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 Journal de Romaric de Boiscendré

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Romaric de Boiscendré
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MessageSujet: Journal de Romaric de Boiscendré   Dim 21 Aoû - 17:41

Lorsque j'étais enfant, mon père nous conseillait de consigner nos actions dans un journal. Plus qu'un conseil, en fait, c'était un ordre. Une tradition familiale à laquelle il était impossible d'échapper. La bibliothèque de la demeure des Boiscendré est riche et bien garnie. Et, tout en haut d'une étagère, dans la pièce privée à laquelle seuls les plus proches de la famille peuvent accéder, se trouvent les journaux de mes ancêtres. Leur mémoire. Journaux, comptes-rendus de bataille, lettres, testaments... c'est un peu de l'esprit de ma lignée qui se trouve là-bas. Lorsque quelqu'un de notre famille meurt, ce genre de documents vient trouver une place parmi ses semblables.

Il y a bien sûr eu des exceptions à cette règle. J'en serai une. Je ne pense pas que mon frère accepterait que le récit de ma vie soit lu par ses enfants et leurs successeurs. Je sais d'ores et déjà que je suis une souillure pour la mémoire de ma famille. Ma vie est une ignominie que tous ceux qui viennent après moi liront avec dégoût, si même ils en entendent jamais parler.

Pourquoi donc écris-je alors l'histoire de mes actes ? Parce que c'est une habitude que j'ai pris. Parce que tous les chefs mercenaires ou presque le font. Et, enfin, parce que je ne ressens aucune honte. Comme mon frère, j'ai été le jouet des évènements. Il aurait été tellement simple de tirer au sort dès notre naissance. L'un aurait été éduqué en tant que digne successeur au titre de seigneur de Boiscendré. L'autre aurait su à quoi s'attendre. Au lieu de quoi, la faiblesse de notre père a conduit à cette sinistre loterie qui a tout pris à un frère pour tout donner à l'autre. Alors peu m'importe le mépris ou la haine de ma famille. Ils sont aussi responsables que moi de ce que je suis devenu.

Et que suis-je devenu ? Deux choses. Un mercenaire, d'abord. Et un marchand d'esclaves, ensuite. Deux professions méprisées par la noblesse, qui pourtant représentent le marché principal pour ce genre de services. Aucun noble n'est en position de me donner des leçons de morale.

Mais reprenons depuis le début. Ce n'est qu'en la 138ème année après la chute du Vieil Empire que mon chemin et celui de ma famille ont commencé à diverger. Lorsque la pierre noire est sortie du sac.
Les jours suivants, j'ai évité autant que possible tous les membres de la maison. J'étais à la chasse ou enfermé dans ma chambre. Et un jour, Guillaume est venu me rejoindre lors d'une partie de chasse. Je m'en rappelle comme si c'était hier. C'était six jours après le tirage au sort. C'était une claire matinée d'été, le 11ème jour du Bœuf (ou autre ?) pour être précis. Je suivais les traces d'un renard, seul. C'était plus qu'imprudent mais je n'en avais cure. L'animal était complètement fou, il avait déjà arraché la moitié du visage d'une fillette et mordu la jambe d'un bûcheron. Les deux étaient morts dans la semaine qui avait suivi. Et, ce jour-là, le renard avait encore attaqué. Une lavandière, cette fois. Elle mourrait aussi, bien sûr. Mais je tenais à ce qu'elle soit la dernière.

Nous avons traqué le renard à deux, frère et frère. C'est Guillaume qui l'a trouvé. Qui s'est fait trouver, plutôt. L'été avait été chaud, les buissons prenaient une teinte roussâtre en de nombreux endroits. Et ils ont explosé à côté de Guillaume. J'ai tiré sur le renard alors qu'il était en plein vol, il est tombé. Nous avons encore dû lui planter quatre flèches dans le corps avant qu'il cesse de vouloir attaquer.

