nous les connaissions, nous savions ce qu'il nous faudrait affronter. Un de mes rares souvenirs nets date de ce temps, et c'est un souvenir de peur, une peur glacée et paralysante. Je savais que je n'y arriverais pas. Deux ans plus tôt une des fillettes avait été sévèrement réprimandée pour avoir recueilli un petit animal du désert et pris sur son temps de travail pour le cajoler. L'animal lui-même n'était pas un problème, plusieurs en possédaient, des chatons ou des oiseaux chanteurs, et ces petites souris sauteuses. Le problème, c'est qu'elle avait manqué plusieurs leçons et tenté d'échapper à une journée de service. La petite avait été chassée après que la bestiole ait eu le cou rompu sous ses yeux. Pas de souffrance, une mort immédiate. Mais j'avais du me courber au-dessus du pot d'une grande plante et y déverser mon précédent repas. Or ce que j'aurais à affronter cette fois, c'était bien plus difficile que la mort d'un petit animal. Bien plus difficile.

En plus des épreuves diverses liées à la pratique de l'Art, il y aurait deux tests. Le premier, rapide et simple, consistait à vérifier que nous étions toujours vierges. Toutes, nous connaissions le prix à payer si ce n'était pas le cas. La mort, et non un simple retour à notre ancien maître comme il en allait pour les échecs précédents. Rare étaient celles qui oubliaient le danger jusqu'à pousser un peu trop loin les jeux érotiques qu'elles commençaient à jouer entre elles. Mais ça arrivait parfois. Ensuite, il y avait le test des Maîtresses-Miroir. Vingt et une formes voilées, hommes et femmes, notables de la ville et maîtresses de l'Ecole, nous scrutaient en silence. Si moins de onze voix s'élevaient pour nous, c'est que nous n'étions pas assez belles pour devenir Aurore. Je me souviens de quatre silences. Ma peau trop claire, sans doute.

Il nous faudrait ensuite faire face à trois épreuves au nom quasi rituel. L'une impliquait de danser sans faillir sur un tapis de verre pilé, et de continuer toute une heure en ignorant la souffrance. C'était l'Epreuve du Verre. La raison pour laquelle chaque Joyau instruit dans l'Art du Corps porte aux pieds les mêmes petites cicatrices que moi. Ca, ça ne me faisait pas peur. Nous avions toutes au moins une fois fini un entraînement les pieds en sang. Et le fait d'aller toujours sans sandales renforce la peau, même si nous travaillions à l'assouplir par des huiles et des baumes pour éviter qu'elle se transforme en la corne disgracieuse qui recouvre les pieds des autres esclaves.

Après l'Epreuve du Verre, une fois les plaies guéries, venait l'Epreuve des Yeux. Beaucoup échouaient à celle-là, mais je ne la craignais pas non plus. Il ne s'agissait somme toute que de danser nue sur la place du marché de la ville voisine. Danser nue, nous le faisions souvent. Je ne comprenais pas en quoi le regard des gens pouvait être différent de celui des maîtresses, il était même probablement moins sévère que le leur. Et puis, à treize ans, on n'a pas encore grand chose à offrir pour exciter les appétits des hommes, moi en tout cas j'étais plus une fillette encore qu'une adolescente. J'ignorais que les gens aimaient lors de cette épreuve crier des commentaires salaces et lancer des choses à la danseuse. Les femmes surtout. Je me souviens de l'instant qui a suivi la fin de mon épreuve à moi, et de mes larmes quand j'avais retrouvé mon Corps indigne, sali de jus de mangue, mes oreilles salies aussi d'insultes que le Corps Digne n'avait, lui, pas entendu. Les voix des femmes étaient affreuses, et j'en ai rêvé longtemps après. Une Aurore m'a gentiment expliqué que ce n'était que de la jalousie et la frustration de contempler ce qu'elles ne pourraient jamais atteindre qui rendait ces femmes si acerbes, mais j'en ai été blessée plus profondément que par le verre, je ne souviens encore aujourd'hui de cette douleur et de ces larmes.

Mais ce n'était rien, encore. La plus redoutable des trois Epreuves venait seulement ensuite. Le Sang. J'en connaissais le rituel, chaque détail horrible gravé dans mon esprit, mon imagination en échafaudant toutes les épouvantables secondes. Je la craignais, celle-là, et j'avais raison. Le jour dit, je me suis présentée dans la cour des Aurores, vêtue de la robe fluide que nous portions pour danser. J'étais, paraît-il, blanche comme une morte. Ce n'était pourtant pas à moi de mourir ce jour-là. La jeune esclave qui avait été choisie pour moi attendait, agenouillée à côté du cercle de dalles blanches qui délimite l'espace de danse. Son regard était trouble et son expression un peu vacante. On les droguait pour cette épreuve, heureusement. La musique a commencé et mon esprit s'est évanoui dans l'Art. La danse me portait, comme toujours, et je laissais s'écouler en elle ma peur et mes doutes, avec gratitude. Je m'y réfugiais profondément, j'y fuyais le plus loin possible. Mais j'ai entendu quand même. Le cri vague de la fille, le gargouillement final. Ils sont venus me chercher jusque dans mon refuge, et j'ai vu le sang sur les dalles. J'ai poursuivi ma danse, j'ai repoussé le son et la vue de sa mort avec frénésie, et continué à danser, à fuir.

Mon cas a été débattu pendant presque une nuit, m'a-t-on dit. J'avais rempli les conditions, dansé sans m'arrêter, sans commettre d'erreur, souri sans discontinuer. Mais certaines parmi les maîtresses arguaient que les larmes sur mes joues témoignaient de la mauvaise séparation du Corps Digne et du Corps indigne.

Celles qui croyaient en moi l'ont emporté. A l'aube le lendemain, on est venu m'éveiller en m'apportant la robe d'or pâle des Aurores.
Mais j'ai su tout aussi vite, sans qu'on ait besoin de me le dire, que je n'en avais pas fini avec le Sang.


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Sahnnâ

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MessageSujet: Re: Le regard blanc du Soleil sur les sables du temps   Mer 3 Avr - 19:50















Trois autres années,
et ce furent trois années
de solitude. A partir du premier
matin les Aurores se mettent au travail,
et ce travail s'effectue désormais dans l'isolement
ou face à face avec un professeur. La musique, quand
musique il y a, provient d'une pièce voisine. Mais déjà nous
sommes capables, à ce stade, de danser sur le rythme du vent
ou celui des nuages ou celui du sable qui glisse sous les pas des lézards.
Ou sur nos propres battements de coeur.

Trois ans à polir jusqu'à la disparition totale de la moindre imperfection chaque
mouvement, chaque posture, chaque équilibre. Trois ans pour apprendre à manier les
grelots et les tambourins, être capables de produire notre propre rythme, notre propre son.
Trois ans pour finir d'oublier qui nous sommes et devenir les canaux grands ouverts par où l'Art
pourra s'écouler librement. La discipline est rude, toujours le matin les longues heures d'entretien
de la souplesse et de la force le long et lent travail des muscles depuis la fraîcheur de l'aube jusqu'à la
touffeur brutale du plein midi. Alors que le reste de l'école s'octroie alors une heure ou deux de repos pour
fuir l'écrasante chaleur, les futurs Joyaux s'acharnent, chacune dans la salle qu'on lui a donnée, à maîtriser chaque
parcelle de son corps, sans aucune défaillance, à travailler la concentration absolue, l'abandon complet du Corps indigne.
Les maîtresses passent de salle en salle, et entrent où il leur plaît, ou observent en silence. Leur voix tranche net les mouvements
imparfaits, redresse les postures trop faibles ou propulse les sauts qui manquent d'amplitude. Elles corrigent, elles critiquent, elles
condamnent. Et l'élève se remet au travail, sans un mot, sans une protestation. Elle sait que les maîtresses ne peuvent avoir tort, elles
qui sont devenues les servantes de l'Art. Et un Joyau, un vrai, n'attend aucune louange. Il sait quand il n'a pas offert le meilleur, quand il
ne s'est pas donné en totalité. Ce sont ces dernières réticences qu'il faut gommer, sous les regards des maîtresses, ou le plus souvent loin
d'eux. Car le Joyau qui quitte l'Ecole devient son seul juge, et ce juge doit être impitoyable.