Nous avons fêté notre victoire comme si nous étions encore deux enfants insouciants, et après, nous avons eu une longue conversation. Aujourd'hui, ce ne serait plus le cas. Aujourd'hui, je laisserais le renard et Guillaume s'entretuer. Deux jumeaux compliquent la succession ; pour le bien de tous, ç'aurait été la meilleure solution.
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Romaric de Boiscendré
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MessageSujet: Re: Journal de Romaric de Boiscendré   Jeu 25 Aoû - 15:04

11ème jour du Bœuf, année 155 après la chute

La fumée monte dans le ciel, les corbeaux croassent d'indignation ; nous les avons privés du festin qu'ils attendaient en brûlant la dépouille du renard. Mon frère et moi jetons un regard à ce qu'il en reste. Pauvre bête... La tuer était nécessaire, mais cela n'en rend pas la tâche plaisante. Les Boiscendré ne se sont jamais rendus célèbres pour leurs talents de chasseurs. La raison n'est pas la lâcheté, mais simplement le fait que nous ne tuons pas pour le plaisir.

Nous mangeons silencieusement pendant quelques instants. Avant que Guillaume n'ouvre la bouche. Je consigne maintenant ces mots car ils vont tracer mon avenir, quoi que cet avenir puisse être.

Rien n'a changé, Romaric. Tu peux rester ici, et nous gérerons ce domaine à deux. Je ne le mérite pas plus que toi.

Je sens ma mâchoire dure comme du bois, et la tension de la chasse n'y est pour rien. A cet instant, je hais vraiment mon frère. Il a raison, bien sûr. Et je n'ai aucune raison de lui en vouloir. Mais, dans cette affaire, il n'y a justement personne à qui l'on puisse en vouloir, et pourtant j'ai besoin d'un exutoire à ma colère. Mais Guillaume ne me facilite pas les choses en étant aussi gentil.

Ne sois pas idiot. Tout a changé.

J'ai répondu d'un ton plus sec que je ne l'aurais voulu.

Si je reste, comment supporterai-je les regards apitoyés qu'on réserve habituellement aux bâtards privés des terres de leur père parce qu'ils sont nés du mauvais côté des draps ? Ce même regard que tu portes à présent sur moi.

Ses yeux s'embuent. Légèrement. Les miens aussi, mais pourtant je sais que je ne peux pas rester.

Roma... Je suis désolé. C'est tellement injuste...

Long silence rompu seulement par le bruit de notre mastication. Oui, c'est injuste, évidemment. Mais c'est dans l'intérêt de la famille. Toute cette déception aurait pu être évitée s'ils avaient désigné l'héritier dès la naissance, et qu'ils l'avaient marqué d'un signe distinctif quelconque. Mais qui s'attendait à des jumeaux ?

Que vas-tu faire alors ?

Mon choix est déjà arrêté. En réalité, ce n'est pas un choix. Seulement une voie médiane entre une vie de honte comme parasite dans une demeure qui ne me revient pas, et le suicide.

J'ai toujours rêvé de visiter le monde. Je vais voyager. Et peut-être que, dans quelques années, nous nous reverrons.

Hmmm... rien ne te force à partir, à part un sens de l'honneur mal placé. Mais si tel est ton choix, père et mère te fourniront probablement de quoi couvrir tes frais de voyage.

Je ne suis pas un mendiant, Gui. Je prendrai mon cheval, mon arc, mon épée et une bourse. C'est amplement suffisant. Jusqu'à mon retour, si un jour je reviens, je ne serai plus un Boiscendré. Pas un noble qui dépense généreusement un argent qu'il n'a pas gagné ni mérité. Je serai simplement Romaric.

Guillaume blêmit sous l'affront, mais il ne dit rien. C'est la colère qui dicte mes paroles et nous le savons tous les deux. Comme nous savons tous les deux que je ferai exactement ce que je dis. Ce savoir nous empêche de profiter de cette dernière journée ensemble.

Cette nuit, je serai parti.
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Romaric de Boiscendré
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MessageSujet: Re: Journal de Romaric de Boiscendré   Dim 28 Aoû - 17:38

12ème jour du Bœuf, année 155 après la chute

C'est absurde. Renonce à cette idée stupide.