Le temps s'écoule solitaire, sauf en ce jour de la semaine où l'Aurore redevient humble servante de ses compagnes, mais alors le silence doit être respecté. Néanmoins ces jours sont des jours agréables, où l'on reprend contact avec la vraie, la simple humanité. Je ne sais pas comment mes compagnes prenaient ces journées-là mais je sais, moi, qu'elles représentaient à la fois une trêve et un besoin, sans que je les attende pour autant, j'aimais les matins où ma robe n'était pas sur la patère où je l'avais pendue la veille avant de tomber endormie. J'allais alors rejoindre les servantes, et leur sourire pour moi était doux. J'écoutais leur babillage où elles avaient garde de m'inclure, tout en plaisantant parfois ma maladresse à certaines besognes que je connaissais moins bien qu'elles. Je ne les craignais pas, et elles m'aimaient bien. Je savais que ce n'était pas le cas pour toutes, certaines des Aurores et même des Espérances étaient maussades et hautaines pendant leur jour de servitude. Trop fières.

Et le temps s'écoula jusqu'aux Epreuves finales. Je les vis s'approcher avec une nervosité croissante, un mécontentement de plus en plus prononcé pour mes capacités, des jurons sifflés entre les dents quand je manquais un saut ou perdais un équilibre, ou simplement quand un de mes mouvements n'était pas assez parfait à mon goût. J'avais peur, et j'avais l'impression que mon Art m'échappait d'autant plus que l'heure approchait pour moi de me confronter à nouveau à mes juges.

Enfin, les maîtresses vinrent m'annoncer que trois jours restaient avant ma première épreuve. J'eus toutes les peines du monde à ne pas frémir en attendant qu'elles me disent ce qu'il me faudrait affronter. J'ai presque entendu "le Sang" sortir de leurs lèvres, mais ce n'est pas ça qu'elles ont dit. la Justesse, voilà ce que je devrais prouver tout d'abord. Je courbai la nuque. Je m'y attendais à moitié, à cette épreuve destinée à s'assurer qu'une danseuse est capable de se conformer très exactement à une chorégraphie longue et complexe, dans le moindre petit détail. On impose la Justesse à celles qui, comme moi, ont tendance à interpréter à leur propre manière les figures qu'il faut pourtant reproduire fidèlement. J'avais trois jours pour me préparer, et pendant ces trois jours je peinai à chasser de mon esprit l'inévitable Sang. J'affrontai les juges sur les dalles de la grande cour, devant nombre de mes compagnes cachées derrières les voiles et les volets de bois ajouré, et devant plusieurs notables reconnus pour leur grande connaissance des formes classiques. Une heure entière, je m'attachai à être à la fois parfaite et exacte. Ce fut facile, en tout cas je ne me souviens pas de m'être inquiétée. Je peux décider d'enfermer mon imagination, d'être une mécanique. Et je le leur prouvai.

Deux heures après la fin de ma première épreuve, on vint m'annoncer la suivante. Et cette fois le mot tant redouté sortit de leurs bouches sans sourire. J'espère que je ne blêmis pas trop. Cette Epreuve-là viendrait elle aussi trois jours plus tard, et je crois que ce furent les jours les plus horribles de ma vie. La forme n'était pas difficile, et tout ce que j'avais à faire, c'était m'y plonger le plus profondément possible. Je passai ces trois jours à construire des images belles et sereines dans mon coeur, à voiler mes yeux et mes oreilles, à dévider dans mon esprit l'histoire imaginaire qui soutenait les mouvements, à me chanter les mots en silence. Et le jour vint. Trois enfants, cette fois, attendaient agenouillés au bord du cercle, et on me raconta que j'étais blanche comme une morte, à nouveau. La musique résonna, mon corps devint autre, et je m'immergeai dans l'Art, furieusement.

Le claquement des mains de la Maîtresse me tira de ma transe. Les trois petits corps gisaient là et mes pieds étaient rouges. On m'autorisa à partir, et je crois que je pleurai un jour entier. En tout cas je pleurais quand on vient me dire quelle serait l'épreuve suivante, la dernière. Je ne l'entendis qu'à demi. Il me fallut une nuit entière pour me laver l'âme de ce sang, et retrouver un peu de calme. C'est là que je réagis à l'annonce de ma dernière Epreuve.