Je sais que je n'aurai pas gain de cause. J'ai en face de moi un vieux garde obtus soutenu par un serment d'allégeance auquel il est accroché par toutes les fibres de son être.

Reste avec ta famille, Erl. Laisse-moi seul. Tu as déjà servi les miens pendant toute ta vie en tant que capitaine des gardes, alors profite de ta retraite.

Il baisse les yeux, mais ne bouge pas d'un poil, debout devant moi, dressé comme un bloc de granit.

Avec tout mon respect, mon seigneur, je suis obligé de refuser.

Quelque part, je sais que j'apprécierais sa compagnie. Erland est un vieux compagnon d'armes de mon père, bien qu'il soit un roturier. Et il a commandé les gardes de Boiscendré durant de longues années, avant que les années ne le rattrapent. Mais je ne tiens pas à ce qu'il soit privé de la fin de vie paisible et heureuse qu'il a mérité par ses services, à cause d'une mésentente familiale.

Je suis très sérieux, Erl. Moi, Romaric de Boiscendré, je t'ordonne de rester ici.

J'ai reçu d'autres ordres, mon seigneur.

De qui ?

DE MOI !

Je me tourne vers la voix qui vient de retentir. Père, bien sûr.

Tu n'es pas le seigneur de Boiscendré, Romaric. Cet homme ne te doit nulle allégeance.

Je grince des dents de rage, et ce grincement se répercute dans ma voix lorsque je réponds.

Merci, Père. C'est fort aimable de votre part de porter ce détail à mon attention. Pour tout vous dire, je craignais de l'oublier.

Père me regarde d'un air dur, avant de jeter un coup d'œil à Erland.

Laissez-nous.

L'homme s'exécute avec soulagement. Sitôt qu'il est parti, mon géniteur reprend la parole.

Je comprends ton amertume, Romaric. Mais elle ne doit pas perturber ton jugement. Je sais que nous avons fait une grosse erreur en ne désignant pas l'héritier légitime dès le début. A vrai dire, j'espérais que la réponse apparaîtrait d'elle-même. Que l'un montrerait plus de dispositions ou de désir de gouverner, et que nous pourrions régler cette affaire sans douleur. Je me trompais.

Effectivement, père, vous vous trompiez.

Je le vois accuser nettement le coup.

Nous avons tous les deux été élevés dans la perspective de devenir héritier du domaine. Et vous nous avez menti à tous les deux. Vous auriez pu vous poser cette question avant que commencent sérieusement les négociations pour nos mariages. Maintenant, c'est comme si on me dépossédait de mon bien.

Je te le redis, fils, personne ne t'oblige à partir. Nous avons amplement de quoi subvenir à tes besoins et tu pourrais largement te rendre utile. Mais peut-être que t'éloigner un peu te fera du bien. Pour en revenir à Erl... il n'est pas tout seul. Une dizaine d'hommes t'accompagnera. Des hommes de confiance, des hommes solides et fiables.

Il lève la main, m'empêchant de prendre la parole.

Même au loin, tu restes le second dans la ligne de succession des Boiscendré. Et tu es mon fils. Je veux que tu me reviennes vivant, Romaric. Souviens-toi juste que tu représentes aussi la maison de Boiscendré.

Je crache au sol.

Je ne suis plus un Boiscendré, père. Je ne suis plus qu'un aventurier sans terres. Je suivrai mon propre chemin, et il ne repassera pas par ici. Ni par cette famille.

Je vois la rage se peindre sur les traits de père, et, l'espace d'un instant, je me dis qu'il va me frapper. En fait, je l'espère. Mais il se contente d'expirer tout l'air qu'il a dans sa poitrine. Comme si c'était moi qui l'avais frappé.

Tu es un jeune romantique, et tu es en colère. Si tu décides de revenir, sache que tu seras le bienvenu. Que les Astres te soient favorables.


Sans lui répondre, j'éperonne mon cheval. Sans dire au revoir, ni à ma mère, ni à Guillaume, pas plus d'ailleurs qu'à aucun de mes deux autres frères ou mes cinq autres sœurs. Mon escorte m'emboîte le pas dans un nuage de poussière.
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