La Clôture.
Je me souviens être restée là où j'étais, agenouillée sur les dalles de ma salle de travail, immobile. On m'imposais l'Epreuve de la Clôture. Parmi tout ce qu'on aurait pu m'infliger, c'était la seule épreuve que je trouvais humiliante. Et pourtant, malgré moi, j'étais contrainte de reconnaître que l'une de de mes faiblesses était là. Quand l'Art me prenait je quittais le monde et me perdais en lui. La Clôture m'obligerait à rester au milieu de ceux qui me regardaient, à capter leurs sentiments et leurs sens. A aller chercher au fond d'eux cette émotion parmi toute qui parle de contact, de frottement, de fièvre : le désir. Je danserais, vêtue d'une simple robe blanche, aveuglée par un masque, dans un cercle d'hommes. Vingt et un hommes, esclaves de tous âges. Ces hommes auraient le visage voilé, pour préserver leur anonymat, mais ils verraient, eux. Ils me verraient. Et ils auraient peur, car on leur aurait dit, avant, que la moindre réaction leur vaudrait la mort, même si c'était un mensonge. Et j'aurais sept minutes pour que l'on puisse tendre une corde autour de moi attachée à chacun de leurs membres dressés.
Voilà ce qu'on me demandait, juste après m'avoir fait danser dans le sang tiré de la gorge de trois enfants.
Je me souviens encore de ma colère.

Je choisis de la tourner contre eux, cette colère. Contre ces hommes qui seraient ma Clôture. Je décidai qu'ils en auraient mal au ventre, qu'ils en rêveraient pendant des semaines, qu'ils ne pourraient plus jamais regarder une femme comme avant. Je décidai d'être sublime et lascive, brûlante et suave, d'être toutes leurs envies moites de la plus délicate à la plus violente. Je résolus de parler à leurs reins, avec tout mon corps. Que le moindre souffle d'air qui s'élèverait sous les tournoiements de mes jupes leur grifferait le ventre de l'intérieur...

Il semble que je réussis. Je ne les vis pas, forcément, après qu'on m'eût amenée dans mon cercle et laissé en apprécier les dimensions, le masque fut abaissé sur mes yeux et je ne fis qu'entendre leurs pas. Je n'avais pas de musique, juste du temps. On m'arrêta avant la fin, il n'en fallu pas tant pour que ma clôture soit dressée, mon cercle de désir, ma prison de chair roide.

Les Maîtresses-Miroir m'attendaient à nouveau, mais ce ne fut qu'une formalité, ainsi que la brève visite de la Gardienne. Elles savaient que je ne me livrais pas aux jeux amoureux auxquels jouaient certaines de mes compagnes au plus creux de la nuit. Le soir vint, j'étais un Joyau, et comme pour toutes, j'eus droit à une fête de consécration, et aux premiers sourires que les Maîtresses m'adressèrent depuis que j'avais eu sept ans. Pourtant, cette nuit-là, on vint me chercher et on m'emmena dans les tréfonds de l'Ecole, dans de profondes caves taillées dans le rocher que je n'avais jamais vues. C'était comme un rêve. Je n'avais pas peur. Juste froid.

Là au fond elles étaient sept, sept vieilles femmes au corps sec et droit. Chacune me regarda avec des yeux d'aigles, et je crus reconnaître ce regard. Ce souvenir était trop loin, mais c'était le regard de celle qui m'avait enlevée à ma mère.

Sept vieilles femmes qui s'avancèrent tour à tour et qui parlèrent.
"L'Eau n'est pas pour elle", dit l'une. "Ni les Cordes", dit la seconde. La troisième vient et dit "l'Air la prendrait trop vite". Celle aux yeux blancs dit ensuite d'une voix magnifique "Elle ne doit pas embrasser l'Ombre". Puis une autre fit un signe de tête, et dit encore en un grognement rude "Pas les Bêtes. Son coeur va aux Gens".
Deux femmes se sont tues, et les maîtresses qui m'accompagnaient restaient elles aussi silencieuses. Les cinq vieilles qui avaient parlé les regardaient et attendaient elles aussi. Alors une des deux femmes s'avança et parla, enfin. "Le Feu est en elle. Elle lui appartiendra". Et toutes acquiescèrent. Ensuite l'autre femme, vêtue de noir, avança elle aussi. "Et quand elle connaîtra le Feu, je la veux pour les Lames".

Il y eut un silence, assez prolongé. Je ne savais pas ce qu'elles voulaient dire, pas vraiment. Mais les Maîtresses se courbèrent et partirent, et les vieilles s'évanouirent dans les ténèbres, en me laissant seule avec la femme du Feu. Celle-ci me regardait, gravement, intensément. Elle était grande, et son visage était strié de longues rides verticales. Elle portait trois marques au bras droit.
"Tu es au Feu, petite", me dit-elle, et elle m'emmena.



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Sahnnâ

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MessageSujet: Re: Le regard blanc du Soleil sur les sables du temps   Mer 13 Nov - 23:36


Et pendant un an, j'appartins au Feu.
J'étais isolée dans les sous-sols de l'Ecole, et ne voyais la lumière du jour que par quelques étroites ouvertures percée haut dans les murs et les parois rocheuses. Je travaillais dans une grande salle cernée de bassins profonds, avec pour toute compagnie la maîtresse et une percussionniste au moins aussi âgée qu'elle. Deux servantes se relayaient pour m'apporter les repas, et s'occuper de mon linge. Elles ne me parlaient jamais, et j'étais dispensée de la journée de servitude hebdomadaire que j'assurais depuis l'âge de sept ans. Ma solitude était presque totale, et j'en souffris, au début.

Le Feu, la maîtresse qui me forma m'apprit avant tout à le craindre. Ensuite, à l'apprivoiser. Enfin, à l'asservir. Les cheveux perpétuellement oints d'un baume protecteur pour éviter qu'ils brûlent, je souffris de plaies et de cloques pendant les trois premiers mois, à en pleurer de souffrance. Les pieds, les mains, le visage, bras, jambes et tronc, aucune partie de mon corps ne fut épargné. Je brûlais une robe par jour. Je plongeais dans les bassins toutes les heures, au début, tant je peinais à maîtriser les flammes qui devaient danser avec moi, au bout de torches, à la pointe d'éventails, se balançant au bout de chaînettes longues comme mon bras. Alors que je dansais avec des accessoires plus indociles que ça depuis des années, j'étais soudain redevenue maladroite et pataude, et je commettais erreur sur erreur.

La maîtresse ne me punissait pas. Les brûlures s'en chargeaient à sa place. Elle se contentait de m'observer de son regard profond et fixe, et d'ordonner d'une voix neutre : "encore". Et la musicienne reprenait. Et je saisissais d'autres torches, d'autres voiles enflammés, d'autres éventails de métal garnis de petites boules de combustible. Ruisselante et à moitié nue, couverte de plaies, je reprenais ma danse.

Puis, un jour, je cessai de me brûler tout le temps. D'un coup, je passai d'une blessure à l'heure et d'une robe par jour à un accident mineur sur une semaine de travail. Et au fil des semaines, même ces accidents-là s'espacèrent et finirent par disparaître. La maîtresse m'ordonna des exercices plus complexes, et la fréquence de mes échecs continua à diminuer. A l'exacte fin du sixième mois, elle vint me voir un matin avant le début de la journée, et m'annonça que j'avais désormais acquis l'Art mineur du Feu. Et que l'enseignement de l'Art Majeur commencerait le lendemain. Cette journée était à moi, pour remonter à la surface, revoir celles qui m'étaient chères, savourer la chaleur du soleil et son éclat.

Cette journée fut une cure de bruit et de chants, de soleil, de lumière. Un étourdissement. Je ne parlai pas de ma formation, la maîtresse me l'avait spécifiquement interdit, mais je me saoulai de rires et de bavardages, je m'en emplis comme une éponge. Quand le soir tomba et qu'il fut temps de redescendre dans mon isolement obscur, j'avais les larmes aux yeux, et elles roulèrent dans mes draps une grande partie de la nuit. Le lendemain, quand la servante silencieuse m'apporta l'eau et les fruits, je m'éveillai creuse, vide, lavée de l'intérieur par mes pleurs. Cette impression qu'on a parfois après des heures de sanglots... cet épuisement de tout l'être, physique et moral, cette sensation d'être devenu friable, fragile, cassant comme une bulle de cristal...

Je me présentai devant la maîtresse à l'heure habituelle, dans ma tenue habituelle. J'attendis immobile, trop vide pour m'étonner de l'absence de la musicienne, trop fatiguée pour être curieuse de la présence de cette table couverte de flacons, de boîtes et d'ustensiles inconnus. La maîtresse entra par l'issue du fond de la pièce, comme toujours, et elle s'avança vers la table en m'ordonnant d'approcher. Une fois que je fus auprès d'elle, elle posa sur la table deux petites cages. Dans chacune, une souris du désert s'agitait sur ses longues pattes. Posément, la maîtresse sortit l'une des deux et, plongeant les doigts dans une pâte à l'apparence nacrée, vaguement bleutée, elle en imprégna le poil ras de la petite bête, soigneusement, sur tout le petit corps gigotant. Puis, elle la remit dans la cage.

Elle souleva les deux cages et les posa sur le sol dallé de noir, côté à côte. Se tournant vers la table, elle saisit deux fioles pareilles, qu'elle déboucha et emmena ensuite vers les cages. D'un geste symétrique, sans hésiter, elle vida les fioles sur les deux souris, qui couinèrent leur protestations minuscules. Je suivais ses mouvements d'un oeil attentif, patiente. Je ne comprenais pas ce qu'elle faisait, mais j'allais bien finir par le savoir. Aucun mot ou geste que cette femme m'avait adressé depuis six mois ne s'était avéré superflu. Il suffisait d'attendre.

La maîtresse alluma deux bâtonnets aux bougies posées sur la table et les jeta dans les cages.
Les deux souris s'enflammèrent.

Pendant quelques secondes, je restai figée, fascinée, à regarder les deux bestioles de tortiller dans les flammes. Cet horrible spectacle, totalement inattendu, avait annihilé toute pensée en moi, tout raisonnement. Il ne restait qu'une immense surprise, et un frisson terrible de tout mon être, complètement inexplicable. Le Feu était en train de dévorer ces deux animaux sous mes yeux, et moi, immobile, je les contemplais en essayant de ne pas comprendre.

Les flammes s'éteignirent dans l'une des deux cages, révélant une souris terrifiée mais indemne. Dans l'autre cage, la fumée sombre continuait à monter et le Feu à ronger sa proie, déjà morte. La maîtresse prit la seconde cage par l'anneau du dessus, la plongea dans l'un des bassins, puis claqua des mains. Une servante entra aussitôt, et vint enlever les deux souris, la vivante et la morte. Nous restâmes seules, la maîtresse et moi, face à face. Je tremblais. Elle attendit que j'aie cessé de trembler pour parler.

J'appris les mois suivants à composer d'abord les huiles et les baumes protecteurs. Le dosage exact de chaque ingrédient, les substituts exotiques possibles. Mélanger, laisser reposer, filtrer, mélanger encore, diluer, conserver. Tester. Sur des souris, des oiseaux. Un chiot, qui survécut, à mon grand soulagement. Ma propre main, ensuite.

Je dus ensuite travailler longtemps sur la manière de me préparer moi-même, quelle quantité de baume utiliser pour protéger ma peau, mes cheveux, comment "fermer" ma bouche, mes yeux, comment cesser de respirer. Quelle quantité d'huile verser depuis la fiole, jusqu'à quel degré en imprégner les vêtements de ce tissage étrange qui restait léger même gorgé de liquide, et qui ne collait presque pas à la peau.

Et pendant que j'apprenais, que je comprenais l'essence de ces substances qui allaient canaliser le Feu autour de moi, elle me parlait de l'Art Majeur. J'entends encore sa voix qui se glissait dans mon esprit pendant que mes mains étaient occupées. Comme elle me chantonnait presque cette litanie, ce mantra, comme elle appelait ce que je connaissais déjà pour le transformer en autre chose. M'ouvrir. Voilà ce qu'elle voulait que je fasse. M'ouvrir... Je devais devenir un oeil ouvert, un coeur nu. Je devais non seulement voir et entendre, mais sentir, ressentir. Oublier les visages et les voix, aller au-delà, aller toucher les esprits, les palper, les sonder, vérifier leur lumière. Et ne pas redouter les ombres.

La voix de la maîtresse n'était pas douce, mais elle le fut tout ce temps-là. Quand elle m'apprit que le Feu était l'arme de la vérité, quand elle m'apprit que j'étais celle qui porterait cette arme, elle m'apprit aussi que le mensonge et la traîtrise prendraient ma vie. C'était comme ça. La préparation, lente et laborieuse, exigeait une concentration parfaite, mais elle était aussi le temps pendant lequel la part de l'esprit qui était en repos pouvait se tendre vers Ceux d'Ailleurs. De leur sourire viendrait la réponse. Une fois prête, il faudrait aller à celui ou celle qui demandait la vérité par le Feu. Sans briser le contact, ce contact délicat, ténu, presque imaginaire. Entendre une seconde fois la question. Accepter la Fermeture. Accepter aussi que si le maître manquait la Fermeture, c'était la mort. De son geste dépendait une part du rituel. Pendant tout ce temps, il faudrait garder l'esprit tendu, suspendu à la présence si lointaine de Ceux d'Ailleurs. Conserver leur attention, leur regard. Bien plus que celui des simples mortels réunis autour du Joyau de son maître, ce regard était le but et la raison de tout. La question devait faire résonner le lien, la demande. Vérité ou mensonge. Confiance ou doute. Loyauté ou traîtrise.

Ensuite commençait la danse. Une danse silencieuse, menée au centre d'un cercle de flammes. La Feu viendrait par la jupe flottante, que les mouvements soulèvent, à un moment impossible à prévoir. Très vite il prendrait la danseuse toute entière entre ses bras ardents. Dévorerait l'huile, échaufferait le baume. Si l'une des opérations avait été mal réalisée, trop d'huile, pas assez de baume, mauvaise fermeture, ce serait le signe, la rupture. La danseuse sentirait la morsure du Feu, et brûlerait. Le maître aurait alors sa réponse. Mais si Ceux d'Ailleurs souriaient à la question, alors tout irait bien. Et comme la souris du premier jour, elle émergerait indemne, à part la Marque. Celle du bracelet de cuivre à son bras droit, chauffé par les flammes. Aucun Joyau ne danse plus de trois fois pour le Feu, c'est la règle. Trois marques. Comme celles que portait la maîtresse.

J'appris, pendant de longs mois. La forme complexe et ritualisée de la danse devait être gravée dans mon âme jusqu'à ne plus me demander le moindre effort de concentration. Tout mon esprit devait être libre pour se tendre vers Ceux d'Ailleurs. Yeux clos, souffle suspendu, je devais danser sans relâche jusqu'à ce que toute tension, toute peur s'écoulent de moi. Quand je ne dansais pas, je préparais et testais les baumes et les huiles. Différentes compositions pour différentes flammes, à choisir le jour de la question, selon mon intuition. Et, que je sois en train de flotter sur les dalles sombres ou assise calmement en train de broyer des poudres, je travaillais à m'ouvrir en grand, à m'ouvrir à rien pour l'instant, mais à m'ouvrir quand même. A m'ouvrir à la peur, aussi, et à la laisser glisser à travers moi, comme le Feu glisserait sur ma peau. Il ne fallait pas craindre la mort. La crainte repoussait le sourire de Ceux d'Ailleurs, à coup sûr. Accepter que ma fin serait peut-être là, lors d'une danse du Feu, et que ce serait une belle fin, une fin digne d'un Joyau, voilà ce que je devais apprendre de plus difficile.
Mais j'y parvins.
Je crois.

Il n'y eut pas d'épreuve.
L'année s'écoula, et une fois qu'elle fut achevée, la maîtresse vint me trouver, porteuse d'un coffret de bois précieux orné du symbole du Feu entrelacé d'ornements en marqueterie délicate. Dedans, trois robes de cette étoffe spéciale, trois bracelets de cuivre gravé et un assortiment de flacons, de sachets d'herbes et de poudres et de petites jarres de poterie fine et vernie. Tout ce qu'il me faudrait pour accomplir ma destinée, à la demande de celui ou celle qui en appellerait à mon Art. Je m'inclinai devant elle, silencieuse, et revins parmi les autres, plus taciturne qu'avant, encore, plus secrète et plus calme aussi. Je regagnai le soleil et la vie, après un an d'obscurité et de quiétude.

Mais pas pour longtemps.

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